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A la une / Contribution

«Algérie, l’échec recommencé ?» de Saïd Sadi

De l’intellectuel, du droit d’écrire et de la prémonition

©D. R.

“Quelques livres doivent être goûtés, quelques autres dévorés, mais peu de livres sont à mâcher et digérer entièrement”, Francis Bacon

Un livre signé Saïd Sadi vient d’être réédité. Cet essai intitulé Algérie, l’échec recommencé ? fut écrit en 1986 dans le pénitencier de Tazoult-Lambèse et la prison centrale d’El-Harrach. Il se veut une étude aussi pertinente, atemporelle et prémonitoire que l’œuvre d’un certain psychiatre dont le nom est le même que les éditions chez lesquelles est paru encore une fois le livre de Sadi en 2015, Frantz Fanon en l’occurrence. Au moment où ce livre a été écrit, je n’avais même pas l’âge d’être scolarisé. Toutefois, en le lisant aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de me poser la question de savoir si l’auteur n’est pas en train de diagnostiquer l’Algérie de 2015. L’auteur a raison de dire : “Sur l’essentiel, mon analyse du marasme national n’a pas vraiment changé. À un détail près… le point d’interrogation accompagnant le titre originel ne se justifie plus. Ce qui pouvait encore être une supposition en 1986, s’impose désormais comme un irréfragable constat”. P25  
Algérie l’échec recommencé ? de Sadi nous rappelle de par la convenance  de ses analyses aux réalités sociale, politique, culturelle et économique de l’Algérie contemporaine, les prédictions d’un certain Michel de Nostredame. A la seule différence qu’il s’agit là d’une analyse scientifique rigoureuse ; le genre d’écrit que Jaques Attali aurait appelé “une brève histoire de l’avenir”. Il s’agit d’un domaine d’études qui fait la force des pays développés ; ce que l’on nomme communément les études futuristes.

De l’intellectuel et du droit d’écrire !  
L’auteur de Algérie, l’échec recommencé ? a été tant critiqué, notamment pour son best-seller Amirouche : une vie, deux morts, un testament, une histoire algérienne, essai édité a compte d’auteur en 2010, et ce pour le simple “délit” qui est d’avoir écrit. Écrire est décidément un délit chez nous ! Surtout quand on écrit pour remettre en cause un ordre établi ; un ordre établi par les appareils idéologiques de l’État, l’ordre académique d’une certaine caste de pseudo-intellectuels rentiers produit de l’autoritarisme des pétrodollars, ou l’ordre tout simplement. Avons-nous peur de l’histoire et des idées à ce point ? N’est-ce pas une propension primitive à sacraliser le graphisme dans une société encore sous l’emprise d’un inconscient collectif imbu de l’oralité ? Difficile de trancher tant l’écriture demeure un mystère même pour les sociétés les plus développées. Le philosophe du siècle Jaques Derrida a passé sa vie entière à essayer de comprendre et de théoriser cet étrange phénomène qui est l’écriture. Il voit en l’acte d’écrire une sorte de mise à nu. Le sentiment que recèle l’acte d’écrire, selon Derrida, et semblable au sentiment de culpabilité que ressent l’enfant pour avoir fait quelque chose de honteux. Il compare cela au rêve freudien de la nudité dans la foule. Vous êtes dans une foule, vous marchez calmement quand vous découvrez soudainement que vous êtes nu. Vous êtes alors pris par un sentiment de gêne terrible au moment où le public reste indifférent. Le rêve de la nudité peut se lire en psychanalyse de manière imagée. “Se montrer nu dans un rêve, c’est montrer aux autres sa véritable personnalité. Les habits permettent de se dissimuler, de cacher son Moi véritable. Ils sont un droit d’entrée pour appartenir à un groupe qui a souvent pour but de nous éloigner de nos préoccupations légitimes, de nous détourner de nos ambitions profondes…Se dénuder totalement peut ainsi être l’expression d’un désir de dépouillement, de purification, d’un détachement vis-à-vis des comportements stéréotypés qui nous sont inconsciemment imposés par un certain mode de vie ou d’éducation”. L’applicabilité de la conception citée ci-dessus sur l’Algérie et l’écriture de l’histoire  s’avère appropriée à plusieurs titres. C’est pour cela que l’auteur de Algérie l’échec recommencé ? 
est tant critiqué et il le sera toujours tant qu’il continue à aborder l’histoire et les idées absentes des annales de l’école algérienne. Certains intellectuels, largement clientélisés, s’engoueront à dire qu’il s’agit la d’un problème de spécialisation. Un psychiatre ne peut écrire de l’histoire ! Pourtant Fanon a déconstruit l’histoire et l’avenir de l’Afrique entière et de tous les peuples colonisés. Et c’est l’essence même du vrai intellectuel selon Sartre. Jean-Paul Sartre, préfacier des Damnés de la terre, a défini l'intellectuel comme “quelqu'un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas”. C'est celui à qui, selon la formule de Diderot empruntée à Térence, “rien de ce qui est humain n'est étranger, qui prend conscience de sa responsabilité individuelle dans une situation donnée, et qui, refusant d'être complice, par son silence, des injustices ou des atrocités qui se perpètrent”. Saïd Sadi est un intellectuel sartrien. Dans Algérie, l’échec recommencé ?, il s’en prend  aux intellectuel salonards et aux techniciens du savoir et il leur impute une grande part de responsabilité  dans le marasme que vit le pays. Il affirme dans ce sens que “le populisme si souvent déploré par les observateurs de la scène algérienne vient en partie du décalage de l’engagement des élites qui courent derrière les espoirs de leur peuple. Dans le tiers monde, ceux qui déclenchent les révolutions ne sont pas toujours les plus qualifiés pour leur assurer une pérennité rationnelle et une issue vers la modernité et la démocratie”. (p20)

Hégémonie, appareils répressifs
et appareils idéologiques : anatomie d’un pouvoir nommé Algérie
L’auteur de Algérie, échec recommencé ? affirme que “quand la rancœur, la lassitude ou le désespoir ne gagne pas le prisonnier, le confinement carcéral peut être une bonne opportunité pour se livrer à des introspections que les turbulences d’un militantisme effréné ou les tracas prosaïques de la vie quotidienne peuvent contrarier”. (P12) “L’opportunité” de l’incarcération a alors permis à l’auteur de bien cogiter et accoucher d’une œuvre très perspicace quant aux relations de pouvoir en Algérie. En lisant ce document, écrit il y a environ trente ans dans le pénitencier de Tazoult-Lambèse et la prison centrale d’El-Harrach, on ne peut s’empêcher de penser aux Cahiers de Prison  de Antonio Gramsci. Ce dernier, qui apparemment, a eu lui aussi “l’opportunité” d’être incarcéré pour ses idées sous le régime fasciste de Mussolini, s’est livré à une introspection et a accouché d’une œuvre majeure et intemporelle. Dans les limites physiques de sa cellule, Gramsci a bien constaté que les révolutions communistes prévues par la théorie du déterminisme matériel de Marx n’avaient pas eu lieu dans les sociétés industrielles de son époque. Il a, à cet effet, formulé hypothèse suivante : “Si le pouvoir bourgeois tient, ce n’est pas uniquement par la main de fer par laquelle il tient le prolétariat, mais essentiellement grâce à son emprise sur les représentations culturelles de la masse des travailleurs. Cette hégémonie culturelle amenant même les dominés à adopter la vision du monde des dominants et à l’accepter comme allant de soi”.  De son côté, aussitôt rentré en prison, l’auteur de Algérie l’échec recommencé ?
reconnaît, en habitué des lieux, les changements architecturaux ayant survenu à “sa prison”. Des changements qui ne servent à rien si ce n’est à renforcer l’attitude panoptique du pouvoir autoritaire à “surveiller et punir”, pour reprendre les mots de Michel Foucault. L’auteur laisse libre cours à la réflexion et cogite sur ce que Gramsci a conceptualisé comme “hégémonie”. Il affirme : “Il y a, c’est bien connu dans les systèmes non-démocratiques, en plus d’une répression stratégique, cette propension à occuper l’espace vital du citoyen par l’enflure vocale du discours officiel” (P59).
Concernant l’emprise que le régime de Boumediene avait sur la société et sur l’inconscient collectif algérien, l’auteur pense qu’il “fallut bien prendre acte du fait que la durée et la réussite de Boumediene n’était pas à rechercher chez les troupes qu’il avait apparemment levées mais dans le désert intellectuel qu’il avait su créer ; l’Algérien était désormais incapable de cogiter” (P60).    
Par ailleurs, dans Algérie, l’échec recommencé ? Saïd Sadi est très prémonitoire dans son analyse. Le livre recèle entre autres ce que nous pensons être, par exemple, une référence avant le temps à la décennie noire que verra l’Algérie plusieurs années plus tard ; il écrit dans ce sens : “Quelques-uns s’escrimaient en groupuscules dans d’interminables discussions alors que d’autres, encore épars, écoutaient déjà les sirènes d’un islam revanchard”. (P59) Dans l’audition qu’il a prononcé lors de son procès à la Cour de Sûreté de l’Etat, à Médéa, le 17 décembre 1985, Saïd Sadi a aussi été prémonitoire dans son analyse de la situation politique d’alors et qui, en substance, reste toujours la même aujourd’hui, en déclarant que, si l’Algérie continuait à fonctionner selon les mêmes réflexes de déni,  l’Armée allait tirer sur la foule, ce qui allait se produire en Octobre 1988. “La berbérophobie  a investi le monde politique et moral dans notre pays et cela est malheureusement d’une redoutable efficacité lorsqu’il s’agit de nous désigner à la vindicte populaire pour détourner l’attention du peuple de ses problèmes. C’est même devenu un réflexe de protection pour le pouvoir à la veille de certaines échéances, et l’affaire en cours est exemplaire de cette monstrueuse démarche. J’ajoute qu’à force d’avoir joué avec le feu, bien des consciences ont fini par se persuader de la menace du ‘péril berbère’. La panique à fleur de peau ne demande qu’à   générer la haine contre ce ‘poison permanent’ de l’histoire nationale. Et quand le ministre de la Justice, au mépris de toutes les lois, violant au mois de septembre le secret d’instruction, déclare, entre autres, que nous étions les diviseurs du pays, il y avait dans ses propos une part de médiocrité  et d’incompétence inhérentes aux limites mêmes du personnage, mais il y avait probablement, et avant tout, l’assurance de l’homme moyen, nourri aux certitudes bien établies qui veulent que l’éradication de la dimension berbère soit perçue aujourd’hui comme un acte de bravoure et un service à rendre à la nation. Et le jour où il faudra faire tirer sur la foule, car on y arrive, il l’ordonnera en toute bonne conscience”, lit-on dans le texte de l’audition donné dans les annexes du livre. Pour finir, il faut dire que Algérie, l’échec recommencé ? ne peut se résumer seulement à ces quelques éléments et s’étend, au contraire, sur toutes les dimensions pour toucher une variété de sujets, comme la jeunesse et le mouvement national, le Printemps berbère, le nationalisme et la recherche d’une nation, etc. L’autre particularité du livre est qu’il recèle des témoignages de plusieurs acteurs dont certains sont vivants et d’autres non, sur la crise anti-berbère de 1949 et le cheminement de la cause amazighe. Au lecteur de découvrir ! 

B. L.
Enseignant, université Mouloud-Mammeri


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