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A la une / Contribution

Printemps amazigh

Il y a 35 ans, l’espoir a éclos

Le printemps berbère est incontestablement l’événement précurseur de l’ouverture politique dans notre pays. ©D. R.

La répression qui s’était abattue sur la région, notamment sur les étudiants, avait indigné la population. La Kabylie tout entière s’était insurgée ; une pression populaire qui avait fait reculer le régime. Les animateurs de la contestation qui avaient été emprisonnés – ils étaient 24 – avaient été libérés sans poursuites. Le mur de la terreur qu’avait dressé le pouvoir depuis l’indépendance du pays venait de s’effondrer.

Le Printemps amazigh (avril 1980) est sans doute l’événement fondateur de la revendication identitaire dans notre pays. Mais pas seulement parce que les animateurs du mouvement avaient très tôt compris que cette revendication était indissociable de l’exigence démocratique. C’est pourquoi le printemps berbère reste – quand bien même on a voulu minimiser son impact sur la vie politique nationale – le précurseur de l’ouverture politique dans notre pays. Les personnes qui s’étaient engagées dans ce combat – pour un certain nombre déjà militants politiques dans la clandestinité – connaissaient les enjeux et savaient le risque qu’elles prenaient en donnant ce premier coup de boutoir au régime du parti unique. Pourtant, chacun avait assumé sa responsabilité. L’interdiction de la conférence de Mouloud Mammeri, qui devait avoir lieu au campus universitaire de Hasnaoua en mars 1980, était venue à point nommé pour constituer l’alibi qui allait permettre d’engager le bras de fer avec le pouvoir. Étudiants, enseignants et travailleurs s’étaient donné la main pour animer la contestation.
La riposte de l’État avait été féroce. De nombreuses arrestations avaient eu lieu. Les personnes appréhendées avaient été emprisonnées à Berrouaghia ; accusées d’atteinte à la sûreté de l’État pour appartenance à une “organisation clandestine visant au renversement du gouvernement et pour intelligence avec l’étranger”, elles étaient passibles de la peine capitale.
La répression qui s’était abattue sur la région, notamment sur les étudiants, avait indigné la population. La Kabylie tout entière s’était insurgée; une pression populaire qui avait fait reculer le régime. Les animateurs de la contestation qui avaient été emprisonnés – ils étaient 24 – avaient été libérés sans poursuites. Le mur de la terreur qu’avait dressé le pouvoir depuis l’indépendance du pays venait de s’effondrer. Dans le sillage de cette victoire sur le parti unique, des soulèvements récurrents avaient, durant les années qui avaient suivi, émaillé la vie sociale et politique de notre pays. Désormais, le peuple n’avait plus peur. Ces rébellions multiples – qui avaient cristallisé la quête de la liberté dans la révolte du 5 octobre 1988 – avaient fini par accoucher, dans la douleur, de l’ouverture démocratique et du multipartisme proclamés en 1989. “La liberté s’arrache, elle ne se donne pas.” Tafsut n’imazighen, le printemps berbère d’avril 1980, a incontestablement éveillé les consciences et signé l’acte de naissance de la démocratie et de la reconnaissance de l’identité amazighe en Algérie. Plus que cela – il faut le souligner – l’insurrection kabyle a constitué le socle sur lequel la conscience sociale s’est bâtie, non seulement à travers toute l’Algérie mais également dans tout le territoire de l’Afrique du Nord. C’est ainsi que le bâillon qui étouffait le peuple algérien avait été définitivement retiré et que la chape de plomb qui avait emprisonné l’identité amazighe s’était fracturée.
Pour autant, rien n’est gagné. Les adversaires de tamazight n’ont pas baissé les bras. 35 ans après, l’opposition à son émancipation est plus que jamais déterminée, féroce. J’en veux pour preuve l’hostilité affichée par les hommes politiques affidés du régime algérien et le mépris avec lequel certains intellectuels, faiseurs d’opinions, traitent cette question. Les premiers alimentent, encore aujourd’hui, l’idée que la revendication identitaire vise à la partition du pays. À coups d’arguments trompeurs, ils agitent l’épouvantail de l’ennemi intérieur et tentent de faire accroire que la quête de la démocratie et la revendication identitaire berbère participent d’un complot ourdi contre la nation algérienne. Un mensonge qui a pour dessein inavoué de diaboliser toute volonté de remettre en cause l'hégémonie du pouvoir et de proclamer l’appartenance du peuple algérien à cette histoire millénaire ; une mystification qui a également pour objectif de faire naître la crainte dans la population arabophone et de susciter, chez cette dernière, un sentiment de répulsion vis-à-vis de leurs concitoyens berbérophones, désignés comme les ennemis du pays. Les intellectuels, quant à eux, viennent au secours des hommes politiques en jouant une autre partition. Pour ceux-ci, l’identité amazighe ne peut se prévaloir d’une appartenance à cette histoire de l’Algérie qu’à travers une préalable coexistence avec l’identité arabe. “Nous sommes tous des arabo-berbères”, disent-ils de concert. Voilà une assertion suspecte, un métissage improbable dont le but est de consacrer l’hégémonie de l’arabe sur tamazight et de faire dévorer la seconde par la première. Du pain béni pour le pouvoir. “Nous sommes tous des imazighen arabisés par l’Islam”, avait déclaré le président Bendjedid au lendemain du Printemps 80, et les Berbères seraient venus du Yémen (?). Une absurdité. Il faut, sans doute, comprendre que les Berbères pourraient être d’origine arabe… à cause de la proximité géographique du Yémen avec l’Arabie Saoudite. La boucle est bouclée. Comment peut-on, cependant, se revendiquer de la double appartenance arabo-berbère et s’accommoder de l’amputation d’une partie de celle-ci ? De toute évidence une ruse, car l’appropriation de la “particule” berbère ne participe pas, ici, du désir d’appartenir à cette identité mais de celui de la neutraliser. L’identité amazighe, une hypothétique menace qu’il faut conjurer.  Beaucoup d’intellectuels arabophones disent avoir des gènes berbères mais ceux-ci assument plus aisément leur personnalité arabe. Certains assortissent cette dernière d’un zeste de personnalité turque ou byzantine, de culture judéo-chrétienne et même française. Que ceux-ci revendiquent ce métissage et qu’ils y ajoutent -car c’est là une vérité historique- du Vandale ou encore du Romain que cela ne gênerait pas, notamment si la réclamation de cette identité pouvait être créditée d’un soupçon de sincérité de leur part. Un beau mélange en effet, sauf que cette aisance à revendiquer ce brassage n’est pas accompagné de l’empressement à manifester le désir de se sentir profondément enraciné dans le socle identitaire originel, l’amazighité. Le rejet de cette dernière mérite un profond examen de conscience. Une mise à distance qui laisse perplexe, en tout cas voilà un déni qui participe de la haine de soi et qui fait certainement perdre leur âme à ceux qui la nourrissent en leur sein.
Les différentes composantes de l’identité nationale ne doivent pas être l’otage de ceux qui, mus par l’imposture, veulent dévier le cours de l’histoire parce que la trajectoire empruntée ne leur convient pas. Faire cohabiter les deux dimensions -arabe et berbère- est une bonne stratégie pour ce faire… faire absorber, avec le temps, tamazight par l’arabe. C’est le sens qu’il faut donner aux tergiversations quant au choix du caractère à utiliser pour transcrire tamazight ou encore -surtout- au refus obstiné de faire de celle-ci une langue officielle. Ne pas la faire entrer dans les institutions est une façon perverse de programmer à terme son extinction. Pour autant : “Il n’est pas nécessaire d’éteindre la lumière de l’autre pour que brille la nôtre” (M. Ghandi).
Cette année ne déroge pas aux précédentes : il y a eu trois appels distincts des marches pour le 20 avril. Les citoyens sont en droit de se demander pourquoi il y a plusieurs appels et derrière lequel ils doivent s’aligner. En ce qui me concerne, la question ne s’est pas posée. Comme chaque année, j’ai marché et c’est tout.
Pourtant, cette situation qui dure maintenant depuis plusieurs années ne sert pas la cause. Le MCB (Mouvement culturel berbère) était le ciment qui avait assuré la cohésion dans la revendication identitaire. Cette “nébuleuse” dans laquelle se reconnaissaient tous les Imazighen n’a pas résisté à l’épreuve de l’ouverture démocratique (…)
“La quantité de liberté individuelle qu’un peuple peut conquérir et conserver dépend de son degré de maturité politique…”, a dit A. Koestler (le zéro et l’infini). Sans doute ce qui prévaut encore aujourd’hui sur le terrain de l’action politique dans notre pays. Pourtant, je ne pense pas que la cause de tamazight -plus généralement de la liberté- soit perdue. Les traditions de lutte sont ancrées dans les esprits, elles sont transmises de génération en génération; et le souvenir du Printemps amazigh nourrit encore l’espoir de voir ce combat aboutir. Je ne pense pas que la génération d’après-avril 1980 soit différente des précédentes, qu’elle soit “née sans cordon ombilical” et qu’elle soit aliénée au point de se détourner de son histoire, de sa généalogie et du combat de ses aînés. Les populations berbérophones de l’Algérie mais aussi de toute l'Afrique du Nord continueront, sans doute pacifiquement mais avec la même détermination, à revendiquer le droit à leur existence. Notre pays “traîne les pieds” pour rendre officielle la langue amazighe. Mais l’histoire est en marche et rien ni personne ne peut l’arrêter. Tamazight entrera un jour prochain dans les institutions de la République. En attendant, ne baissons pas les bras et soyons nombreux aux marches de tous les 20 avril à venir et peu importe qui a appelé à manifester.

M. B.
Psychiatre, docteur en sciences biomédicales


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