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A la une / Contribution

Officialisation de tamazight

Être ou ne pas être (II et fin)

©D. R.

L’être pour tamazight est conditionné par son enseignement non pas en tant que matière, mais en tant que langue d’enseignement des sciences, des mathématiques, de l’histoire, de la géographie, de la philosophie, etc. Apprendre dans sa propre langue est un droit linguistique garanti par des traités et autres conventions votés et ratifiés par la majorité des pays, y compris l’Algérie. Ces conventions peinent à voir le jour même dans les démocraties occidentales où des lois (l’article 14 de la convention-cadre pour la protection des minorités nationales, l’article 8 de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires) furent pourtant légitimées sans être suivies d’une mise en application, seule à même de garantir aux locuteurs de langues non officielles un apprentissage et/ou un enseignement dans leurs propres langues qui signifie pas moins que la non-acculturation, garant de succès scolaire et professionnel.

Être un apprenant dans sa propre langue
Les raisons officielles qui font sans que ces droits linguistiques soient effectifs sont entre autres :
-Le chauvinisme linguistique qui veut que seule la langue officielle soit la langue d’enseignement, quand bien même les apprenants en pâtiraient. On ne manque pas de voir dans la diversité linguistique un élément de division, voire l’œuvre de la main étrangère.
-L’enseignement en tamazight ne profiterait pas à l’apprenant sous prétexte que ladite langue ne saurait véhiculer les sciences, et cet avis est malheureusement partagé par bon nombre de parents amazighs. Sans doute ignorent-ils que la cognition, la socialisation et la relation psychoaffective de l’individu avec son environnement sont plus aisés quand le code linguistique est la langue maternelle. Il est clair qu’un individu qui a déjà plus ou moins acquis certaines compétences linguistiques comme la compétence communicative appréhendera plus facilement le savoir qu’on lui propose à l’école. Apprendre à calculer, écrire et lire prendrait moins de temps, moins d’efforts, et motiverait davantage. Dans les années 1950, une expertise de l’Unesco mit en valeur l’efficience de la MTM éducation (mother tongue medium) (l’éducation dans la langue maternelle) que pédagogues et psychopédagogues ont corroborée en arguant que :
1-La langue maternelle permet plus de rapidité et d’efficacité dans l’apprentissage.
2-On maîtrise sa langue maternelle avant la langue seconde.
3-L’antériorité de l’oral sur l’écrit constitue un élément crucial dans l’acquisition de l’écrit.
4-Une éducation faite dans une langue autre que la langue maternelle ne saurait déboucher sur l’apprentissage d’une langue seconde. En somme le semi-linguisme découle de l’insécurité linguistique dans la première langue (Boukous 2010/ Skutnabb-Kangas, 2010).
En effet, à son entrée à l’école primaire – surtout pour les enfants d’antan qui n’avaient pas accès à la crèche et au préscolaire – l’enfant vit une déchirure ; il passe d’une langue à une autre, d’une culture à une autre, voire d’un univers à un autre avec tout ce que cela peut occasionner comme dégâts aux niveaux psychopédagogique et linguistique (interférences linguistiques, interlangue, hybridation de la langue maternelle, semi-linguisme précoce, etc.). Skutnabb-Kangas appelle cela du “subtractive language learning” ; “une langue dominante et majoritaire est apprise au détriment de la langue maternelle. Cette dernière est d’abord déplacée, puis étiolée. Cela aboutit à une situation diglossique instable : la langue maternelle est utilisée dans quelques contextes (à la maison par exemple), alors que la langue dominante est utilisée dans des contextes plus formels, à l’instar de l’école et du lieu de travail.  Par la suite, la langue maternelle est carrément supplantée par la langue dominante. L’enseignement soustractif soustrait du répertoire linguistique de l’enfant au lieu de lui rajouter [d’autres langues]” (Skutnabb-Kangas, 2010 :11. Notre traduction). Les dégâts se situent aussi à une échelle psychosociale se traduisant par la perturbation du processus de la construction et maturation de la personnalité. L’aspect politico-économique n’est pas en reste, puisque les chances de réussir professionnellement avec une langue autre que la sienne s’amenuisent sérieusement et s’ensuit une marginalisation irrémédiable.  
Les représentations de la langue maternelle s’en ressentent grandement comme nous l’avons cité plus haut en ce qui concerne les parents qui dénient à leur propre langue le rôle de véhicule du savoir.
La même Skutnabb-Kangas  souligne à juste titre qu’“enfants et parents tendent à s’habituer à l’idée que leur langue est moins importante que la langue dominante” (Skutnabb-Kangas, 2010 :10. Notre traduction). La minoration de la langue amazighe est aussi le fait des Amazighs eux-mêmes, comme nous l’avons vu, voire ceux-là mêmes qui se font les chantres de tamazight. Skutnabb ajoute que “[si] les enfants ne sont pas entourés par au moins quelques adultes et aînés de leur propre groupe (ethnique s’entend) qui leur enseignent la langue maternelle, leur(s) histoire(s), leurs traditions, leurs mœurs et coutumes pas uniquement à la maison et dans la communauté, mais aussi à l’école, celles-ci ne seront pas apprises efficacement. Et si ces enfants ne sont pas compétents dans leur langue maternelle, il y a peu de chances qu’ils transmettent leur culture à leurs enfants” (Ibid. Notre traduction). C’est ainsi que la langue s’en va mourir incognito. Quand on apprend tout ce qu’on doit apprendre dans sa propre langue : connaissances scientifiques, historiques, littéraires, les langues, etc., l’érudition et le plurilinguisme deviennent un atout. Alors seulement, être bi-plurilingue devient un atout et émane d’un choix. Les bi-plurilingues dont la langue maternelle est une langue minorée, comme c’est le cas de tamazight, ne choisissent pas le bi-plurilinguisme ; ils sont, pour ainsi dire, condamnés à apprendre deux ou plusieurs langues. C’est comme s’ils étaient en quête d’une langue maternelle. Dans ce cas, le bi-plurilinguisme est une tare, voire une malformation.

Être représenté et vu dans sa propre langue
Pour être, tamazight a besoin de respirer par l’intermédiaire du son et de l’image ; elle nécessite une vie dans le secteur de l’audiovisuel, dans le monde du septième art et dans le champ médiatique tout court. Le rôle d’Hollywood dans la promotion de l’anglais au rang de langue globale est indéniable. Bollywood aussi fait chanter des gens d’autres contrées en hindi. Serait-ce un crime de lèse-majesté d’écrire que le film de Bouguermouh, La colline oubliée, tiré du roman éponyme est probablement plus profitable à tamazight que le roman du même nom ? Ce film justement a réussi en compagnie d’autres films comme La montagne de Baya, Machaho, etc., à réconcilier pour un temps les Amazighs avec leur langue et leur culture, mais ce n’est pas suffisant. La volonté et les sacrifices des artistes doivent être accompagnés par les argentiers. Les enfants ont besoin d’entendre leurs dessins animés préférés et leurs mangas favoris parler en tamazight. Les adolescents se verraient mieux s’identifier à des héros qui leur parlent en tamazight. On peut apprécier le poids de la télévision sur la langue si les séries et autres feuilletons dont raffolent les ménagères sont doublés en tamazight. C’est d’ailleurs le doublage, ou plus exactement l’adaptation qui a quelque peu revigoré tamazight ces derniers temps grâce à l’initiative de gens qui ont eu l’idée de faire parler les Putchi, les Mutchutchu, Mr Bean et d’autres illustres personnages en kabyle. Les médias revitalisent la langue, la vulgarisent et participent au processus d’identification des locuteurs à cette langue. A contrario, ils contribuent directement à la mort des langues par leur politique de globalisation justement (Skutnabb-Kangas : 11). En effet, l’internet profite plus à l’anglais qu’aux milliers de langues qui ne disposent pas d’un logiciel qui leur permettrait de voir leur système d’écriture apparaître sur l’écran de l’ordinateur. Même des langues tout aussi globales que l’arabe et le français peinent à se faire une place dans le monde du web.
Être vu et perçu dans sa langue équivaut à être jugé dans sa langue. Tamazight est la langue de millions d’êtres, elle a besoin d’être leur langue de jure, être la langue de la plaidoirie et du réquisitoire, de l’accusé et du jury. Les Amazighs ne sont pas auditionnés dans leur langue, ne sont pas jugés dans leur langue et ne peuvent pas se défendre dans cette langue parce que non officielle, quand bien même on recourrait bien souvent à l’interprétation informelle. Non seulement c’est frustrant de plaider dans une langue autre que sa langue maternelle, mais c’est pénalisant aussi, car la plaidoirie est d’une telle importance dans les procès que nulle autre langue que la L1 ne saurait la dire mieux.

En conclusion
Pour faire pencher la balance en faveur de l’être de tamazight, pour parer au recul de nombreuses variétés amazighes comme le zénète (taznatit) dans le Sud-Ouest algérien, il est impératif d’officialiser tamazight pour lui rendre ses locuteurs. Officialiser tamazight signifie sa prise en charge effective en en faisant un outil de communication administrative, une langue de communication, de travail et de la justice, et une langue d’enseignement au même titre que l’arabe. Il faut équiper tamazight en promouvant le tifinagh au lieu de s’appesantir sur qui de l’alphabet latin ou de l’alphabet arabe conviendrait comme système d’écriture. Pour cela, il y a lieu de libérer la question amazighe de la chape de plomb de l’idéologie et du politique. Il est nécessaire de mettre beaucoup d’argent dans les arts, l’édition, mais aussi encourager le génie populaire, les linguistes et les pédagogues à créer et travailler en toute sérénité pour mettre sur pied des néologismes et des lois linguistiques seuls à même de pérenniser la langue amazighe.
Loin des feux de la rampe, des individus essayent çà et là de maintenir tamazight en vie, qui en traduisant des classiques, qui en écrivant des romans en tamazight, qui en faisant parler d’illustres personnages des dessins animés américains, qui en faisant de la recherche sur cette langue – le répétera-t-on jamais assez –millénaire, etc., mais sans une décision des autorités du pays qui consacrerait à jamais cette langue non pas uniquement par un simple décret ou un amendement de la Constitution, mais par toute une batterie de mesures à même d’en faire une langue de communication véritable et un système linguistique définitivement inscrit dans la modernité, car véhiculant les sciences, la technologie, la littérature et pas uniquement les émotions, tamazight aura de la peine à survivre. Officialiser tamazight en lui consacrant ce qui revient de droit à une langue officielle, pour que l’épineuse question d’être ou de ne pas être soit définitivement évacuée.

H. Y.
Universitaire

Références
- Boukous, Ahmed. Droits linguistiques et éducation en langues minorées : le cas de l’amazigh au Maroc, Actes des quatrièmes journées des droits linguistiques (Teramo, Giulianova, Rosciano, Villa Badessa, 20–23 mai 2010).
- Calvet, Louis-Jean. Les politiques linguistiques, Paris : PUF, 1996.
- Dalby, Andrew. Dictionary of Languages, London: A&C Black, [1998] 2004.
- Dourari, Abderrazak. “La mort d’une langue se fait par des politiques délibérées” Entretien in El Watan, 31 mars 2014
- Grandguillaume G. Arabisation et politique linguistique au Maghreb, Paris, Maisonneuve et Larousse, 1983.
- Ilahiane, Hsain. Historical Dictionary of the Berbers (Imazighen), Oxford: The Scarecrow Press Inc, 2006.
- Skutnabb-Kangas, Tove and Dunbar, Robert. Indigenous Children’s Education as Linguistic Genocide and Crime Against Humanity ? A Global View, Gáldu Čála – Journal of Indigenous Peoples Rights No. 1/2010
- Tigziri, Noura & Nabti, Amar. Études sur l’enseignement de la langue amazighe : bilan &
perspective, Alger : HCA, 2000.


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