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A la une / Contribution

L’amazighité :

de l’identitaire au devenir

© D. R.

Hassan Aourid est un intellectuel amazigh marocain qui a exercé des charges éminentes dans son pays. Il fut porte-parole du roi qu’il aida à gérer la phase de transition après la mort de Hassan II puis wali de Meknès où il lança un ambitieux programme de développement agricole et touristique. Contraint par le Makhzen, il abandonne les fonctions officielles pour reprendre sa mission d’enseignant. Il est également écrivain et collabore avec le mensuel Zamane. Son dernier roman  Tourments d’un âne est inspiré d’Apulée de Madaure auquel le HCA vient de consacrer un colloque à Souk-Ahras. Liberté publie la contribution qu’a faite cet acteur important de la scène amazighe à l’université d’été d’Agadir le 7 mai 2015. Elle représente un bon indicateur de la nature des débats et enjeux que recouvre la question identitaire au Maroc où la langue amazighe a été consacrée langue officielle à côté de l’arabe lors de la dernière révision de la Constitution. Actuellement, la société civile se mobilise pour vaincre les résistances que rencontre l’application de cette disposition.


Aytma d istima, zeg mag tellam, Azul fellawn
Au chevet de ma mère malade, il y a de cela quelques semaines,  elle  me conta cette parabole, comme pour me conforter, face aux vicissitudes de la vie. Des oisillons sont allés, me dit-elle, voir la cigogne, (la cigogne étant un mâle en amazigh), pour lui poser la question que voici :
•Dis, oncle, que fais-tu du haut de ta demeure, quand la bourrasque te surprend ?
•Je reste dans mon nid, leur dit la cigogne et ne bouge point, car toute bourrasque est passagère. Des bourrasques avaient soufflé dans nos contrées, et dans notre instinct collectif de survie, nous avons peut-être muté, mais jamais quitté notre nid.
N’a-t-on pas une belle illustration de ce destin avec le regretté Mouloud Mammeri qui opéra un repli tactique en drapant de culturel ce qui est au fond existentiel ? Il le fit, conscient des rapports de force, pour préserver l’essentiel. Les pouvoirs en place ne s’étaient pas trompés sur la véritable teneur de son discours  et avaient sévi. Au Maroc, on a pensé endiguer la lame de fond en procédant  à quelques aménagements de forme. Une revue a été autorisée qui portait le nom, combien symbolique d’Amazigh. Mais comment pouvait-on chasser le naturel ?  La revendication  de notre culture fut brimée et l’appel à une relecture de notre histoire par le regretté Sidiqi Azaykou, lui valut la prison. Nos aînés, comme la cigogne, se replièrent pour laisser passer la bourrasque. Ils avaient laissé des plumes, car  il faudra peut-être le rappeler, que de ces actes de résistances, on ne sort jamais indemne. On garde le sourire certes, on maintient la tête haute, on fait fi des calomnies, on brave les tracasseries, mais on ne vit pas la vie du commun des mortels quand on est habité par une idée. Et ce qui fait la vie : une famille, une demeure, une carrière, un pactole, tout cela vole en éclats pour un être mû par un idéal. Hommage à nos aînés qui ont fait de nous leur famille, leur demeure, leur carrière, leur fortune, et qui de leurs blessures respectives ont apporté un baume à notre blessure ontologique. Gloire à nos héros. Il n’y a pas de registre assez grand pour les contenir, ni de mots capables d’exprimer notre déférence à leur égard.  Fidélité à nos martyrs où qu’ils fussent. Comment ne pas  s’incliner ici à la mémoire de  Abane Ramdane,  Larbi Ben M’hidi, Zerktouni, Ben Boulaïd, Amirouche, Mohammed Messadi, Moha Ou Herra, Krim Belcacem,  Sifaw Mahroug, Boujema Hbbaz, Ag Baha n Mga, Massinissa Guermah, et je ne veux point oublier tous les autres. Hommage à nos cadets où qu’ils soient, qui raniment la flamme de notre mémoire pour paver la voie de notre devenir, pour un printemps renouvelé, pour une tafsut tis-krat  atteg tazegzawt. Un troisième printemps fleuri et fécond que nous voulons voir éclore de notre terre. Pour une marche certaine  n tawada s dat vers l’avant.
Aytma d istma, Quand la brise des droits de l’homme s’est épandue, au lendemain de la chute du mur de Berlin, les maîtres des céans, ici et là, ne pouvaient ignorer la cigogne qui trône sur les hauteurs. La cigogne ou l’aigle pour reprendre l’image de ce beau poème de Mohammed Chafik, idder wayur. On avait mis l’aigle dans une basse-cour, enfermé avec des poules qui le tournaient en ridicule. On finit par le sortir de la basse-cour, mais on le voulait apprivoisé, sinon entravé pour qu’il ne prît jamais son envol…
Et des bourrasques soufflent toujours de ce chergui idéologique qui nous est familier, depuis des siècles. Elles soufflent encore. Mais rappelez vous ce qui me disait ma mère : “Toute bourrasque est passagère”.
Et comment prendre son envol ? N’est-ce pas là la question ? La cigogne ou l’aigle se dévêt de son accoutrement culturel pour se parer de son sceptre  existentiel. Tenir comme Yugurthen (Jugurtha) et Dihya. Devenir comme Mas nsen (Massinisa),  Awragh dit Saint Augustin ou Memmis n Tachfin. L’aigle fait tomber le masque dont il se paraît. Il brise les nœuds qui l’entravent. Il veut devenir acteur. Il se dégage d’une longue nuit où il fut maintenu en tutelle. Il pense et réfléchit avant de prendre son envol. Que dit l’aigle dans sa cogitation dont nous sommes ici  témoins ?
Au commencement, il y a la géographie. Ernest Renan avait le mot juste pour faire valoir  l’antériorité de l’espace territorial, appelons-le l’assise géographique, le cadre ou le théâtre dans lequel se déroule une geste. “Une nation”, disait Renan, “résulte du mariage d’un groupe d’hommes avec une terre”. La terre est la matrice, l’homme est la semence. L’assise géographique n’a pas  à être uniforme. Le peuple ou l’acteur de la pièce qui habite l’espace s’y identifie et porte souvent son nom : les Arabes pour l’Arabie, les Assyriens pour la Syrie, notion chère au concepteur du nationalisme syrien Antoun Saadé, le Touranisme, la matrice idéologique des Jeunes Turcs, pour la chaîne Touran, l’Égypte pour les Koptus, qui a donné par la suite les Coptes, avec le glissement sémantique qu’on connaît. On pourrait égrener les exemples : Francs et France. Cet espace qui est le nôtre, fut longtemps connu par la Berbérie qui est le cadre où vivaient et vivent encore les Berbères et le théâtre dans lequel s’est déroulé leur geste. Avec bien sûr des à coups, des scènes inachevées, des actes manqués, mais aussi de grandes épopées. L’assise géographique est donc l’élément primordial. Peut-être devrons-nous en fixer les contours. La tâche est aisée parce que c’est un lieu commun, et notre assise  géographique a été définie aussi bien par les Grecs, les Phéniciens, les Romains, les Arabes, que par les puissances européennes. Il s’agit de cet espace contigu à l’Égypte  qui s’étend de l’oasis de Siwa à l’Est, aux rivages de l’Atlantique, voire aux  îles Canaries à l’Ouest, et de la Méditerranée au nord, jusqu’au grand Sahara au sud.
Le marqueur de cette assise géographique  est la langue, expression du génie d’un peuple et de son interaction avec son milieu.  Dans le cas d’espèce, les contours géographiques sont exprimés par la langue certes, mais comme les peuples subissent des flux migratoires et des influences culturelles, la toponymie est un autre marqueur qui vient à la rescousse quand la langue cesse de l’être. Ouvrez une carte et jetez le regard sur les noms de lieux, y compris dans les espaces où on a cessé de parler l’amazigh, vous serez édifié sur les contours de l’assise géographique. Qu’est-ce un toponyme si ce n’est le témoignage sur les peuplades qui y ont vécus ? Fès, Tétouan, Anfa, Tazrout,  Laghouat, Tichla,  Boutilimit, Fezzan, Tajoura, Tala, sont  autant d’indices sur ceux qui avaient meublé ces espaces, même si, dans ces contrées, on a cessé de parler la langue première.
La langue est l’expression du génie d’un peuple, de sa façon de penser, de sa philosophie de la vie. Dans le  Discours à la nation allemande de Fichte, si  la nation est consubstantielle à la langue, elle n’en est pas réductible, car Fichte ajoute un autre élément fort important à mon sens, la façon de vivre la vie, de la concevoir et de la penser. Les langues évoluent et les parlers peuvent muter, de même que les peuples peuvent, sous  diverses conditions, changer de langue, mais ils changent rarement de façon de sentir ou de vivre. L’Italien d’aujourd’hui ne parle plus le latin, la langue de ses ancêtres, mais il n’en est pas moins le continuateur du génie latin. L’Égyptien a changé, au fil des millénaires, de langues, mais il est toujours marqué par ce que Noam Chomsky appelle la structure profonde ou ce que Taha Hussein appelle la personnalité égyptienne, idée reprise par la géographe Jamal Hamdane. Le Maghrébin, ou l’Amazigh, peut toujours parler le tamazight, comme il peut ne pas le parler, il n’en est pas moins marqué par son génie. Nos dialectes dits darija, portent l’empreinte du génie amazigh. Cela transparaît dans l’intonation de nos darijas, la syntaxe, le lexique, et surtout notre façon de penser et d’agir. Comme Jourdan qui faisait de la prose sans le savoir, le Maghrébin ou le Nord-africain, quand il n’est pas amazighophone, parle le tamazight sans le savoir, mais surtout pense en Amazigh et se comporte en Amazigh.
La langue est donc l’habitacle du génie d’un peuple. C’est sa mémoire, mais aussi son code génétique culturel qui porte sa vision du monde et la conditionne à la fois. La langue amazighe est l’expression de notre génie. Face aux vicissitudes de l’histoire qui l’ont confinée à se retrancher, elle a valeur de symbole. Il est fondamental de rappeler qu’aucun peuple ne peut accepter le sacrifice de sa langue.  Elle peut être vernaculaire, peu évoluée, mais elle s’identifie, pour son locuteur, à sa mère. Quand bien même vous lui faites part de ses carences  ou ses impotences, il vous sort le vers de Molière :

Guenon, si l’on veut, ma guenon m’est chère
Langue de la vie qui n’est pas handicapée par le poids de la sacralité et le formalisme que fait peser le fardeau du patrimoine, notre langue, le tamazight, peut  aisément évoluer. Je me permets de dire que le choix de sa transcription déterminera son essor. Pour ma part, au risque de commettre une incartade, je plaide pour le caractère latin.
La langue arabe qui s’est mêlée à notre trame culturelle, qui a fondu dans les méandres d’une histoire millénaire, est aussi notre langue. Nous tenons à le réitérer pour qu’il n’y ait pas d’équivoque là-dessus. Nous n’en faisons pas un fétiche, car nous ne devons pas en avoir. Nos élites à travers l’histoire devaient s’ouvrir au monde et apprendre d’autres langues valorisées et valorisantes, mais elles ne devaient aucunement se soustraire au génie immanent à notre assise géographique.

Que ce soit avec Apulée, Saint Augustin, Ibn Khaldoun, Al Youssi,  Kateb Yacine, Messaadi, Kheireddine, Kaouni, on trouve cette trame qui fait le Maghrébin ou l’Amazigh, un proche parent du Grec, qui comme lui, peut être tenté par l’anthropomorphisme, mais il est surtout marqué par une propension rationnelle. Il se démarque du Sémite porté sur les abstractions et l’expression imagée. Cela rebute l’Amazigh et l’indispose. Il se retrouve dans le concret. Quand bien même il adopte les religions du Sémite, il les fait couler dans son moule. Le monothéisme, dans sa pureté, rechigne à la figuration et à l’intercession. Le Maghrébin ou l’Amazigh, ne pouvait appréhender l’absolu  qu’à travers des saints et des intercesseurs à qui il peut parler et qui peuvent lui parler, comme le Grec avait ses dieux et ses oracles. La profession de foi du monothéiste est un abandon de la raison. Le Maghrébin attelle foi et raison sur le même fiacre. Qu’on pense à Saint Augustin,  Ibn Rochd, ou  Maïmonide ?
Une assise géographique, disions-nous, dont le marqueur est la langue, c’est certainement la scène de la pièce ou de la saga, mais qu’en est –il de l’acteur que nous n’avons  qu’esquissé ? Comment le définir ? Race ? Ethnie ? Peuple ?
On ne peut prétendre à une pureté ethnique, car non seulement l’idée est incongrue, mais dangereuse. On peut certainement parler de charpente ethnique sur laquelle se sont greffées d’autres affluences. On peut, tout aussi bien parler de trame culturelle commune, avec des îlots qui tirent leur force politique, culturelle ou économique, de leurs liens avec des galaxies externes, autour desquelles ils gravitaient ou continuent à graviter. Le phénomène est récurrent depuis la période romaine, voire phénicienne. L’acteur n’est pas réductible à une ethnie,  à une race,  ou à une identité. Ce sont des éléments vaseux qui s’apparentent à la formule chimique d’une molécule, comme l’oxygène et l’hydrogène pour l’eau. Il est peut-être nécessaire pour les chimistes des peuples d’en connaître les composantes. La question est subsidiaire quand on pense au devenir. L’acteur, ici, s’appelle  peuple. Il est comme l’eau qui coule dans le fleuve. Eternelle. Les gouttes dégoulinent, s’agrègent pour former un flot qui coule sans interruption. Avec certes des affluents qui alimentent le fleuve. Ils le grossissent. Ils peuvent altérer sa pureté par leur turbidité, le sortir même de son lit, mais aussi l’enrichir pas leurs limons. Le fleuve a une source pure, une trajectoire sinueuse et une embouchure. Les deux lieux ou temps les plus importants d’un fleuve, sont sa source et  son embouchure : savoir d’où on vient et vers où on va. Je reviendrai à cette image, en vous rappelant cette maxime de Jean Jaurès que je cite souvent : “C’est en allant vers la mer, que la rivière reste fidèle à sa source”.  En définitive, c’est le devenir qui valorise la source et non l’inverse.    
Une scène qui s’appelle l’assise géographique, un acteur, qui s’appelle le peuple ? Mais qu’en est-il de la pièce qu’on devrait  jouer ?
Le texte  est à écrire.  Il doit se conformer à deux considérations fondamentales :

Le socle historique et une vision
du monde
Le socle devrait intégrer toutes les séquences de la geste d’un peuple. Il arrive, par des effervescences de l’histoire, qu’on veuille faire table rase des séquences précédentes. L’idéologie ici supplante la science. La Révolution française qui pensait faire table rase de l’héritage de l’Ancien régime, en adoptant même un nouveau calendrier, fut rattrapée par ce que Hegel appelle la ruse de l’histoire. Il ne fut jamais question d’une coupure mais d’une continuité. Il faudra ici relire l’Ancien régime (de Tocqueville),  pour être  édifié combien il coûte cher de faire des ponctions sur sa mémoire.
Dans le cas d’espèce, les lectures idéologiques en vogue, ne se sont focalisées que sur une séquence de l’histoire de l’Afrique mineure, celle qui  avait commencé avec la chevauchée d’Oqba. Nous savons bien sûr, par les récits d’historiens et de chroniqueurs sérieux, dont Ibn Hawqal ou Ibn Khaldoun  que l’islamisation sous les Omeyyades se voulait d’abord une domination arabe et que nos ancêtres y avaient opposé une résistance farouche, d’abord avec Dihya, et puis, en retournant  contre le conquérant ses propres armes, en se portant les champions des idéaux proclamés, par le truchement du kharijisme, cette version égalitaire de l’Islam et qui demeure encore prégnante, de manière manifeste, dans le djebel N’ foussa, Djerba, le M’zab, et de manière latente dans le rigorisme religieux des oasis au Maroc ou en Maurétanie, même si le kharijisme avait disparu dans ces contrées.  
Le rapport à l’Islam a oscillé entre la tendance d’amazighiser  l’islam qui devait disparaître, celle portée par les Bourghwatas (peut-être faudrait-il prononcer aussi Boulghwatas, le l et le R, sont en amazigh interchangeables, et que Laghwat serait une survivance philologique des Bourghawatas, et pourquoi pas sémantique). L’autre tendance qui a eu le bonheur de réussir, celle qui voulait islamiser l’amazighité, fut portée par les Almoravides.

Les Amazighs n’ont jamais perdu leur âme  en se convertissant à l’Islam   
Ce qui nous importe dans cette notion de socle de l’histoire, c’est bien sûr de construire sur du solide, et cela n’est possible que par une approche scientifique de l’histoire de l’Afrique mineure. Il y eut une histoire avant Oqba et elle était riche. L’Afrique mineure a donné à l’humanité de grandes pontes de la pensée universelle. Elle fut même une base de repli à la rive nord de la Méditerranée quand celle-ci fut envahie par les barbares, et un lampion quand l’Europe s’enfonçait dans les ténèbres. Je pense à ce géant de la pensée qui était Saint Augustin qui l’a préservée, à la fois dans les contreforts de l’Église, et a opéré un mariage heureux, entre rationalité et spiritualité, expression du génie du sol. Il y a eu une histoire, après Oqba, riche et tumultueuse. Il faut savoir démêler ses écheveaux. Le rapport objectif à l’histoire, et partant relativiste, est fondamental, car in fine, nous devons interpeller l’histoire, comme l’avait fait Ibn Khaldoun,  dans toutes ses séquences. On ne peut bien sûr nier la forte influence culturelle de l’Orient, depuis Oqba, mais comment peut-on nier la trajectoire verticale qui a présidé aux rapports de l’Afrique mineure avec on voisinage ?  Cela était saillant avant l’islam. Il n’était pas moins vrai avec l’islamisation. Les deux rives se rapprochent et cohabitent dans un mariage manifeste, comme  en Andalousie, en Sardaigne, en Sicile. Elles peuvent aussi entretenir des relations cachées, via des conseillers, des courtisans, des commerçants, des concubines ou épouses, des aventuriers, ceux qu’on appelait les Renégats, et autres avatars. Les deux rives peuvent divorcer aussi, et le divorce pourrait être douloureux. Qu’on pense à ses enfants communément connus par les Morisques, chassés de leur terre en Andalousie. Chaque fois qu’il y a eu divorce, c’était toujours par référence à des idéologies messianiques  d’inspiration religieuse : djihad ou Reconquista avec son corollaire l’inquisition. Par le sud, l’Afrique mineure était constamment irriguée par des flux migratoires, souvent portés par des discours messianiques. Ainsi est la ruse de l’Histoire. Mais le mouvement pourrait être dans l’autre sens, vers le Sud aussi, quand le Nord se recroqueville. C’était  souvent des individus ou des groupes, en quête d’aventure ou de gain matériel, ou pour  prêcher la bonne parole, ou tout cela à la fois. Avec l’avancée militaire, technologique et économique de la rive nord, la nostalgie a gagné des aventuriers d’Europe  pour relier les deux rives, dans l’aventure coloniale. Ce qui devait être un mariage heureux fut un viol.  Un viol traumatisant dont les séquelles se font sentir jusqu’à l’heure. Il faudra peut-être dire quelque chose de douloureux que la même malédiction qui avait frappé les enfants nés du mariage des deux rives, et qui furent expulsés de leur terre natale en Ibérie il y a de cela plus de quatre siècles, toucha d’autres enfants, nés dans nos contrées, chassés ou poussés à quitter une terre où ils étaient nés et qu’ils avaient contribué à défricher : je pense à ceux qu’on appelle “les pieds noirs”. Comment refuser à quelqu’un qui se définissait comme  Nord-Africain, l’attachement à cette terre ? Comment voudrait-on les voir tous sous le prisme déformant, de colons repus, arrogants et méprisants ?
Le socle historique nous rappelle le déterminisme géographique : nous sommes africains portés par des rapports verticaux avec notre voisinage. N’est-ce pas là l’appel  ou le rappel de notre ancêtre Massinissa : “l’Afrique aux Africains”.  Le socle historique devrait nous rappeler ce qui est plus important : nous avons une structure mentale grecque tout autant qu’un passé latin. Corps et esprit ne peuvent, dans la conception grecque se tourner le dos, et ne doivent pas, pour nous, se tourner le dos. Rappelez vous  l’adage : un esprit sain dans un corps sain. Et comme avec Aristote, chaque chose a un pourquoi et une fin, qu’on décortique avec la raison. Revendiquer l’héritage gréco-romain ne serait pas une lubie. Il fut un temps où l’Afrique mineure était plus romaine que ne l’était la Gaule. Viendrait-il à l’esprit de la France d’aujourd’hui de renier les racines nourricières de sa latinité ou  de son héritage hellénique ? Le rapport à la langue française ne devrait pas nous poser problème. La langue française s’intègre aisément à notre geste car nous avons adopté d’autres langues à travers notre histoire, et de surcroît elle sert nos desseins.  Elle nous rattache à ce patrimoine gréco-romain que nous revendiquons et nous balise la voie, par un raccourci, à la modernité. Faisons nôtre la maxime de Kateb Yacine : “La langue française est un butin de guerre”. Rappelons aussi son corollaire : je parle français pour dire aux Français que je ne suis pas Français.
Quant à la vision qui devrait nous inspirer, ce qu’on pourrait appeler Weltanschauung, elle devrait être l’élément dynamique, le moteur qui actionne le devenir. L’assise géographique, la trame culturelle,  sont des éléments statiques, sans incidence historique s’ils ne sont pas attelés à une locomotive, à un projet. Nous pourrons égrener les exemples de peuples, qui, dans des circonstances déterminées, par l’entremise de phares qui  ont pavé la voie aux leurs, sont passés de l’état de force à celui de puissance. Furent-ils des outils de leur temps, déterminés par l’histoire, comme le veut l’orthodoxie marxiste ? Ou des acteurs indéterminés ? La question importe peu, mais l’histoire nous apprend  que ces porte flambeaux sont indispensables pour tracer une voie. Fichte, Ziya Gop Alp, Herzl, Michel Aflaq, étaient des lampions qui allaient fédérer les leurs, en réaction à une blessure ontologique, et les inscrire dans l’aventure humaine, autrement dit à la modernité.
De tous ces exemples qu’il faut certes connaître, décortiquer et en puiser la quintessence, il faudra forger le nôtre. Si certains ont eu le bonheur de réussir, ils n’ont pas tous  échappé à l’emprise des vagues des “nationalismes” du XIXe siècle, avec comme soubassement, un substrat identitaire et son corollaire,  la négation de l’Autre ou des “Autres”. La purification culturelle avait confiné des fois, hélas, à des épurations ethniques. On connaît les dérives du germanisme et les excès du touranisme dont le génocide des Arméniens et le déni  des Kurdes  sont  les facettes sombres. On ne peut passer sous le boisseau le péché originel du sionisme qui s’est fait sur le déni du peuple palestinien, selon l’assertion: “Un peuple sans terre, pour une terre sans peuple”. On ne s’attardera pas sur le simplisme du panarabisme ni de son  échec.  Nous ne pouvons nous permettre d’œuvrer par élimination. Nous avons le devoir de procéder  plutôt par accumulation, en régulant les différents apports, les diverses composantes, par la foi en des valeurs communes. Il n’y pas de toile qui puisse tenir sans trame, et ce sont  les valeurs qui font la trame. Les valeurs auxquelles nous souscrivons  sont la liberté, au sens que lui donnait Benjamin Constant, c’est à dire la faculté d’agir, autrement l’accès au pouvoir, la justice au sens de John Rawls, c'est-à-dire participative, autrement dit l’accès des communautés à leurs ressources. Enfin   la rationalité, par rapport aux choses, (la science), aux faits (les sciences sociales) et aux êtres (le contrat social). Dans ce dernier aspect, nous nous inspirons de Rousseau, en mettant l’accent sur le contrat social, préalable pour dégager la volonté générale, et cadre  éducatif pour forger un homme nouveau. Il y eut un précédent dans l’histoire qui a réussi à fédérer les différents apports dans la foi commune en des valeurs, en mettant l’accent sur l’unité dans la pluralité, en faisant valoir et prévaloir le peuple comme acteur et souverain, c’est celui des États-Unis. Le peuple, qu’il ne faut confondre avec la masse, est certes un concept abstrait, mais c’est lui qui confère âme à la multitude, avec un ancrage géographique, une conscience historique,  et un devenir. Il a la préséance sur tout. Il est la constante. Formes ou modes de gouvernance, configurations géographiques qui  délimitent les pays, sont des variables qui au fil de l’histoire avaient mué. Les variables doivent être au service de la constante et non l’inverse.  Le modèle américain était le premier fleuron de la philosophie des Lumières. Penchons- nous plus sur le modèle que sur sa source d’inspiration. Rêvons des États-Unis d’Afrique du Nord.  
Aytma d istma. Il n’y a de force dans cette phase que celle de l’esprit. Faisons-en notre arme. Il faut parler à ceux qui sont libres dans leur esprit ou voudraient l’être. Il faut que ceux qui parlent la langue première de nos contrées, soient libres dans leur esprit.
Il y a de cela soixante-dix ans, un cri a porté dans nos contrées :
Kker mmis n umazigh
Tafuyet nex tulli-d;
(Lève- toi, Ô, fils d’Amazigh
Notre soleil s’est levé)
J’entends ici même l’écho de ce cri de ralliement. Je hume les effluves du printemps, d’un printemps renouvelé qui nous fasse oublier les stigmates des deux précédents.
Je termine en citant ce beaux vers du poète allemand Novalis : “Quand nous rêvons que nous sommes en train de rêver, l’heure du réveil est proche”. Nous avons longtemps rêvé, et nos rêves furent souvent ponctués des fois de cauchemar. Nous sommes peut-être en train de rêver que nous sommes en train de rêver. N’est ce pas là l’heure du réveil ?
Homme libre, de contrée libre, tu es au rendez-vous de l’histoire.  Sois ce que tu devrais être.
Tanemirt.


H.A.


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