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Codification scripturale de tamazight

Ces préalables qui freinent son développement

L’apprentissage et l’enseignement de tamazight doivent se faire dès le plus jeune âge. © D.R.

“On ne reçoit pas, sur une estrade de comice agricole, la couronne de la liberté. On ne mérite pas le respect, on l’impose. Pour être libre, il suffit de se proclamer libre et de vivre en homme libre.”

La question de la langue amazighe n’a jamais autant défrayé la chronique que ces derniers temps. Les discours ont coulé à flots notamment sur la manière de la transcrire depuis qu’elle est devenue, semble-t-il, nationale et officielle, et même dotée prochainement d’une académie. Les spéculations vont bon train et chacun diffuse les échos de sa propre philosophie et se laisse aller à sa libre opinion sur la question que l’on veut épineuse et soumise aux contorsions des dogmes et possibles idéologiques. Des courants et voix influents en font leur aria quotidien et laissent entendre l’imposition de préalables contraignants à la codification de la langue amazighe au risque de museler et de compromettre le processus de son développement tant espéré.
À croire que l’on va réinventer et préfabriquer un nouvel être à ce déterminant plus que millénaire de notre génome identitaire et contourner/détourner un processus en place, résultat de sacrifices, d’engagements et de travaux de compétences avérées. La question n’échappe point à cette frénésie comportementale bien ancrée dans les mœurs de la culture de l’égotisme, de l’obstruction et de la stérilité qui anéantit tout ce qui peut être assimilé à l’effort positif et constructif. En effet, il est une tradition bien établie chez nous dans le champ des jeux de la gouvernance que quiconque détient une once de pouvoir à quelque niveau que ce soit s’attèle à faire table rase de l’existant et se fait prévaloir de détenir les clés du savoir-faire et de la compétence dans son secteur. Dès lors, rien ne bouge et l’on attend de lui à chaque fois “les instructions fermes” et les “dispositions appropriées” comme le veut la pratique discursive ambiante. Il devient alors loisible de s’interroger en quoi coder l’écriture d’une langue peut-il constituer une question sibylline livrée au commun et aux affres de spéculateurs de tous bords à l’instar de la rareté du berlingot de lait subventionné ou du prix des véhicules montés en Algérie, ou encore, de la valse du changements d’entraîneurs des clubs de football et que sais-je encore ? Ces experts-colporteurs et/ou prêcheurs de la bonne parole, malheureusement de plus en plus nombreux, ne réalisent pas le capital qu’ils perdent et font perdre à la nation elle-même; en continuant à nourrir maints subterfuges dans l’unique objectif de figer toute initiative de libération et de floraison de la langue amazighe. Au-delà de leur impéritie à discuter de celle-ci ou de l’art de l’écrire, leurs manœuvres dilatoires et discours acrimonieux ne constituent qu’une forme de mépris absolu visant à ruiner dans l’individu la source-même de son être, ce qui le constitue et le distingue comme homme parmi les autres. Cependant, ils semblent ignorer que leur impudence et leurs arguties farfelues ne peuvent entamer le génie productif de cette langue, source même de sa pérennité, sa diffusivité et sa durabilité sans pareilles.  

Un capital perdu pour la nation
Nos ancêtres ont eu le génie d’inventer les caractères libyques utilisés pendant de longs siècles sur de vastes territoires africains et au-delà, et de les faire évoluer en caractères tifinaghs, écriture consonantique énigmatique comme l’indique d’ailleurs la racine à l’origine même du terme tafineght, tifinagh. Des inscriptions bilingues, comme celle de Dougga datée de 138 avant J.-C., attestent de l’usage simultané de deux graphies (punique et libyque). Les libyques ont d’ailleurs servi la sacralité à l’instar des autres caractères à une époque où ils n’étaient pas moins développés que les caractères grecs par exemple. Par la suite, les caractères libyques se sont frotté aux caractères latins avec l’expansion de l’Empire romain et beaucoup de penseurs et philosophes africains ont usé du latin et de ses caractères pour exprimer leurs pensées, comme on a pu relever des stèles bilingues latin/libyque. À ce niveau, il est utile de rappeler que l’alphabet latin n’est qu’un métissage d’écritures sémite ou phénicienne, grecque et étrusque qui traduit les influences étroites de divers peuples autour du Bassin méditerranéen. Des échanges intenses ont permis son développement.
Avec l’avènement de l’islam en Afrique, les érudits locaux ont usé du caractère arabe, pour transcrire des mots et des textes en tamazight dans leurs manuscrits, traitant parfois de pharmacopée, parfois de sciences diverses et de religion. Mais ceci n’a pas empêché le caractère tifinagh de perdurer, progresser et se développer, dans les contrées sahariennes notamment.
Vint ensuite la période contemporaine pendant laquelle des hommes de lettres et instituteurs se rendant à l’évidence que leur langue était vouée à la sclérose par la domination coloniale et ses corollaires, l’acculturation et la déculturation, se mirent à collecter et consigner des matériaux de la tradition orale et à édifier les rudiments d’écriture de la langue amazighe en usant de caractères latins. Une évolution somme toute naturelle et ordinaire découlant du cours de l’histoire et de la nécessité d’être de son temps. Cette dynamique évolutive a donc été continuée et un processus de réappropriation de cette langue a été engagé en vue de la doter d’outils nécessaires à son développement. À partir des décennies 60 et 70, la démarche scientifique a pris le pas sur tout autre considération même si cela ne l’a été que dans des cadres informels, les institutions de l’État algérien, qu’elles soient politico-administratives ou universitaires, ayant sciemment dénié le droit d’existence à cette langue.
En cette période, s’est opérée aussi la réappropriation des tifinaghs avec toute la charge symbolique qu’ils comportent et leur adaptation à l’écriture de certains dialectes amazighs. En parallèle, des hommes de lettres tels Mouloud Mammeri ont élaboré les premiers outils pédagogiques (grammaire, lexique de berbère moderne) et ont forcé le sort réservé à cette langue pour la remettre au-devant de la scène en en faisant un outil de communication et un vecteur potentiel pour affronter le champ de l’enseignement.
Écrire tamazight et en tamazight est alors devenu une routine sans complexe à laquelle s’adonnaient de nombreux praticiens et auteurs autour d’universitaires qui multipliaient les efforts pour simplifier au mieux et améliorer le système de notation devenue usuelle. Des progrès incommensurables ont été accomplis et ce système de notation a fait du chemin pour finir par s’imposer dans tous les espaces de la pratique et des études de la langue amazighe.

Un système de notation devenu usuel
Dès lors, on pouvait conjecturer que ce processus ne devait être qu’encouragé par l’accès de fièvre engendré aujourd’hui par une officialisation conditionnée dont on ne précise même pas le domaine de définition et l’espace physique et institutionnel des actes de cette officialité. On pouvait espérer que ce processus se devait d’être encouragé si l’on voulait donner du souffle et de l’harmonie au développement de la langue amazighe au regard des retards accumulés et d’une forme de droit de réparation et de compensation. Mais voilà que ressurgissent les entraves sourdes et insidieuses à caractères idéologique et religieux quant à sa transcription qui, dans l’esprit de ses promoteurs, n’est plus sujette à débat, tant la réponse à la question ne souffre aucune ambiguïté et semble a priori évidente. En attendant, on la renvoie au couffin des courses de la future … académie dont l’idée demeure encore en gestation et les prétendants à y siéger se bousculent déjà au portillon.
Au lieu d'avancer, on continue à cultiver l'art du recul, l'art de stagner, de faire stagner les choses et d’en détourner leur cours naturel en feignant d’ignorer que tout retard dans le développement des réels constitutifs de notre personnalité n’est qu’un frein de plus aux possibles du développement humain et économique dans notre pays.
On s'évertue à spéculer sur des questions dont les solutions ont été toutes tracées s’agissant notamment de la notation du berbère, et par incidence, à créer toutes les conditions propices à retarder et noyer un processus en cours depuis plus d'un siècle. On persiste à ressasser des problèmes dont les solutions ont été esquissées et maturées depuis des lustres par ceux-là mêmes qui mesuraient l'importance d'écrire leur langue pour lui éviter de franchir le seuil de la menace en la dotant d’outils lui permettant aujourd’hui de pénétrer dans le champ de la modernité et d’être au diapason de l'univers du numérique. Dès lors, la voie à suivre est patente et les spéculations en cours n'ont pas de sens et n’ont pour objectif que de différer les échéances de la promotion et du développement de cette langue que même les affres du temps n’ont pu éroder…

Alors, devant sa résilience millénaire et sa permanence dynamique, on vient à user de l’arme de l’action anthropique. Voilà que l’on veut encore semer le doute et nous replonger dans les abysses archéennes par les discours usés et récurrents de ceux qui n'ont rien saisi à la dynamique historique et culturelle de cette langue, ceux-là mêmes qui ne s’y sont jamais intéressés parce qu’elle ne cadrait point avec leurs préoccupations et la percevaient comme un appendice culturel explétif de notre histoire ou mieux, comme une sorte d'infirmité congénitale en attente de disparition, ceux qui prennent aujourd’hui le relais de la décision au nom de la chose nationale, d'un bien de tous, d'un patrimoine commun. Aujourd’hui, ceux-là veulent décider pour les autres, avec ceux qui, depuis peu, entrevoient quant à eux une nouvelle source de profit. Alors que la langue appartient en premier chef à ceux qui la pratiquent, ceux qu'elle habite, ceux qui la ressentent quotidiennement et qui la travaillent comme un attribut intrinsèque de leurs instincts orthophoniques et des pulsations de leur propre être linguistique. La langue est un vivant et non un objet patrimonial muet et figé. Elle est un vécu en continuelle évolution, reflet des actes et actions de ceux qui la travaillent quotidiennement : une praxis en résonance avec les mutations sociétales, les créations et les inventions. Elle traduit des habitus, des sentiments et même de l'empathie, des besoins auxquels elle répond par des nouveautés lexicales et des adaptations harmonieuses. Elle se frotte aux autres langues par des interactions continuelles : elle emprunte, adopte et s'adapte aux nécessités humaines et environnementales. Dès lors, elle ne peut être ce fait arrêté par une quelconque décision sacerdotale et, encore moins, un objet figé en attente de décisions malencontreuses et irréfléchies dictées par les instincts et les bons vouloirs politiques des uns et des autres, ou encore, par la cosmétique des discours de ceux qui caressent le rêve d'accéder aux rênes de ces organes moribonds qui n'ont jamais produit une once de réflexion positive pour la réelle promotion de cette langue, si ce n’est de piètres exhibitions folkloristes plus nuisibles que constructives. Ce n'est pas non plus cette entité figée telle une strate rocheuse ou un corps fossilisé dans la colonne de l'histoire du pays. Elle est un bien culturel, un bien économique et un construit sociétal produit par ceux qui la travaillent et qui consentent à la maintenir, l'entretenir et se vouer à son développement, l'intrinsèque, parce qu’une langue c'est sa puissance propre et celle de ses locuteurs, sa vivacité et son pouvoir à transparaître à travers les strates de l'histoire par sa capacité de production et d'adaptabilité qui la nourrit et lui garantit émergence et pérennité à travers l'épaisseur et l'opacité de l'Histoire. Aussi, ce n’est pas un objet transposable à tous comme un bien physique amorphe ou un héritage matériel.

Résilience millénaire
Pour paraphraser JM. Amrouche, “la langue est l’un des éléments essentiels qui participe à la fondation de l’homme, pour faire en sorte qu’il accède de plain-pied et de plein droit à son héritage par la possession d’une langue qui le fait car c’est la langue qui nous fait… Il faut que les vocables de cette langue aient pour lui une résonance extrême, et que toute la gamme des significations, toute la profonde sémantique de cette langue soit par lui ressentie dans les profondeurs de son être. Il faut en quelque sorte que les mots fassent corps avec son être et qu’il ne soit pas simplement ce que l’esprit, la mémoire consciemment élit et utilise. Cette langue, je crois qu’elle doit être la langue nationale et la langue de sa lignée naturelle”.
Il va de soi que ceux qui ne la pratiquent pas, peuvent évidemment l'acquérir, l’exercer, voire la posséder s’ils le désirent. Libre à eux de consentir cet effort et de se donner les moyens pour ce faire. Mais aucune démarche contraignante ou conditionnée ne peut être ordonnée et imposée au nom de ce principe de la patrimonialité. Combien de décisions ont été prises et imposées dans le registre identitaire, culturel et linguistique au nom de ce même lemme sans que quiconque soit consulté ou associé ! Les dégâts occasionnés dans divers champs de la vie nationale tels celui de l’éducation sont perceptibles et constituent autant d’indicateurs et de mesurables irréfragables des effets pervers de ce type de politique absolutiste. Malheureusement, on ne peut que les constater et les regretter, et il est dur d’y remédier à court et moyen termes tant ils sont profonds et difficilement réversibles !
Alors, pourquoi entraver la marche séculaire de la promotion et du développement endogène de la langue amazighe si ce n’est parce qu’on n'en veut pas ou qu'on l'a décidé ou qu'on la déclare patrimoine commun ou patrimoine de tous. Ce terme, souvent utilisé avec une connotation péjorative est plutôt un qualificatif réducteur et corrosif. Une langue c'est comme la locomotive d’un train... Elle avance et les voyageurs montent dans les wagons. Elle n'attend pas et ne concerne pas les voyageurs qui ne veulent pas y monter... Elle voyage avec le temps de ceux qui la pratiquent... Comme un atome avec son cortège électronique, pas un de plus et pas un de moins... Elle peut partager avec d'autres langues par affinité, par une mise en commun. Pas plus. Elle ne peut pas s'accommoder de ceux qui la voient comme un objet mort dans leur curriculum vitae identitaire, un artéfact du passé ... Ce tiret ou cet alinéa d'une identité officielle, juridique d'un “nous étions des Amazighes arabisés par l'islam”... Les Iraniens sont musulmans comme nous. Mais ils pratiquent leur langue et ils en sont fiers.

Un qualificatif réducteur et corrosif
L’usage d’un alphabet arabe modifié et adapté aux phonétismes spécifiques de leur langue remonte à un siècle et demi après l’adoption de l’islam comme religion mais il n’empêche qu’une codification en caractères latins a été établie pour faciliter l’apprentissage du persan aux étrangers et un accès aisé aux scientifiques. Ils ne se disent pas arabisés par l'islam même s'ils sont chauvins de leurs islam et islamité. Il en de même pour les Turcs qui eux aussi usent du caractère latin aménagé pour transcrire leur langue sans complexe. Dès lors, il n’est nul besoin de chercher des travers ou des traverses pour couper un fleuve qui a longtemps abreuvé notre être identitaire le plus profond et qui continue de couler dans nos artères, veines et capillaires, ce fleuve qui a irrigué les plus hautes périodes de l'histoire du Bassin méditerranéen et d'une vaste étendue géographique africaine de plus d’une dizaine de millions de kilomètres carrés qui lui doit d'ailleurs son nom. Écrire en berbère, c'est tremper sa plume dans cet encrier millénaire avec un code qui le projette dans le futur lointain et non avec des caractères qui le ghettoïsent et le noient dans l’hermétisme d'espaces reclus le condamnant à la mort différée ou à sa momification pour une mise en sarcophage programmée. Tamazight ne peut s'accommoder davantage de discours mielleux de “chercheurs” de postes officiels, d’ambitions politiques et d’envolées d’un dogmatisme religieux toléré des uns et des autres en cette période où l'astiquage et les caresses dans le sens du poil sont devenus un métier prisé.
Le caractère latin est un caractère universel, utilisé pour transcrire des langues et des langues. Il n’est ni le produit ou le signe de la colonisation ni l’apanage de la langue française, pour le condamner en tant que tel et le réfuter pour la transcription de la langue amazighe. Tifinaghs incarnent tout une symbolique… Nous avons tous gratté des caractères tifinaghs à l’ère de la chappe de plomb. Il en est qui gardent les stigmates des sévices subis pour avoir griffonné des tifinaghs sur les murs ou avoir été surpris en possession de revues ronéotypées écrites en ces caractères. Écrire en tifinagh relevait même de la défiance, d’un challenge expressif de cette hargne politique vécue dans la clandestinité : une expression à forte valeur symbolique que ceux et celles qui veulent décider aujourd’hui n’ont jamais tenté ou voulu partager. Même, ils étaient de l’autre côté de la barrière et considéraient la question amazighe comme réellement secondaire. Évidemment, les tifinaghs ont connu des développements et des évolutions notables, mais les limites de leur usage résident dans la difficulté à partager l’information et la production avec les autres de ce monde. Quant au caractère arabe, il ne peut être plus opérationnel que le caractère tifinagh, et sa densité d’utilisation reste limitée malgré la puissance financière qui l’accompagne à travers les États-promoteurs de la langue arabe aux quatre coins du globe.

Le caractère latin, un caractère universel
Le temps est venu de décomplexer sereinement la problématique de la codification scripturale de la langue berbère, de ne pas cadenasser le concept “d’écrire le berbère” dans les carcans idéologiques et religieux anesthésiants et, encore moins, dans des opinions surannées et le maquignonnage de supposés experts faisant prévaloir leur légitimité sur tout et dans tous les champs. Le développement appartient à ceux qui avancent, pas aux instincts conservateurs ravageurs et avides de la stagnation et du recul, de l’hermétisme et de l’enfermement sur soi. Tamazight doit s’écrire avec le code actuellement en cours qui éveille l’intelligence et la projette dans la durabilité, code fait pour améliorer son attractivité et son pouvoir effusif et diffusif et non pour le réduire à une réserve de symbolique rupestre à l’origine de la genèse de son écriture originelle, ou encore, à un code inaccompli qui le ramènerait à des stigmates moyenâgeux qui le pétrifieront à jamais. Ce code qui fera valoir son extraordinaire pérennité à travers son omniprésence spatio-temporelle, sa résilience et son pouvoir évolutif certain, son aptitude à la créativité et la permanence dynamique de tout ce qu’elle supporte comme faisceau créateur. C’est cela écrire tamazight et en tamazight pour garantir l’expressivité de l’intelligence, ciment de la cohésion sociétale dans la diversité.


I A. Z.
(*) Enseignant à l’université Mouloud-Mammeri
NB : Les titres et intertitres sont de la rédaction.