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A la une / Contribution

FATWAS et TURPITUDES : LA MALÉDICTION

“Est-ce à toi de contraindre les hommes à devenir croyants”

©D. R.

Je ne connais pas Kamel Daoud personnellement. Je n’ai pas eu ce plaisir. Mais je pense avoir lu tout ce qu’il a fait publier. J’ai vu sa photo sur les journaux et je l’ai vu à la télévision. Il est comme je l’imaginais. Pareil à Kateb Yacine et à M’hammed Issiakhem, ses irrévérencieux aînés. Comme eux, Il ne sourit jamais par convenance,  et se tient toujours prêt à dégainer au premier con venu. Je l’entrevois souvent et subrepticement, le temps de sa chronique dans Le Quotidien d’Oran. A chacun de ses témoignages quotidiens, j’ai envie d’exulter même si on ne doit pas applaudir un ténor qui s’éclaircit la gorge, car il ne s’agit que de brèves fulgurances quotidiennes. Et puis sont venus quelques premiers concerts, puis le grand récital : La préface du nègre et enfin, l’apothéose : Meursault, contre-enquête. Le roman lui ouvre l’arène des Goncourt par l’entrée des artistes. Il n’en fallait pas plus à mon bonheur. Meursault… vengeait Nedjma, Kamel vengeait Kateb. Preuve que les années de plomb et de barbe n’arriveront pas à émasculer les talents et qu’il y aura toujours en Algérie quelqu’un pour faire la nique à qui le mérite. Et c’est tant mieux.
Kamel Daoud nous a amenés à forcer les portes de Paris et des arènes littéraires pour affronter des plumes poids lourds.  En finale, notre poulain avait perdu aux points à la dernière reprise. Sans soigneurs. Sans manager. Comme Hassiba Boulemerka, comme Noureddine Morceli, comme d’habitude. Deux médailles d’or sans personne pour s’en souvenir. On a fini, de guerre lasse, par s’habituer à la malédiction, faute d’avoir trouvé un autre terme pour définir cette calamité qui fait que le Pouvoir laisse toujours l’impression qu’il déteste la réussite ou qu’il a honte des siens.
Rappelons-nous, il y a une trentaine d’années, un film algérien remportait la Palme d’or au Festival de Cannes. Mohamed-Lakhdar Hamina, réalisateur algérien, entrait dans l’histoire en 1975 avec Chronique des années de braise. Le jour même du verdict, El Moudjahid, l’unique quotidien national algérien en langue française descendait le film en flèche et criait au scandale. Cela s’appelle une malédiction. Des dizaines d’années plus tard, un personnage important de l’Etat à qui j’avais fait remarquer que le Maroc honorait l’Emir Abdelkader plus que ne le faisait l’Algérie, m’avait répondu qu’“on n’en avait que faire d’un collabo”. Et lorsque je m’étonne que Warda soit plus souvent écoutée en Tunisie et au Maroc, on me répond que c’est parce qu’elle ne chante pas en algérien. Cela s’appelle aussi une malédiction.
Kamel Daoud, Mohamed-Lakhdar Hamina, l’Emir Abdelkader, Warda. Et …Fellag qui vit en France, et Khaled qui a pris la nationalité marocaine, et Mohamed Arkoun oublié au Maroc, et L’hadj M’hammed El Anka qu’on n’entend presque plus. Et qui se souvient de Keltoum et de Rouiched ? Dieu, que de malédictions !
Faut-il que le pays soit maudit au point d’être abandonné aux marchands du temple et aux oiseaux de malheur ? Faut-il avoir honte de n’être plus ce que nous avons été ?
Faut-il vider nos mémoires, couvrir nos femmes de noir, hurler dans les minarets et se lisser  la barbe pour avoir la paix ?
Faut-il tout simplement se laisser étouffer par l’ignorance, la crasse, la féodalité, la bigoterie, l’argent sale et la trahison ? Nous avons une idée de ce qui nous guette si nous n’y prenons garde. Kamel Daoud c’est l’homme qui nous alerte, parce qu’il aime son pays, comme on aime celui qu’on aime avec sa morve tel le dit un dicton chaoui. Il aime son pays et il déteste ceux qui ne l’aiment pas, ceux qui veulent bâcher les femmes, se marier sans musique, téléphoner sans fil et surfer sur le net en insultant l’Occident.
Kamel Daoud, c’est le talent à l’état pur. La gloire sans le triomphe. A Dieu vat, donc. Le monde venait de découvrir une plume de paradis venue d’un pays qu’on estampille violent et qui hait la musique. Kamel Daoud est venu en majesté, dire à Paris que l’Arabe de Camus avait un nom malgré l’amnésie générale. Un pays qui a cru mieux s’arabiser en tournant le dos à la francophonie, venait de révéler un grand écrivain qui allait comme Kateb, “écrire en français pour dire aux Français qu’il n’est pas Français”. Une occasion de bonheur assez rare par ces temps de grande morosité, dans un pays déserté par la culture, par la faute de cerbères ignares et de tristes chambellans. Et puis l’espoir est revenu. Kamel Daoud dans la cour des grands, à une voix du Goncourt. Chapeau l’artiste !
Ah mais non ! Abdelfatah Hamadache, que tout le monde ne connaît pas, n’aime pas Kamel Daoud, et demande que l’écrivain soit mis à mort pour apostasie et hérésie. Pour avoir écrit que “les rues étaient sales, les immeubles hideux et le dinar à genoux”. Pour avoir dénoncé “une religion réduite à des rites et à des fatwas nécrophages”. Cela valait donc une “fatwa” pardi, au nom du salafisme, et pour suivre la feuille de route d’avatars de bédouins.
Arrêtons-nous un instant, pour remettre les pendules à l’heure et pourquoi pas, corriger les détournements de sens. Salafisme, fatwa, apostasie et hérésie, parlons-en.
A propos de salafisme. Les musulmans ; les vrais, ceux qui connaissent les fondements de la foi et les piliers de l’Islam, se réfèrent nécessairement aux premiers musulmans (essalaf essalih), ceux qui ont connu et propagé l’Islam des origines aux côtés du Prophète Mohammed (Asw) et qui ont voulu le prendre comme modèle suprême de vertu. Les fondamentalistes ont cru malin de choisir le vice pour gagner la vertu. Ils ont usurpé le titre pour marquer leur territoire et ne jurent que par Mohammed Ben Abdelawahhab responsable de la déviation de la voie de l’Islam dès la fin du le XVIIe siècle. Le wahhabisme était né ; on connaît la suite. On fait mieux en matière de modernité et de progrès.
A propos de “fatwa”, il faut rappeler qu’il s’agit d’un avis juridique donné par un collège de spécialistes de la jurisprudence islamique ou par une sommité incontestée. Elle doit être élaborée à partir des quatre fondements du fiqh (droit musulman) qui sont : le Coran, la Sunna, le qias (raisonnement par analogie), et le ijma’a (consensus). Il s’agit donc d’une démarche rigoureuse, éclairée et solidement argumentée, compte tenu de sa portée juridique, mais qui n’a aucune force exécutoire, sauf dans les pays où le flou est volontairement entretenu entre le temporel et le spirituel, et où l’opacité permet toutes les outrances. Que je sache, rien de toutes ces précautions ne ressort de l’oukaze prononcé contre Kamel Daoud. On nous dit que le propulseur de fatwa s’était déclenché immédiatement après une émission de télé en France. La colère n’aurait pas dû.
A propos d’hérésie, il faut être fin connaisseur de l’exégèse coranique pour se prononcer sur la question. D’abord, il faut réfuter la lecture littéraliste, celle qui a été choisie précisément par les fondamentalistes. Ensuite, quand on choisit une lecture raisonnée et conforme à l’Islam, religion du juste milieu, on passe nécessairement par la rencontre de la foi et de la raison ; c’est-à-dire, au risque de surprendre M. Hamadache, qu’on doit retenir l’approche que suggère précisément Kamel Daoud quand il cite Ibn Arabi.
Ouvrons une parenthèse. Juste un petit rappel afin que honte soit bue. Dès le VIIIe siècle à Bagdad, fut ouverte Dar Al Hikma (Maison de la sagesse)  suivie plus tard par d’autres au Caire et à Cordoue. On y venait pour débattre, critiquer, comprendre. La parole y circulait librement. Les califes éclairés d’alors, en firent de véritables ruches du savoir, de la connaissance et de l’ouverture vers le monde. Les “salafistes” d’aujourd’hui n’aiment pas trop qu’on rouvre ces pages de l’Islam des lumières et de la civilisation islamique. Peut-être ont-ils déjà allumé des bûchers posthumes pour Ibn Rushd, Ibn Arabi, ou Mohammed Iqbal. On apprenait à Dar Al Hikma que la juste interprétation des versets coraniques ne peut se faire sans leur contextualisation. Autrement dit, les circonstances de la révélation (Asbab Ennouzoul), représentent une condition sine qua non pour éviter les cheminements incertains qui mènent inévitablement vers l’hérésie.
Que je sache, Kamel Daoud n’a pas tenu des propos hérétiques, sauf à considérer qu’en constatant qu’en Algérie, “il y a des cheikhs et des fatwas pour chaque femme en jupe, mais pas un seul pour nourrir la faim en Somalie”, et “que ceux qui défendent l’Islam comme pensée unique le font souvent avec haine et violence”, il serait donc devenu hérétique. Kamel Daoud donne son avis. Il ne prononce pas de fatwa. C’est “game over”, comme il dit,  contre “la yajouze”. Il est pour le progrès et l’innovation quand d’autres prennent l’innovation pour de l’hérésie ; elle est même vouée aux feux de l’enfer. C’est en tout cas l’affirmation assénée en introduction du prêche lors de la prière du vendredi dans beaucoup de mosquées. Kamel Daoud ouvre le débat quand d’autres ferment le ban. Au Moyen-Age, les hérétiques finissaient au bûcher sur ordre de l’Inquisition. C’est ce que suggère la fatwa lancée contre Kamel Daoud aux motifs d’hérésie et d’apostasie. Des siècles plus tard, un homme décrète la mise à mort d’un autre homme, comme Néron, le pouce vers le bas, parce qu’il ne pense pas comme lui ou qu’il n’adore pas le même dieu. Hallucinant !
Kamel Daoud n’est pas un apostat. Il a affirmé clairement l’autre soir sur France 2, qu’il était musulman, en réponse à une question qui lui était posée. Je devine qu’il voulait dire qu’il l’est par choix et non par panurgisme.
A propos d’apostasie, c’est-à-dire l’abandon volontaire de sa religion, le flou est volontairement entretenu par les extrémistes de l’Islam, qui font tout pour créditer l’idée qu’un musulman qui change d’avis est condamné à la peine de mort. On trouve dans le Coran un verset qui appelle à tuer les apostats. Mais, il s’agit des “hypocrites”, ceux des non-musulmans qui ont infiltré les rangs des combattants fidèles aux prophètes. On en revient à ce qui a été mentionné plus haut et qui reste déterminant pour la compréhension de la suite, à savoir la prise en compte obligatoire des circonstances de la révélation. Concernant la foi et la liberté de croire, il suffit de se référer aux versets :
“Dis la Vérité émane de votre Seigneur. Croira qui voudra et niera qui voudra” Coran 18/29
“Et si ton Seigneur l’avait voulu, tous les hommes peuplant la terre auraient sans exception embrassé Sa foi ! Est-ce à toi de contraindre les hommes à devenir croyants.” (Coran 10/99). On retrouve cette même mise en garde au sujet de la contrainte dans le verset : “Pas de contrainte en religion” (2/256) L’importance accordée ici à la liberté de choix et donc à la liberté de croire ou de ne pas croire sera renforcée dans un autre verset : “A vous votre religion et à moi la mienne” (109/6). Laissons donc à Dieu ce qui dépend de Dieu et aux hommes leur sagesse ou leurs turpitudes. On ne doit pas, au motif de défendre le sacré, commettre un sacrilège. Le Dieu de l’Islam n’a pas besoin de vicaires.
Nous voilà donc édifiés quant à la complexité de la question et cela devrait suffire à nous mettre en garde contre les accusations hâtives et les condamnations stupides. La religion est une chose sérieuse pour ne pas la laisser entre des mains non qualifiées et ne pas la confier à des  personnes fragilisées par leur ignorance du corpus coranique et par des postures de circonstance.
Et puis, quand bien même un musulman souhaiterait abdiquer sa foi, en vertu de quoi un homme se poserait en censeur pour ne pas dire en justicier ? Comprenons-nous bien. Il ne s’agit pas d’habiller Kamel Daoud de probité candide ni d’en faire le chevalier blanc. Avant d’être écrivain il est chroniqueur. Et un chroniqueur c’est la vigie qui voit venir la tempête et sur qui on compte pour alerter les soutiers et le timonier.
Kamel Daoud ne fait pas dans le détail. Comme tous les surdoués, il est pressé. Et comme tous les gens pressés, il brise le miroir pour gommer l’eczéma. Comme il est toujours en avance d’un coup, il saute les étapes. Et c’est là où il se fait coincer. Parce qu’on attend de lui qu’il fasse de la pédagogie quand lui choisit de faire ses gammes. D’autres que lui sont payés pour le faire. On lui reproche de quitter la meute alors qu’il n’aime pas la curée. Il est, comme il l’affirme lui-même, d’une vigilance carnivore. L’aveu vaut absolution.
Sauf que nous sommes en droit de lui demander de désigner clairement les responsables de cette dérive et de les dénoncer. Il répondra qu’il l’a fait et que ses chroniques l’attestent. Mais, a-t-il été suffisamment vigilant pour prendre ses distances vis-à-vis de ceux qui, au prétexte de défendre les grandes idées généreuses de liberté de pensée, feront tout pour l’embrigader dans une véritable croisade contre les musulmans et contre les Arabes en général. Des esprits aussi aiguisés que le sien n’ont pas résisté à la séduction de certains milieux passés maîtres en matière de manipulation. Kamel Daoud y échappe pour l’instant parce qu’il est suffisamment lucide pour déceler les manœuvres. Je pense qu’il a la virginité du novice et l’assurance du vieux pratiquant, pour se permettre de dénoncer sans avoir à se justifier.
Certes on pourra lui reprocher la brutalité du propos et l’absence de précautions, ou peut-être de mauvaises manières. Mais c’est le propre des grands artistes d’être en avance d’un débat et d’être incompris. Personne n’est obligé de suivre la cadence et lui, du reste, s’en fiche comme d’une guigne. Il a choisi d’être un homme libre. C’est comme ça que je l’imagine, Kamel Daoud et je refuse de me tromper. Qu’il me pardonne si j’ai été présomptueux ou si j’ai parlé de lui sans le connaître, mais j’aime le lever du soleil et j’aime ceux qui l’aident à se lever. Il fait partie des hommes qui n’ont peur ni des Princes ni des ayatollahs et qui aideraient sûrement les musulmans à sortir enfin de cette torpeur qui n’a que trop duré.

S. K.
Auteur, chercheur associé. Dernier livre paru Catholique-musulman : je te connais, moi non plus. Ed ; F-X de Guibert, Paris.


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