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A la une / Contribution

Contribution pour la Rédaction Digitale de "Liberté" (#RDL)

Boualem Sansal, Céline, l’antisémitisme et la liberté d’éditer de Gallimard

Montage #RDL/©D.R.

En 2015, la réédition par l’éditeur Robert Laffont du roman Les Décombres (Paris, Denoël, 1942) de Lucien Rebatet, longtemps maintenu au purgatoire, révèle un sombre succès de librairie, bénéficiant d’une tapageuse réception critique. La publication de ce roman antisémite – dont l’auteur, collaborateur des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, a été condamné à la peine capitale et à l’indignité nationale (1) – a été encadrée par une préface de l’historien Pascal Ory, spécialiste de la France sous l’Occupation, et un appareil critique touffu de sa consœur Bénédicte Vergez-Chaignon. Cet insondable événement littéraire survenait dans la proximité de l’annonce par Arthème Fayard de l’édition intégrale française de Mein Kampf (« Mon Combat », 1924) d’Adolf Hitler, texte fondamental du nazisme, au printemps 2018.

Ce retour aux vieux démons de l’entre-deux-guerres et de la Seconde Guerre mondiale, de la montée du fascisme et de l’antisémitisme, l’industriel du livre et éditeur Antoine Gallimard, courant à son habitude l’aubaine, y avait pleinement contribué. Bravant les indignations de soupeurs en ville, il publiait en deux volumes, en 2013 et 2015, la Correspondance Paul Morand-Jacques Chardonne, échanges nauséeux de perfides écrivains collaborateurs dans la France subjuguée par le IIIe Reich. L’immoralité et l’argent, ruisselant des contrats d’avocats, le roué Antoine Gallimard, 70 ans, a obtenu de la vieille dame de Meudon, Lucette Destouches-Almansor, 106 ans, veuve de Louis-Ferdinand Céline, et de son conseil François Gibault, 85 ans, biographe de l’auteur de Voyage au bout de la nuit (1932), de rééditer ses pamphlets antisémites des années 1930-1940 donnés à Denoël : Bagatelles pour un massacre (1937), L’École des cadavres (1938), Les Beaux draps (1941). Jusque-là, ils n’y avaient pas consenti.

La fascination qu’exerce Louis-Ferdinand Céline (1894-1961), cinquante-sept ans après sa disparition, sur la France, ou plutôt sur son champ littéraire, reste inexpliquée. Antisémite déclaré, furieusement selon le décompte de ses infinies avanies consciencieusement annotées dans un volumineux essai d’Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff (2), le pamphlétaire antisémite à la langue constellée, qui se proclamait le continuateur de François Rabelais, le seul écrivain qui ait utilisé le singulier idiome français (3), s’insurgeait contre les « avocasseries » des amis de Maurras, tenus pour des tièdes. Le ton de ses tirades, dans la veine de Gringoire et de Je suis partout est significativement tranchant : « On veut se débarrasser des juifs ou on ne veut pas s’en débarrasser. Qui veut la fin veut les moyens, et pas les demi-moyens » (4). Tout y est dit, pour ouvrir les portes des camps et de leur « solution finale ». Cette prose exterminatrice, qui vaudrait condamnation ferme pour n’importe quel quidam illuminé, dans la lignée d’Alain Soral et Dieudonné Bala-Bala, Antoine Gallimard veut la mettre dans toutes les librairies de France. Céline avait théorisé « le grand remplacement », clouant au pilori les « Juifs-négristes » : « Les Français de race ont été peu à peu complètement évincés, découragés, minimisés, éliminés, bannis de toutes les places de commandement officielles ou occultes, qu’ils ne peuvent plus sur leur sol par châtrerie, désarmement systématique, former autre chose qu’un cheptel amorphe aux mains des Juifs, fin prêts pour tous les abattoirs » (5). La thèse est aujourd’hui ranimée par Renaud Camus et son acolyte, l’académicien Alain Finkielkraut : le Musulman succède avantageusement dans cette grotesque farce au Juif.  

Au moment où on défenestre et on tue dans son pays des Français au seul motif qu’ils sont Juifs, l’insensé projet éditorial d’Antoine Gallimard, sortant de l’ornière de fuligineuses pièces de la littérature antisémite française, renvoie à de sordides ambitions de flux bancaires, même s’il faut, à nouveau, en France, marcher sur le cadavre des Juifs. Fors la belle langue de Céline, cette « petite musique » du style qu’il revendique, impétueusement célébrée par Philippe Sollers, l’intérêt littéraire de ses pamphlets n’est pas établi. Mais le fascisme et l’antisémitisme du signataire de Rigodon (1960-1961 ; 1969) sont dissous dans le génie. Un de ses biographes, Philippe Muray, a parfaitement saisi le dilemme que représente pour la France le phénomène Céline : «  Son art ne le disculpe de rien. Ses romans ne sauraient excuser ses pamphlets. Nul ne peut prétendre fermer les yeux sur L’École des cadavres pour jouir en paix de Mort à crédit » (6). Un tract antisémite ne sera jamais une œuvre littéraire. La France, dispensatrice de leçons, gagnerait à laisser ce Céline poisseux aux historiens, au premier plan à ses historiens.

En quoi cette infamie éditoriale, commodément germanopratine, qui agite gens de lettres et banquiers, intéresse-t-elle le critique et les lecteurs algériens ? Cette  affaire franco-française, cette sorte de dépotoir putride de la pensée dont la littérature française regorge, découvre les surprenantes palinodies de Boualem Sansal, habile et invétéré défenseur du sionisme international, convive délirant du CRIF, funambulesque « Voyageur d’Israël », affectant à Jérusalem  le port de la kippa face au mur des Lamentations, J’ai soutenu, dans plusieurs interventions publiques, l’insincérité de Sansal relativement aux Juifs et au tropisme israélo-sioniste. Ils apparaissent comme une bouée de secours au moment où sa carrière de romancier, remuant un misérable alphabet de guichetier de ministère sous le règne intestat de Chadli Bendjedid, s’effilochait. Entre 1999 et 2005, l’Ermite de Boumerdès a publié, chez Gallimard, quatre romans qui ont été des échecs retentissants en termes de vente et d’audience médiatique, à la notable exception de son premier opus Le Serment des barbares, porté essentiellement par la critique et le lectorat algériens en raison du thème islamiste dans une Algérie entre deux eaux.

A-t-il manifesté de la clairvoyance en se rapprochant des garants parisiens du sionisme international pour se relancer et sortir de l’étouffoir d’un fatal anonymat littéraire ? Ces suppôts du sionisme mondial sont de grosses pointures de l’édition germanopratine, à l’image de Pierre Assouline, Juif sépharade du Maroc, journaliste littéraire et écrivain, chef de file du lobby sioniste dans la littérature française, ou des plumes avisées des médias parisiens qui vont lui faire la courte échelle à la sortie, en 2008, du « Village de l’Allemand. Le journal des frères Schiller ». Ce roman (intentionnellement philosémite) marque un tournant dans la carrière littéraire française de Sansal, consacré par de nombreux prix en France et en Europe, qui sont redevables non pas à la qualité de ses œuvres d’une écriture médiocre mais à son entregent dans les médias français relayant ses déclarations tonitruantes sur l’Algérie et son pouvoir, les Arabes, les Palestiniens (qui n’ont jamais demandé, selon lui, à exister en tant que peuple et nation), et surtout Israël qu’il défendra en toutes circonstances, plus spécialement en fustigeant, en 2014 – à l’occasion d’une exposition israélienne ratée – Mme Irène Bokova, l’ancienne directrice générale de l’Unesco. Ce « coup de gueule » lui vaudra de figurer comme indispensable référent dans des comités culturels gouvernementaux israéliens et de parler de la même voix outrancière et vulgaire que le Premier ministre Benyamin Netanyahou.

En campagne de promotion du « Village de l’Allemand », Sansal s’était engagé dans les colonnes de la presse parisienne dans une opération de terre brûlée contre son pays, accusant l’Armée de libération nationale (ALN), fer de lance de la guerre d’indépendance, d’être une armée nazie, dirigée et inspirée par d’anciens soldats nazis. Et, cette année-là, il s’affichait en fervent soutien de l’État sioniste dans le Salon du Livre de Paris dédié à la littérature israélienne, boycotté par les écrivains du Maghreb et du Moyen Orient. Dans ses dégoulinantes saillies, les Algériens étaient traités d’antisémites, fomenteurs de pogroms, qui refusent d’enseigner la Shoah dans leur École. Sansal savait d’instinct que plus il créait le buzz plus les ventes de ses ouvrages s’emballaient. C’est ainsi qu’il s’est récemment projeté dans la caricaturale posture d’expert en islamisme, comparant l’attentat islamiste du 14 juillet 2016 à Nice à la résistance algérienne dans la terrible séquence de la Bataille d’Alger (1957). Rien n’est sacré pour celui qui a opiniâtrement accompagné, à Alger, les forfaitures de la politique industrielle du pouvoir, qui espère toucher les sommets de la littérature française en semant le feu dans son pays.

Alors même qu’il s’était inventé dans Rue Darwin (2011) une filiation demie-juive, douloureusement accablée de stigmates de l’antisémitisme arabe, pointant l’insécurité de la foule d’Alger, Sansal change subitement de fusil d’épaule pour être dans l’entendement de son éditeur et protecteur Antoine Gallimard. Celui qui ne voyait que des antisémites dans son pays et en a fait un peu ragoutante ratatouille à l’aïoli pouvait-il tuer ce rêve halluciné, cette mystagogie de Juif errant, qu’il a longuement promené dans les rédactions parisiennes ? Contre toute attente, il déclare, en ce début d’année 2018, à l’hebdomadaire parisien L’Obs (7) que « les livres de Céline ne vont ni augmenter ni diminuer l’antisémitisme ». Et, venant naturellement au secours de son éditeur, il ajoute droit dans ses babouches : « Le Céline des pamphlets ne vaut pas le coup de risquer de ruiner cette chose miraculeuse qu’est la liberté d’expression, dont la liberté d’édition est le vecteur et le levier ». En fait, il s’agit d’un foudroyant revirement. Soit Sansal n’a pas lu les pamphlets de Céline, disponibles sur Internet, soit il les a lus, en prenant inconsidérément le contrepied d’une infaillible resucée, la dénonciation universelle et pétaradante de l’antisémitisme, qui l’a accrédité dans la presse française et occidentale. Il coupe ainsi la branche sur laquelle il a persévéré dans un succès de scandale. Si l’antisémitisme célinien absous devient légitime au nom de la liberté d’expression et d’édition, il serait difficile aux juridictions, ligues et associations éthiques françaises de se prononcer légalement sur les foucades de Soral et Dieudonné et de leurs épigones de banlieues armés de couteaux suisses.

Il est clair qu’en la circonstance, Sansal solde un rayon important de son fonds de commerce pour complaire à son éditeur et se retrouve nu. C’est une liquidation totale sans inventaire. La lutte sans merci contre l’antisémitisme, l’amour d’Israël et le sionisme affété, les agapes déjantées du CRIF, ces scabreuses mises en scène avec kippa ne sont en fin de compte qu’une basse stratégie de camelot insolent et ambitieux, mais sans ressources de créativité littéraire. Cette stratégie est brutalement ruinée par un inattendu et intempestif soutien à une entreprise éditoriale raciste et antisémite. C’en est donc fini d’une Algérie antisémite, des carrés de barbus de Belcourt défilant au pas de l’oie, d’enragés « SS Mohamed » dans les rangs de l’ALN et du mouvement national (8) ? Après la tolérance envers les pamphlets fascistes de Louis-Ferdinand Céline, le terme « antisémitisme », vidé de son sens, exhale dans les discours de Sansal, des relents de filouterie intellectuelle. Comment l’auteur du « Village de l’Allemand » peut-il en surenchérir désormais sans atteindre les limites de sa perversion mensongère ? Dans cet étroit cercle de faussetés, il lui reste pourtant confortablement assuré l’article « islamisme », suffisamment vendeur en France pour le triste gâcheur de mots de 2084. La fin du monde (2015). Gageons que les murs de la boutique Sansal demeurent solides, qu’elle apportera à l’auteur et à la maison Gallimard de providentiels et pharamineux décaissements bancaires. Pour la littérature vraie, celle de l’inventivité et des émotions, celle des idées et du partage, il faudra repasser.

Abdellali Merdaci

Professeur de l’enseignement supérieur, écrivain et critique. Auteur de « Louis-Ferdinand Céline, d’une folie l’autre. Littérature et prescription de l’écart social et politique », Champs. Psychopathologies et clinique sociale, Vol. 4, 8, automne-hiver 2008

Notes

1. Cf. sur les écrivains et la collaboration avec l’Allemagne nazie, Gisèle Sapiro, La Guerre des écrivains, 1940-1953, Paris, Fayard, pp. 612-613. Si son comparse Robert Brasillach a été exécuté, Lucien Rebatet a été gracié par le président Vincent Auriol, répondant à une pétition d’écrivains.

2. Céline, la race, le Juif. Légende littéraire et vérité historique, Paris, Fayard, 2017.

3. Entretiens avec le Professeur Y, Paris, Gallimard, 1955

4. L’École des cadavres, oc., p. 261.

5. Bagatelles pour un massacre, oc., p. 250.

6. Exercices spirituels (II), Paris, Les Belles Lettres, 1998.

7. N° 2774, 4-10 janvier 2018.

8. Cf. sur cet aspect, Abdellali Merdaci, Algérie, une suite allemande, Constantine, Médersa, 2008.

 

 


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1 réactions
Argaz le 24/01/2018 à 20h34

Abdellali Merdaci, votre article sonne comme un appel du pied à l'endroit de la pensée avant-gardiste israélienne de France. Votre manière de régler le compte à Sansal n’est pas dénuée d’arrières pensés. L’antisémitisme est une affaire franco-française et vous dans tout cela ? N’est-ce pas votre vœu, celui de lui disputer la vedette, à défaut d’y parvenir par la plume. Cordialement

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