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A la une / Contribution

ARCATURES SOCIOLOGIQUES

De la pluralité d’être

© D. R.

CHRONIQUE De : RABEH SEBAA

“Aime l’autre qui engendre en toi une troisième personne, l’esprit.”
(Michel Serres, “Le Tiers instruit”)

De sa pluralité originelle et de ses métissages méditerranéens, les cultures algériennes conservent un goût prononcé pour les croisements et les panachages. Résolument multilingue et ouvertement multiculturelle, la société algérienne demeure irrévocablement une terre de confluences et d’entrelacs culturels.

Cette multiculturalité chamarrée, qui nous habite et nous agite, a pour socle historique ses entrelacements originels et ses entrecroisements pluriels. Les tressages et les tissages dans la multiplicité des cultures, nées de métissages et de façonnages. Conservant encore les empreintes au corps, comme de fabuleux tatouages. Exprimant l’essentiel des différents apports  successifs, connus tout au long des cheminements tortueux d’un long processus historique. Par définition inachevé. Au commencement la mer. Avec les premiers développements de la navigation, le territoire, dont les frontières n’étaient pas encore tracées, subira, comme tout le nord de l’Afrique, l’influence phénicienne d’abord, puis latine, durant plus de cinq siècles. La domination de la région par les Romains n’a pas laissé que des vestiges  historiques. Il faut remonter à cette époque pour comprendre que c’est durant cette première période que notre contrée entre dans la spatio-temporalité méditerranéenne. Qui reste, jusqu’à présent, une dimension prégnante de notre être culturel. Nonobstant les multiples et vaines tentatives d’uniformisation.

Avec la pénétration de l’islam, la région connaît ses premiers rapports avec l’aire et la civilisation dite arabo-islamique. Les apports de cette dernière vont bouleverser la vie sociale et culturelle en réalisant une mutation importante avec l’implantation de la religion islamique et la percée de la langue arabe, imposées à des populations essentiellement amazighes. Des populations parlant leur langue et vivant selon des rites et des coutumes millénaires. Les premiers contacts se poursuivront sous la férule des grandes dynasties, qui domineront tour à tour l’Afrique du Nord et qui ouvriront notre contrée aux cultures lointaines, dont la plus fastueuse reste celle qui vit le jour en Andalousie. Avec le déclin de la civilisation islamique, le territoire connaîtra un premier affaissement important de ses cultures et de ses arts. De nouvelles formes d’expression vont s’organiser autour de la vie sociale en recourant aux valeurs traditionnelles et tribales comme refuges. Un premier repli sur soi, fortement empreint de la nostalgie d’un passé embrouillé. 

Des valeurs que la domination turque confortera largement du fait de son appartenance à l’islam et de sa présence lointaine et détachée. Une domination qui n’a produit aucun impact notable sur la vie culturelle et sociale. C’est d’ailleurs la domination étrangère qui n’a laissé pratiquement pas de traces ni d’influences apparentes sur les cultures locales, en dehors de quelques survivances architecturales localisées dans les médinas et notamment à la Casbah d’Alger ou les restes de quelques palais de beys dans d’autres villes. Contrairement à la présence espagnole qui a duré près de trois siècles et qui a laissé des vestiges tant matériels que culturels, linguistiques, voire culinaires, notamment à l’ouest du pays.

Mais c’est incontestablement la domination coloniale française qui va introduire de grands changements, encore visibles présentement. Un premier grand choc entre la modernité naissante et les valeurs traditionnelles va bouleverser les habitudes tant culturelles que sociales. L’usage exclusif de la langue française imposé dans les écoles et l’administration aura des retombées décisives, aussi bien sur les comportements que sur les mentalités. Dès le début du XXe siècle commence à apparaître une littérature d’expression française portée par des autochtones, qui relance le débat sur les cultures et les identités. Mais l’occupation française va avoir une influence importante sur d’autres domaines de la vie culturelle en introduisant de nouvelles pratiques et en approfondissant, surtout, certaines dimensions de la méditerranéité déjà présente depuis des siècles.

Puis vint l’indépendance. C’est l’engouement pour un retour euphorique aux cultures originelles. Dès le départ confondu avec le retour géographique dans le giron de l’aire arabo-musulmane. Un retour assorti d’une réhabilitation de la langue arabe formelle comme paradigme linguistique perdu. Sur fond d’un débat aux relents polémiques. Un débat ayant pour socle trois grandes oppositions : tradition/modernité, islam/laïcité ou Orient/Occident. Considérées comme des entités antinomiques, ces oppositions vont secouer le champ culturel algérien et continuent à le secouer encore présentement, puisqu’elles charrient des visions du monde et des projets de société antithétiques ou contradictoires. Pourtant, dès la fin des années soixante, s’était affirmée une vision à dominante moderne. 

Une vision qui tente d’aborder de manière critique un patrimoine culturel oscillant entre l’algérianisation et l’orientalisation. Pour affirmer ses cultures trempées dans les méandres de la méditerranéité, le pays tenta, dès cette période, de réintégrer toutes les dimensions enfouies dans sa mémoire historique : de l’époque grecque à la phase nationale, en passant par la période phénicienne, latine, turque, espagnole et française. 

La société algérienne oscille, jusqu’à présent, entre un Occident laïque, dont elle a intégré beaucoup d’éléments, et un Orient musulman, auquel la lient la religion et la langue arabe conventionelle constitutionalisée. Ces deux dimensions culturelles, que sont la langue et la religion, ont commencé à être problématisées et politisées à partir des années soixante-dix. Avec  la montée d’un mouvement islamiste agressif et dont les prétentions politiques s’avéreront dramatiques pour la société algerienne, cette dernière va être confrontée à la question de la religion érigée en projet de société. Au nom de cet objectif, l’islamisme politique affirma, dès le départ, la primauté de la rigidité des dogmes sur la ductilité du raisonnement et la flexibilité de l’imagination. Au nom d’un prétendu retour au sacré, les apports successifs de l’Occident furent, d’emblée, considérés comme pervers et dépravés. 

Un projet d’enfermement idéologique au moment où, le contexte international aidant, la société algérienne aspirait, plus que jamais, à l’ouverture sur le monde et sur les cultures de l’universalité. Une ouverture qui s’élargira progressivement grâce à des moyens de communication satellitaires secondés par les réseaux d’Internet, largement démocratisés depuis. Une ouverture qui demeure, jusqu’à présent, le meilleur paravent contre le confinement idéologique et l’enfermement politique.

Cet enfermement, que quelques gardiens d’un temple en ruines s’évertuent à appeler préservation identitaire. En fixant longuement leurs petites souillures et en fétichisant bruyamment leurs grandes éclaboussures. Détournant soigneusement le regard, devant le gouffre obscur des béances inconsolées. Incapables de se mirer dans l’autre. De se reconnaître dans l’altérité la plus insoupçonnée. L’altérité intérieure. L’altérité intrinsèque. La quintessence signifiante de notre inaltérable pluralité. La disparité foisonnante qui nous fait. Qui fait de chacun de nous un et plusieurs à la fois. Depuis des lustres. Nous qui n’avons évolué que par subreptices feux d’entrecroisements. Et par glissements imperceptibles d’engendrements. À la confluence de plusieurs origines innommées. De plusieurs généalogies non assumées. Et de plusieurs passés antérieurs. Mal conjugués. Nourrissant des catégories semeuses d’inertie. D’affaissement, d’immobilité et de fixité. 

Au lieu d’être cette société qui assume pleinement ses dissimilitudes, ses divergences, ses différences, ses dissemblances et ses dissonances. Conjuguant intelligemment et sereinement ses richesses linguistiques, culturelles, cultuelles et existentielles. Car de sa pluralité originelle et de ses métissages méditerranéens, les cultures algériennes conservent un goût prononcé pour les croisements et les panachages. Résolument multilingue et ouvertement multiculturelle, la société algérienne demeure irrévocablement une terre de confluences et d’entrelacs culturels. Ces entrelacs culturels qui signifient, aujourd’hui, assumer dignement ses douleurs. Étreindre ses meurtrissures et ses déchirures. Écouter les bruissements et les chuchotements de ses propres brisures. S’y mirer comme dans un arc-en-ciel d’enluminures.

 


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