Contribution

Encore à propos de l’émir Abdelkader

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Lahouari Addi (*) Publié 09 Juillet 2021 à 20:31

Par : Lahouari Addi
Professeur émérite de sociologie 

Il faut investir dans la recherche académique en histoire, en linguistique, en sociologie, en anthropologie, etc. pour déconstruire les mythes sur lesquels toute société est construite. Le savoir académique contribue à élever le niveau de la culture générale du public sur des questions sensibles.”

Le journal “Liberté” du 7 juillet 2021 a publié une contribution de Hend Sadi où il réitère les critiques de Noreddine Aït Hamouda à l’endroit de l’Emir Abdelkader. Il me cite et me reproche d’avoir écrit que l’Emir mérite les honneurs, que Abdelhamid Ben Badis est une figure du nationalisme, et enfin d’avoir sous-estimé l’importance historique de l’insurrection de 1871. L’Emir Abdelkader entre histoire et documents apocryphes.

Commençons par l’émir Abdelkader 
Ceux qui estiment qu’il a trahi le combat qu’il avait commencé en 1832 se réfèrent à des documents indiquant qu’il était devenu l’ami de la France coloniale contre son peuple. Ces documents ont été écrits par des officiels français, et il y a tout lieu de mettre en doute leur véracité. L’attitude de l’Emir ne correspond pas aux documents de l’historiographie française. 
Après avoir été battu militairement et s’être rendu, l’Emir a souhaité quitter le pays pour s’établir en Syrie. Il ne voulait pas, comme beaucoup d’Algériens, y compris originaires de la Kabylie, vivre sous domination française. Napoléon III lui a proposé des titres et des privilèges et il a refusé. Il lui a même proposé d’être à la tête d’un “Royaume arabe”, ce qui ne l’intéressait pas. 
Les critiques de l’Emir prétendent que c’est Boumédiène qui, en ramenant ses restes de Syrie, a fait de lui le fondateur de l’Etat algérien moderne. Ceci est faux car l’historiographie nationaliste le considérait comme étant un héros de la résistance. Il était ancré dans la mémoire sociale comme celui qui, le premier, a levé des troupes pour s’opposer à la conquête de l’Algérie. En 1947, par exemple, Kateb Yacine avait prononcé une conférence à son sujet à Paris, le présentant comme le symbole de la résistance anticoloniale. Au sujet de son ralliement à la France, il disait : “Contrairement aux ragots officiels, il ne bénit jamais la colonisation, ne prêche pas la soumission au génie moderne européen… Et des ragots, la mémoire d'Abdelkader en a tant souffert, comme celui qui fait de lui un franc-maçon. En réalité, il est victime de sa légendaire curiosité intellectuelle et de sa grande ouverture d'esprit.” 
Le texte de la conférence a été publié en 1948 à Paris sous le titre “L’Émir Abdelkader et l’indépendance algérienne”, et réédité aux éditions Enag à Alger en 2009. Bien sûr, Kateb Yacine n’est pas historien, mais en écrivant ces lignes, il se fait le porte-parole de la mémoire sociale et de la conscience nationale. Malgré les tentatives de la France coloniale de le démonétiser, le mouvement national avait adopté l’Emir Abdelkader dans la construction du récit national. Les nationalistes n’auraient jamais choisi un résistant qui serait passé à l’ennemi pour en faire le symbole de leur aspiration. Cela dit, le passé n’est pas sacré, et il est normal que des questions nouvelles soient posées. C’est aux historiens d’apporter leur contribution parce que la vocation de l’histoire est de corriger les mémoires.

Abdelhamid Ben Badis et les concepts de janssiya siyassya et janssiya qawmiya
Concernant Abdelhamid Ben Badis, que le mouvement national considère comme un des pères de la nation, nous devons comprendre l’objectif de son combat idéologique pour l’identité, et aussi le situer dans son contexte historique. Abdelhamid Ben Badis est mort en 1940 et il a principalement écrit dans les années 1930. Il a vécu comme une blessure les festivités du centenaire de la prise d’Alger qui promettaient que l’Algérie sera éternellement française. 
Compte tenu du rapport de force militaire, il était convaincu que les Algériens ne pouvaient être indépendants par l’action violente. Il a alors milité pour la préservation des deux composantes culturelles de la société : la langue arabe et l’islam. Si nous perdons ces deux dimensions, disait-il, nous risquons de ne plus être des Algériens. Il revendiquait la citoyenneté française, mais pour lui c’était une nationalité politique (janssiyya siyassia) éphémère. Il la revendiquait pour jouir des libertés civiques qui permettent de renforcer la nationalité ethnique (janssiya qawmiya). En défendant ce projet, il avait la conviction que l’Algérie sera tôt ou tard indépendante, comme l’Australie, disait-il, est indépendante de l’Angleterre. 
En attendant, il fallait sauver les deux éléments identitaires de la nation : l’arabe et l’islam. La problématique de l’arabité et de l’islam ne pose pas de la même manière avant et après l’indépendance. De ce point de vue, Hend Sadi fait un anachronisme en commentant la position de Ben Badis avec les lunettes d’aujourd’hui. Une fois la nation souveraine, la revendication de la reconnaissance de la langue berbère comme langue nationale devient historiquement pertinente. Ainsi que la demande de la sécularisation qui consiste à séparer la politique de la religion. Sous la colonisation, l’arabité et l’islam ont été utilisés comme ressources idéologiques dans le combat anticolonial. 
La prise de conscience de la berbérité est devenue majoritaire en Kabylie après 1980. Et grâce à l’engagement des militants du mouvement culturel berbère, la langue amazigh a été reconnue par la constitution. Sur ce point, Ben Badis n’était pas hostile à la berbérité, lui qui signait Ben Badis Esanhadji en référence à la tribu berbère Sanhadja dont il était originaire.

L’insurrection de 1871
Concernant l’insurrection de 1871, j’émets une opinion sur un événement historique qui s’est déroulé il y a un siècle et demi. Au vu des conséquences qu’il a eues sur la société en termes de morts, de déportés et de confiscations des terres, je dis qu’il a été une erreur. Je ne remets en cause ni la mémoire ni la bravoure des insurgés qui ont été tués par milliers. Quand le rapport de force militaire est en faveur de l’ennemi, il faut changer de terrain de lutte. C’est ce qu’a fait le mouvement national qui n’a jamais appelé les populations à se révolter. Il fallait résister politiquement et idéologiquement, et se préparer à aller au combat le moment venu. Ce moment était d’ailleurs venu après la Seconde Guerre mondiale qui avait introduit des changements dans l’équilibre mondial des forces.  
L’indépendance de l’Inde en 1947 annonçait la chute des empires coloniaux. C’est cette même année, et ce n’est pas un hasard, que le jeune Hocine Aït Ahmed avait proposé la création de l’OS au Congrès de Zeddin. Il a insisté sur la préparation en amont d’une insurrection à l’échelle nationale qu’il fallait appuyer par l’action diplomatique. L’OS était chargée de former des noyaux clandestins et de sécuriser les caches d’armes. Lancée en Novembre 1954, cette insurrection avait plus de chance de réussir que celle de 1871. 
Par ailleurs, les chefs historiques du FLN n’avaient pas la prétention de battre militairement l’armée française. Ils cherchaient à battre politiquement la France coloniale. Si l’Algérie avait des frontières avec la Chine d’où seraient venues les armes, l’ALN aurait battu militairement l’armée française comme l’ont fait les Vietnamiens. Mais ce n’était pas le cas, et cela ne diminue en rien la bravoure des maquisards de l’ALN, ni celle des insurgés de 1871.

En guise de conclusion
Avec une volonté manifeste de polémique et de dénigrement, Hend Sadi me présente comme un “partisan de la camisole arabo-islamique imposée de force à l’Algérie”. 
Ceci révèle son ignorance, d’abord de mes travaux, et de la sociologie et de l’histoire de l’Algérie en général et de la Kabylie en particulier. Il est hostile à l’arabité sans savoir que l’arabité en Algérie est une construction sociale à fonds berbère. La culture des plaines arabophones est autant berbère que celle des montagnes berbérophones. Et il se complaît dans un combat sans fin ni perspective d’un culturalisme contre un autre culturalisme. Il devrait lire mon livre “Le nationalisme arabe radical et l’islam politique” (Barzakh, 2017) où j’expose les limites idéologiques du nationalisme arabe dans une perspective de dépassement. En toute modestie, je crois être plus efficace que lui dans la déconstruction des mythes aliénateurs. 
Quant à l’islam, auquel il est aussi hostile, il confond le texte sacré et son interprétation. Il ne sait pas, comme l’a observé Pierre Bourdieu, fin connaisseur du village kabyle, que l’islam correspond à l’éthos berbère. Et que l’islam au Maghreb a été berbérisé comme le montrent les anthropologues Ernest Gellner et Clifford Geertz. 
La dimension religieuse étant présente dans la vie sociale y compris dans les sociétés modernes, il ne s’agit pas d’être contre la croyance religieuse. Il s’agit de séculariser la pratique sociale de la foi religieuse. Hend Sadi devrait lire à ce sujet mon dernier livre “La crise du discours religieux musulman” (éditions Frantz Fanon, 2020, et en automne la version anglaise chez Routledge à Londres) où je suis plus efficace dans la contribution à la sécularisation de la société algérienne que les logorrhées verbales du courant auquel il s’identifie. En conclusion, un militant de la démocratie doit accompagner l’évolution de la conscience sociale sans chercher à la heurter. La correction de la perception du passé ne se fait pas par des déclarations négationnistes et provocatrices. Il faut investir dans la recherche académique en histoire, en linguistique, en sociologie, en anthropologie, etc. pour déconstruire les mythes sur lesquels toute société est construite. Le savoir académique contribue à élever le niveau de la culture générale du public sur des questions sensibles. 
En tant que sociologue, je peux dire que nous ne connaissons pas suffisamment notre être social ni notre passé lointain et immédiat. C’est ce vide qu’occupent les idéologies tumultueuses et les logorrhées verbales qui menacent la cohésion sociale. 

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