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Contribution

Boucebci : un enseignant dévoué, un exemple d’engagement intellectuel et citoyen

Mahfoud Boucebci, psychiatre algérien, assassiné le 15 juin 1993. ©D. R.

Cette année, le Congrès de psychiatrie et de neurologie de langue française (CPNLF) a réservé, dans son programme, une plage horaire pour rendre hommage au professeur Mahfoud Boucebci. C’était en mai dernier à Bastia, en Corse. J’étais parmi les personnes invitées à témoigner, je n’ai pas pu m’y rendre. Voici l’hommage que je devais lui rendre.

Mahfoud Boucebci avait, dans sa carrière, rencontré d’énormes difficultés, sans doute à cause de sa rigueur intellectuelle et de son amour du travail. Il avait, sa vie durant, célébré le mérite et la compétence et dénoncé l’imposture. Cela ne plaisait pas, cela dérangeait. Mettre sur pied le service que l’on venait de lui attribuer était un véritable challenge. Un couvent de sœurs blanches, perdu dans une forêt à la périphérie d’Alger, difficile d’accès, et qu’il fallait adapter aux besoins de l’activité de soins qu’il projetait d’offrir à ses concitoyens. Un “cadeau” sans mesures d’accompagnement matériel et financier. Sa nomination à cet endroit était un piège, il le savait. Un défi à relever, ce qu’il fit en dépit de l’adversité permanente qui avait émaillé cette aventure. C’en était une. C’était fin des années soixante-dix. Personne ne s’occupait encore des enfants présentant des troubles mentaux, il avait décidé de le faire. C’était à ce moment-là qu’il prit conscience de la complexité du problème et de ses ramifications sociales et politiques. Le drame de l’enfance abandonnée et des mères célibataires était pour lui une révélation.
Il s’y était investi et avait décidé de révéler au grand jour la tragédie qui se déroulait dans les pouponnières d’Alger. Il avait fait faire des travaux de recherches à ses élèves et fait soutenir des mémoires de psychologie pour montrer que les désordres psychiques dont étaient victimes les enfants élevés en pouponnière étaient dévastateurs. Les carences affectives précoces et les troubles de l’attachement. Il n’avait de cesse de dénoncer les conditions inhumaines dans lesquelles vivaient ces enfants sans familles et militait pour leur adoption rapide en dépit d’une législation algérienne qui refusait, en ce temps, le placement de ces enfants dans des familles. Il parlait d’adoption, chose inimaginable encore aujourd’hui. Il avait également aidé à l’éveil des consciences les parents des enfants handicapés et/ou présentant des troubles psychiques. Il les avait amenés à s’organiser en association et à exiger que les pouvoirs publics reconnaissent la différence et la souffrance de leurs enfants malades. Comme pour les mères célibataires ou les enfants abandonnés, il avait mis toute son énergie à bousculer les archaïsmes sociaux, les dogmes religieux et l’ordre établi, et à dénoncer l’inertie des pouvoirs publics face à la souffrance de ces franges de la population. Mahfoud Boucebci était sur le front de la défense des droits du malade, de son accès à des soins de qualité et à la préservation de sa dignité. “…J’ai respecté l’homme dans son essence libertaire”, avait-il écrit. C’était sa profession de foi, son chemin de croix. Il avait fait sienne la protection des droits du malade en général et du malade mental en particulier. Le droit à la santé, à l’information libre et éclairée mais surtout le droit à l’exercice du libre arbitre et à la dignité. Le droit à la santé étant pour lui indissociable des droits de l’Homme et du citoyen. Le médecin, le psychiatre, est naturellement à l’avant-garde de cette revendication, elle constitue un acte de citoyenneté clairement assumé par le Pr Boucebci. Nous sommes là de plain-pied dans le champ de la politique. Si l’action politique milite pour l’épanouissement des droits du malade et de l’Homme, et si elle contribue à l’émancipation des libertés démocratiques, Mahfoud Boucebci la fait sienne. Le psychiatre est aussi un citoyen, un intellectuel — producteur d’idées et faiseur d’opinion — qui est interpellé par la vie de la cité. À ce titre, il a la responsabilité de s’exprimer. Par la nature même de sa fonction, il est un vigile social. Est-il toujours dans son rôle en mettant le pied à l’extérieur du champ de la médecine ? Un risque. Faut-il pour autant s’y dérober ? Non, et c’était l’opinion partagée par Mahfoud Boucebci. Il disait toujours que chacun avait sa part de responsabilité à assumer et... sa part de risque à prendre. Il disait qu'on ne pouvait pas rester impassible et regarder l’ignorance et la pensée unique s'emparer de notre destin sans réagir, qu’on ne pouvait pas s'installer dans une confortable neutralité intellectuelle et dédaigner l'action citoyenne et civique. Il disait qu’il ne fallait pas regarder avec mépris l'engagement militant et politique, que cela constitue une posture qui confine au mieux à la couardise, au pire à la trahison de soi, à l'abandon de sa dignité, à l’abdication de ses principes. Pour lui, le sens de la responsabilité avait un prix, il savait que ­– compte tenu des circonstances, des conditions politiques – la facture pouvait être chargée. Il était prêt à l’honorer.
C’était sa part de risque. Mahfoud Boucebci voulait vivre libre dans son pays et comptait bien s’exprimer et prendre part à la construction du destin commun. Il ne pouvait pas se résoudre à l’exil. “Hna y mout Kaci”, c’était sa litanie, une espèce de prière. Il était opposé à toute forme de restriction des libertés et s’était insurgé contre l’obscurantisme qui commençait à prendre possession de l’espace public. Il défendait la liberté d’expression et de conscience. Il avait été, en 1985, membre fondateur de la première Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme, il s’était aussi engagé, durant les événements d’octobre 1988, dans le Comité de lutte contre la torture. Mais Mahfoud Boucebci était aussi et surtout un enseignant dévoué. Transmettre le savoir, une vertu qui avait animé cet homme et qui avait constitué non seulement une exigence de tous les instants mais aussi un objectif permanent. Perpétuer le savoir, passer le témoin aux générations suivantes était pour lui un devoir moral et une obligation éthique. C’était son credo. Il avait créé une atmosphère de stimulation et d’émulation permanente entre des étudiants qui rivalisaient d’ardeur à apprendre et un maître bienveillant et toujours disponible pour dispenser le savoir. Son service était un espace où la confrontation des idées le disputait au désir de partager des connaissances. Le Pr Boucebci avait fait de la clinique des Oliviers un sanctuaire du savoir et une école où maître et élèves avaient mis – d’un commun accord – un point d’honneur à être bons et toujours les meilleurs. Il y régnait une ambiance de compétition saine, apaisée et sans animosité. C’était un challenge permanent et le Pr Boucebci avait mis toute la générosité – que lui permettaient sa compétence et son immense savoir – pour que nous soyons à la hauteur de cette exigence. La transmission du savoir a besoin de temps et le Pr Boucebci nous donnait le sien sans compter. Il voulait pour seule contrepartie un effort constant dans le travail et l’excellence. Il avait la volonté et était sûr de la disponibilité de la nôtre. De ce point de vue, il avait été récompensé. Les résultats que nous obtenions aux examens forçaient sa fierté. Il la manifestait, d’ailleurs, sans fausse modestie. Il voulait nous transmettre la connaissance, cela était une certitude, mais il voulait par-dessus tout aiguillonner nos consciences et nous éveiller à l’amour du savoir et du travail. Il s’interdisait de fixer des limites à notre curiosité, son désir était de nous voir nous surpasser et apprendre assidûment afin de progresser et de croître. La curiosité était pour nous une vertu et notre maître aimait à la fois à l’animer en nous et à la satisfaire. Transmettre la connaissance, un sacerdoce, un objectif qu’il voulait nous insuffler. Sans doute, avait-il là, comme le dit Georges Steiner (philosophe anglo-franco-américain), un des “nombreux privilèges du maître : celui de réveiller chez autrui des pouvoirs et des rêves qui dépassent les siens, lui transmettre l’amour de ce que l’on aime, faire de son présent intérieur son avenir”. Le Pr Boucebci n’était pas un gourou. Il ne voulait pas que l’on ne jure que par lui. J’ai souvenir qu’il nous exposait régulièrement à d’autres influences. C’est ainsi que nous avions eu à croiser, dans notre parcours de futurs psychiatres, de nombreuses compétences, françaises notamment, et qu’il nous avait régulièrement jetés dans les arènes des congrès nationaux et internationaux. Ils voulaient que nos jeunes et profanes esprits restent disponibles et ouverts à d’autres idées et qu’ils soient perpétuellement arrosés par de nouveaux univers de connaissances. Mais il voulait aussi que nous allions partager ce que nous-mêmes savions. Avait-il l’intime sentiment  que ce qu’il nous offrait avait des limites ? Etait-ce pour lui un impératif pédagogique ou encore un devoir moral ? C’était en tout cas sa façon à lui de forcer notre apprentissage, de multiplier et de diversifier les sources de la connaissance. Le Pr Boucebci avait, pour nous l’avoir souvent répété, dans l’idée que la connaissance va de pair avec l’humilité et que, quel que soit le niveau auquel chacun peut prétendre, on ne sait pas tout. On apprend toujours, répétait-il inlassablement. Une leçon qui court encore aujourd’hui dans mon esprit. C’est dans la proximité permanente et par osmose que s’est fait le travail de la transmission et il a fallu nécessairement, comme le dit si bien cette citation bouddhiste, “la toute puissance et la magie de la relation d’Amour entre le maître et le disciple pour que l’expérience du maître vienne enrichir le disciple, le préparer à sa propre expérience qui viendra peut-être un jour… car seule l’expérience personnelle directe permettra au disciple de rejoindre le maître, non pas dans ce qu’il est, mais dans sa nature de maître pour devenir à son tour un transmetteur”. Le Pr Boucebci avait su nous offrir cette relation affective particulière pour nous transmettre ce qui lui avait été transmis. Mahfoud Boucebci, l’enseignant mais également le citoyen, le militant était convaincu que le libre accès à la connaissance est un droit humain fondamental.
Celle-ci (la connaissance) étant un attribut de l’humanité qui doit être partagé sans valeur d’échange autre que le devoir et l’exigence morale. Il avait la certitude que si le savoir fait reculer l’ignorance et éclaire les esprits, il était du devoir de chacun de le partager sans contrepartie, si ce n’est celle du bonheur d’offrir la lumière à l’être humain. C’était la voie que Mahfoud Boucebci avait choisi. Il s’y était tenu sa vie durant, avant que l’ignorance qu’il combattait ne vienne contrarier, de façon définitive, son destin. Les ténèbres venaient d'avoir le dessus sur la lumière. C'était le 15 juin 1993. “Le Maître reste toujours en chemin parce qu’il sait justement que la Voie est le chemin.» Une autre sagesse bouddhiste qui colle à la mémoire que je garde de cet homme. Ce chemin, ses élèves – où qu’ils soient – continueront, sans doute, de l’emprunter.       

Par : Dr Mahmoud BOUDARENE
Psychiatre et auteur


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