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A la une / Contribution

“Odysséennes” de Habib Tengour

Échos homériques et présences féminines

Habib Tengour. © D.R

Par : Mourad Yelles  
Universitaire

 

 

 

 

 

À l’occasion de la parution d’un dossier spécial “Autour de la dernière publication de Habib Tengour” dans la revue électronique “Continents Manuscrits”, il nous a paru intéressant de revenir sur ces “Odysséennes” que l’enfant de Tigditt a choisi d’évoquer dans son dernier recueil.” 

De fait, à une première lecture, le titre prête incontestablement – et sans doute volontairement – à confusion. En effet, on l’interprètera soit comme une suite de récits ayant pour sujet les aventures d’Ulysse, soit comme une suite de récits relatifs aux compagnes d’Ulysse. Mais l’ambiguïté est rapidement levée dès que l’on découvre la table des matières où apparaissent les noms des héroïnes féminines d’Homère. Simples mortelles ou divinités redoutables, elles sont le plus souvent aisément identifiables.

À l’évocation de noms si illustres, bien malin qui ne cèderait pas à la tentation perverse d’une (re)plongée dans l’histoire tumultueuse de l’Antiquité grecque. Mais ici encore et comme c’est d’usage chez notre poète, “le dire me concerne mais l’allusion vise ma voisine” (el-hadra ‘liya w-el-ma‘na ‘la jârtî), pour reprendre un proverbe algérien bien connu… Autant dire que derrière ces portraits grecs à l’antique, il faut aussi reconnaître un certain Maghreb du IIIe millénaire. 

En tout état de cause, pour Habib Tengour, le fait de passer par ces voix/voies féminines apparemment venues du plus lointain passé permet le détour critique, indispensable pour penser la situation sociohistorique des Maghrébins contemporains et, en l’occurrence, des Algériens d’aujourd’hui. Habib Tengour nous explique sa fascination pour la temporalité mythologique : “Le mythe a cette capacité de transcender la circonstance pour nous plonger au cœur du drame. Celui d’hier qui est celui d’aujourd’hui.” 

De fait, le poème tengourien se déploie dans un intertemps et un espace démultiplié. Entre l’ici et l’ailleurs. Le présent et le passé le plus lointain. Peut-être imaginaire. Des paroles et des voix circulent ainsi d’époque en époque, de silence en silence, d’éclat en éclat. Elles parviennent jusqu’à nous comme autant de fragments irradiants, des éléments de sens lumineux et parfois énigmatiques provenant d’une galaxie peut-être déjà disparue, d’une histoire depuis longtemps oubliée, mais que nous nous devons de reconnaître. Parce que c’est dans cette anamnèse cruciale que se joue aussi la signification de nos destins. On comprend alors que si le poète revisite le mythe, c’est justement pour en réveiller les échos archaïques les plus profonds comme les plus triviaux. 

Si l’épreuve de “la pelle à grains” à laquelle se soumet Ulysse, telle que rapportée (à la manière – toujours décalée – du poète), renvoie bien à la problématique de la (re)connaissance, et donc de la quête identitaire, il est clair que chacun des portraits de femmes qui vont se succéder et se combiner tout au long de cette véritable recollection représente autant de “mises en situation” où se révèlent et se combinent les nombreux “avatars” de “l’homme aux mille ruses”, du guerrier impitoyable à l’amant ardent, en passant par l’époux nostalgique, sans oublier le brillant conteur/poète (etc.). Mais par le truchement des regards (croisés) que portent ses femmes sur la figure protéiforme et le destin singulier d’Ulysse d’Ithaque, c’est aussi le visage d’une Algérie complexe, meurtrie et souvent paradoxale qui transparaît de poème en poème. C’est le récit fragmenté d’un pays à l’histoire travestie et bien souvent trahie qui se fait entendre. 

Et, en réalité, il faut comprendre que les “échos” poétiques féminins fonctionnent comme autant de contrepoints (au sens musical mais aussi polémique) aux “odyssées” masculines, à ces épopées lyriques qui font la part belle aux “exploits héroïques” et autres “sublimes qualités” des “grands hommes” en occultant soigneusement leurs parts d’ombre (le sang, les ruines, les lâchetés et les turpitudes). 

Car, comme nous l’explique le poète, “la femme affronte / se confronte à l’homme d’égal à égal, peut-être même lui est-elle supérieure en ce qu’elle ne triche pas avec les faits”. Mais précisément, “les faits”, quels sont-ils ? Comment nous sont-ils rapportés par ces Odysséennes quand elles libèrent leur parole ou encore quand elles provoquent celle des hommes, poussés dans leurs derniers retranchements, au bout de leurs mensonges, de leur folie ? Comme il fallait s’y attendre, le premier des thèmes du poème est celui de l’exil et de la “névrose du voyage”. 

Mais on trouve également l’évocation des tourments de l’enfance (“C’est toujours moi qu’on accuse à cause des bûchettes / La fessée le bonnet d’âne”), l’expression des doutes, des remords de celui qui s’interroge sur sa responsabilité dans les malheurs du temps : “S’il n’avait tenu qu’à moi, cette guerre, nous ne l’aurions jamais menée. (…) Pourquoi ne pas évoquer la peur ? L’écœurement quand le sang coagule au soleil (…)”, celui qui s’apitoie et s’indigne devant le spectacle des désastres et des violences de la guerre (“Je t’ai entendue parler à ton fils ramené dans un cercueil / Scellé pour le voyage / Un cercueil sans miroir”) ou devant les aberrations criminelles de certains “fous de Dieu” (“Depuis quelque temps, les frères brûlent leur sœur fautive ; ils masquent leurs épouses. La coutume vient d’Orient ; elle s’acclimate bien chez nous”), celui enfin qui dénonce les abus de ces régimes politiques toujours prêts à manipuler leur récit national pour exalter “les morts anonymes, ceux que célèbre un système / Enclin à l’euphorie des martyrs / Flonflons / Ou tout autre événement pour justifier la mesure (…)”. 

Dans la même perspective, le poème se fait aussi l’écho des désirs et des frustrations féminines confrontés à la toute-puissance de la doxa. Écoutons la sage Pénélope : “J’ai appris désirer dans intermède défaire ma tapisserie (…) J’existe hors phantasme / Mon corps garde certaine chaleur / Malgré ce manque d’appétence.” Au final, pour le poète, “les figures féminines de l’Odyssée portent le poème”. C’est donc à travers leur beauté, leur sensibilité, leur intelligence, leur courage qu’elles “portent” et assument un ensemble de questions cruciales. Celles-là mêmes qui hantent l’imaginaire de Habib Tengour depuis ses débuts en poésie. 

Des interrogations qui prennent évidemment un tour plus crucial à mesure que passe le temps. Celui de l’homme. Celui de l’œuvre. Et c’est ainsi que s’achève le voyage… Les belles visiteuses se sont éclipsées. Ulysse est seul au bord de la route. Sa pelle à côté. “Quelle existence mener / Maintenant / En toute conscience / Déceler énigme cheveu blanc / Moment propice griller passage.” Pourtant l’aventure du poème, elle, se poursuit. “Avec conviction et avec une tristesse rigoureuse.” Puissent les échos de sa musique et de son chant résonner encore longtemps en chaque lecteur et lectrice de ce beau recueil.


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