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Comment relever le défi du développement national ?

© D. R.

Par : MOHAND TAHAR BELAROUSSI
DOCTEUR EN MICRO LECTRONIQUE EX-DIRECTEUR DE RECHERCHE


 

Il s’agit essentiellement de définir et d’identifier les forces potentiellement capables de réaliser une mutation historique à ce tournant décisif de notre histoire, et d’assurer et d’inscrire dans la durée le bien-être des citoyens et de l’ensemble de la société.

“Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir.” Frantz Fanon

D’abord et avant tout, elle plaide essentiellement en faveur d’une nouvelle approche de l’élaboration d’une vision stratégique destinée à promouvoir la réalisation d’un progrès d’une société qui veut relever le défi du développement plaçant la S&T au cœur de son action en s’appuyant sur les leviers potentiels de croissance ciblés déjà décrits dans notre précédente contribution.
Cette contribution se propose de mettre davantage en évidence la nécessité d’accorder une plus grande importance au développement d’une vision stratégique globale comme préalable à l’élaboration d’un plan de développement national (PDN) en vue d’enclencher un processus de décollage économique. C’est donc une nouvelle attitude, une nouvelle vision commune qu’il s’agit d’acquérir et de développer. Cela exige des politiques de reconsidérer leur volonté de sortir des sentiers battus et de remettre en cause leur indifférence traditionnelle à l’égard du secteur de la Science et de la Technologie (S&T). La tâche est d’autant plus indispensable et urgente qu’elle intervient dans une conjoncture très particulière de notre histoire marquée par une volonté de changement qui est essentielle à l’édification d’une Algérie nouvelle.
C’est dans ce contexte que s’inscrit la présente contribution, s’ajoutant à celles déjà publiées, dont l’objet est de formuler des propositions appropriées et réalistes propres à alimenter le processus décisionnel et susceptibles de résorber les dissonances et les inharmonies observées dans l’Algérie actuelle et passée. D’abord et avant tout, elle plaide essentiellement en faveur d’une nouvelle approche de l’élaboration d’une vision stratégique destinée à promouvoir la réalisation d’un progrès d’une société qui veut relever le défi du développement plaçant la S&T au cœur de son action en s’appuyant sur les leviers potentiels de croissance ciblés déjà décrits dans notre précédente contribution. Elle propose ensuite un nouveau modèle d’organisation cohérent qui constitue le défi le plus pressant à relever pour notre système de recherche et développement (R&D) sur lequel devrait être fondée la définition d’une politique de développement où les éléments S&T devraient être inclus dans le PDN tel que nous l’avons déjà décrit(1) en tant qu’instruments fondamentaux pour la réalisation des divers objectifs qui devraient y figurer. Enfin, nous terminerons par une conclusion en y proposant quelques pistes d’action pour une revitalisation de notre système que nous croyons inévitable si nous voulons réussir l’essor de notre développement économique et social. 

1. La nécessité de développement d’une vision stratégique
Le développement d’une vision stratégique est essentiel à toute démarche intégrée visant l’harmonie entre l’économie, l’environnement et le social et également le développement d’une société de la connaissance fondée sur le savoir-faire et l’innovation sans compromettre le potentiel de développement des générations futures. Une telle vision suppose la mise en évidence des principes et des stratégies qui sous-tendront les actions de mise en œuvre des programmes d’action adaptés au contexte national spécifique, ainsi qu’au contexte international en tant qu’instruments pour relever le défi que constitue la transition vers une société de la connaissance.
Une vision nécessite cependant une constante mise à jour, à mesure que l’expérience est acquise et que la création de nouvelles connaissances se produit. Développer une vision stratégique et intégrée exige donc une connaissance approfondie des facteurs de la croissance et de la transformation actuels et passés, les tendances futures, une grande lucidité et une conscience définitive, autrement dit tant qu’on n’aura pas pénétré le mystère qui est derrière le bouleversement auquel nous avons eu affaire depuis un demi-siècle. Nous avons déjà montré que le véritable problème est dans notre perception des choses qui se déroulent sous nos yeux sans toutefois franchir le seuil de la conscience. 
Dans ce cadre, la nouvelle approche de l’élaboration d’une vision stratégique, à la lumière de l’expérience acquise à ce jour, consiste d’abord en une observation réelle des changements importants sur les plans économique et social qui ont un point commun : ils ont tous essentiellement pour origine les trois précurseurs que sont les technologies de pointe, en l’occurrence les matériaux, la microélectronique et la biotechnologie ; ensuite en une analyse de la désagrégation de leurs chaînes de valeur, offrant ainsi une plus large opportunité pour notre développement à travers un positionnement de niche ; enfin, à saisir les nouvelles possibilités de partenariat et de cofinancement à l’international et de système de protection de la propriété intellectuelle. Ces technologies de pointe constituent effectivement des leviers essentiels en matière de croissance économique mondiale sur lesquels reposent toutes les technologies actuelles et à venir. Cette nouvelle approche pourrait ainsi établir les domaines spécifiques sur la base desquels reposera la stratégie nationale de développement comme une condition nécessaire à l’innovation, préalable à la croissance économique et à la création d’emplois.
Dans le contexte actuel, caractérisé par des défis très importants en matière de coordination entre les différents secteurs, le développement d’une nouvelle vision nationale globale n’est donc pas l’addition de réformes à chaque secteur, pensées séparément, mais un processus unique de changement et d’intégration à des chaînes de valeur mondiales en s’appuyant sur les leviers potentiels de croissance et de transformation ciblés.

2. Vers quel modèle d’organisation évoluera notre système national de R&D ?(2)
Avant de répondre à cette question, il est utile de rappeler les principes d’organisation, les objectifs et les fonctions d’un système cohérent de R&D. Tout d’abord, il convient de décrire d’une façon générale et philosophique la R&D.

2.1 Qu’est-ce que la R&D (Recherche et Développent) ?
Sur le plan philosophique, nous voyons la R&D comme une réaction en chaîne où l’esprit humain et la matière qui l’entoure sont entraînés malgré eux, dans un fantastique processus de structuration et d’organisation géométrique. Nous entendons par là d’abord l’organisation et la structuration des symboles de communication (recherche fondamentale) pour constituer des “modèles symboliques”, lesquels font appel aux langages logicomathématiques. Ceux-ci permettent ensuite de guider l’homme dans la création de nouveaux procédés (recherche appliquée) visant à restructurer la matière pour répondre à des besoins, généralement exprimés en termes économiques ou politiques (Production).

2.2 Principes d’organisation d’un système cohérent de R&D
Organiser, c’est définir la manière dont les parties d’un système sont disposées entre elles pour remplir certaines fonctions. C’est déterminer les différentes composantes ou organes du système, ainsi que leurs rôles respectifs, de façon à créer un fonctionnement cohérent et bien coordonné d’un processus que l’on comprend et par rapport auquel on est capable de se situer. Pour qu’une organisation soit performante, il est en effet essentiel que chaque composante aussi petite soit-elle connaisse sa place et le rôle qu’elle est censée remplir dans le système.
En deux mots, organiser veut dire “définir qui fait quoi”, après s’être mis d’accord sur des objectifs à poursuivre. N’est-ce pas surtout cela qui fait la force des pays comme le Japon, l’Allemagne, la Corée du Sud, Taïwan, etc. ? Ce principe de base implique a priori une catégorisation plus forte et moins d’égalitarisme dans le statut des chercheurs et des institutions de recherche. À cet égard, la définition des centres d’excellence reconnaissant implicitement la nécessité d’un élitisme scientifique va du reste dans ce sens.

2.3 Objectifs et fonctions d’un système de R&D au niveau national
Les objectifs et les fonctions d’un système de R&D sont multiples : maintenir la performance d’une capacité de recherche non orientée, pour faire face aux changements imprévisibles et aux chocs économiques ; contribuer dans une certaine proportion à la création de connaissances de base à usage universel, en étroite coordination avec les partenaires sur le plan international ; améliorer la compétitivité et la capacité d’innovation des entreprises et des différents acteurs de la vie économique. Cela suppose notamment la présence d’organismes de recherche sous-traitants, ainsi que des mécanismes de transfert de technologie (par la formation notamment) ; générer de nouveaux entrepreneurs de “start-up” et de “spin-off” et les aider dans leurs premiers pas (pépinières d’entreprises) ; soutenir la formation de chercheurs de haut niveau par le troisième cycle (master et doctorat) dans des profils et des spécialités adaptés aux exigences de l’économie nationale et au développement de la S&T ; assurer la diffusion des connaissances et des technologies dans toutes les branches de l’activité humaine et promouvoir la prise de conscience du public sur l’importance de la S&T et son impact sur la vie des peuples, pour ce faire, le recyclage, la vulgarisation scientifique et la sensibilisation du public à la science (expositions, médias) sont les deux moyens privilégiés ; offrir un cadre de coopération internationale en matière de R&D et de diffusion d’informations ; conseiller les décideurs sur le plan stratégique ; participer à l’effort mondial pour l’amélioration de la qualité de la vie, de la santé et de l’environnement.

Ces objectifs peuvent être atteints à l’aide d’une dizaine de fonctions différentes : fonction d’information, d’innovation, de création de connaissances, de conseil, etc., qui nécessitent des compétences très diverses et des statuts appropriés. Il convient d’appliquer une gestion différente pour chaque fonction ou groupe de fonctions. 

2.4 Vers quel modèle d’organisation ?
Il nous semble que l’organisation du système de la recherche devrait évoluer vers un système tissulaire constitué de deux types de réseaux :
au niveau national, au sein d’un espace géographique commun : un réseau intersectoriel et multidisciplinaire axé sur les technologies de pointe et centré sur un noyau de recherche fondamentale au rayonnement international dénommé ici “pôle de développement scientifique et technique” ;
pour chaque secteur d’activité : un réseau transrégional reliant entre eux des organismes de même nature, un réseau de recherche fondamentale, un réseau d’innovation technologique, un réseau de formation, etc.
Il est essentiel qu’au sein du pôle les diverses composantes connaissent et acceptent leurs fonctions respectives et complémentaires. Tous les éléments du pôle de développement n’auraient pas nécessairement 
une vocation internationale et il est absolument nécessaire de valoriser aussi les composantes à vocation locale ou régionale.
Dans cette perspective, nous ne sommes pas partisans de laisser se développer en ordre dispersé de trop petites infrastructures et de petits laboratoires, tels que ceux qui ont tendance à se cristalliser autour de certaines universités et de certains centres de recherche, qui continuent à faire du touche-à-tout avec trop peu de moyens. Le risque est grand qu’il s’y fasse de “petite recherche”, gaspilleuse de ressources, voire très peu favorable à la formation de pointe. Malgré la bonne volonté de certains chercheurs, le système universitaire trop dispersé devient un univers de médiocrité : médiocrité des salaires, médiocrité des moyens et médiocrité des ambitions. La situation de la recherche en Algérie a déjà fait l’objet d’un diagnostic de dysfonctionnement de son système à travers nos articles publiés dans les quotidiens nationaux.
Cependant, contrairement à ce qu’on aurait trop rapidement tendance à affirmer, l’Algérie possède pratiquement toutes les composantes et la taille critique idéale, locales et expatriées, pour créer un seul pôle de développement scientifique et technique de ce genre. Le centre serait occupé par un noyau à rayonnement international multidisciplinaire et visant un leadership mondial dans certains domaines de pointe. Au sein de ce noyau, les principes de gestion seraient très différents de ceux appliqués actuellement au sein des universités et des centres de recherche. La mobilité serait la règle du jeu et la créativité d’équipe serait davantage récompensée que l’individualisme scientifique. Le sectorialisme serait évité en stimulant l’interaction entre des projets très différents en sciences de la vie, sciences des matériaux, de l’information et de la communication et sciences de l’environnement.
La fonction prioritaire des universités serait explicitement la formation de premier et de deuxième cycles, et le principe de base selon lequel toute formation universitaire doit baigner indiscutablement dans 
un environnement de recherche serait adapté à cet éventuel nouveau contexte. 
La mission des universités est de rendre un service à long terme, en ouvrant l’esprit des jeunes à l’évolution du monde, en les formant tant au travail personnel que collectif, en les habituant à assimiler rapidement, efficacement et de façon critique des connaissances de plus en plus complexes et éphémères. Nos universités et les écoles ne constituent pas, contrairement à d’autres pays, une structure d’appui aux PME, qui en matière de R&D sont désarmées. Elles n’engendrent qu’un nombre insuffisant d’entrepreneurs, pour ne pas dire pas du tout, capables de mettre sur pied de nouvelles entreprises de haute technologie, pourtant si nécessaire à la reconversion industrielle. 
La planification de l’enseignement supérieur et de la recherche n’est cependant que peu dépendante, pour ne pas dire pas du tout, de celle de l’industrie du pays, et les tentatives de mise en place de stratégies conjointes 
industrie-université ont été vaines. Cela étant dit, le troisième cycle, quasiment sans orientations, doit être repensé complètement au sein d’une nouvelle structure, plus proche de la technologie, comme une entité mixte, comme le prévoient les textes réglementaires en vigueur.
Quant aux centres de recherche, ils auraient pour mission de fournir un nombre appréciable de chercheurs de haut niveau, formés pour la recherche, par la recherche. Le rôle de l’industrie dans cette formation serait prépondérant. 
Une réorganisation de l’ensemble ne peut donc être que le résultat d’une réaction en chaîne basée sur un plan stratégique par étapes. Idéalement, celui-ci résulterait du système global de planification, ainsi qu’il est proposé dans notre contribution, consolidé par une large concertation entre l’industrie, l’administration, les centres de recherche et les universités.
En bref, notre proposition consiste donc à créer un “consortium interuniversitaire et industriel” avec comme objectif, d’une part, de développer ensemble un programme multidisciplinaire en recherche fondamentale axée vers les technologies de pointe et, d’autre part, d’assurer la formation de chercheurs de haut niveau, dans le cadre d’un vrai troisième cycle, ainsi que de formation continue. Ce n’est qu’en coordonnant les efforts, en concentrant les moyens et en regroupant les ressources humaines et financières que l’Algérie pourra créer les conditions permettant d’exploiter et de valoriser le potentiel humain et technologique dont elle dispose. Il convient pour cela de faire un inventaire des moyens disponibles, c’est-à-dire le potentiel scientifique et technologique national, en vue de regrouper l’essentiel dans un nouveau centre commun.
Une telle réorganisation dépasse évidemment les intérêts d’une communauté ou d’une région et possède un caractère international. C’est pourquoi elle devrait pouvoir être soutenue par les hautes autorités du pays qui, en usant des instruments légaux dont la plus importante est la loi n°15-21 de 2015 portant loi d’orientation sur la recherche scientifique et le développement technologique et les textes d’application qui en découlent, ont la compétence et le pouvoir de créer de nouvelles structures de recherche. 
Cependant, avant de conclure, quand on entend, tout récemment, le directeur général de la recherche du MESRS dire qu’après la création de la direction générale de la recherche scientifique et du développement technologique en août 2008, son objectif premier était de créer des laboratoires de recherche et des infrastructures nécessaires au développement d’activités de recherche, il rajoute, considérant maintenant que son premier objectif est atteint, que sa nouvelle mission est d’élaborer une stratégie, alors que la logique en matière de programmation aurait dû être l’inverse, c’est-à-dire définir d’abord une stratégie et ensuite son plan de mise en œuvre. C’est ce qui s’appelle mettre la charrue avant les bœufs. Cela rejoint la réflexion de notre célèbre penseur et écrivain Malek Bennabi, quand il écrivait : “Lorsqu’une action politique est conçue suivant le principe de la facilité et avec une pensée déficiente,  l’action est aveugle, incohérente et stérile.” 
En conclusion, la présente analyse-synthèse, forcément incomplètes étant donné l’ampleur du problème, vise surtout l’ouverture d’un vrai débat. Dans la conjoncture actuelle, où la société aspire à une Algérie nouvelle, il est nécessaire de faire une étude plus fouillée, impliquant un diagnostic plus approfondi, basé sur des consultations dans les milieux industriel, universitaire, administratif et politique, tout en étant ouvert aux expériences étrangères à travers des visites d’étude des pôles de développement scientifique et technique. Cette démarche sera couronnée par la formulation d’un plan stratégique détaillé permettant à notre pays un développement durable.
Dans cette perspective, il faudrait que tous ceux qui évaluent le temps de la conduite de la nation en fonction de leur longévité sachent que cela ne pourrait que mener à un immense désarroi et à la banqueroute. Et qu’il est indispensable, dès à présent, de préparer les événements futurs, de former les nouvelles générations aux conditions nouvelles d’existence pour la vie de demain, d’étendre notre horizon temporel au-delà de nous-mêmes. Autrement dit, plutôt qu’un plan de carrière, nous devons élaborer un véritable PDN. Il s’agit donc essentiellement de définir et d’identifier les forces potentiellement capables de réaliser une mutation historique à ce tournant décisif de notre histoire, et d’assurer et d’inscrire dans la durée le bien-être des citoyens et de l’ensemble de la société.
Toutefois, on ne le répétera jamais assez, la situation qui prévaut en Algérie ne cessera de peser sur elle qu’à la condition que s’opère un profond bouleversement des mentalités, des habitudes, des comportements, de la culture et de l’école. Car, pour une société qui veut relever le défi du développement, plus que le capital de connaissances, ce sont les attitudes individuelles et collectives qui importent. Cela est reflété par le principe divin suivant : “Dieu ne change pas l’état d’un peuple tant que celui-ci ne change pas ce qui est en lui-même.” Il faudrait considérer ce principe de près, non pas à la lumière de la foi uniquement, mais à celle de la raison pour contribuer à réaliser cette vision. Voilà notre véritable défi !

Références
1. Place de la Science et de la Technologie dans un plan de développement véritable pour une économie nouvelle, M. T. Belaroussi, Le Quotidien d’Oran, 9 septembre 2020.
2. Technologie belge : agonie ou renaissance, Olivier Cogels, Academia Louvain-la-Neuve, 1990.

 


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