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Administration de la société

LA CRISE DES MÉDIATIONS

© D.R

Par : Mohamed Mebtoul
Sociologue

Le mot médiation ne semble pas avoir le même sens pour les uns, qui sont au pouvoir ou proches de celui-ci, et les populations qui souhaitent rompre avec la logique de l’attente et la “consommation” d’informations qui leur sont extérieures, produites sans aucune concertation. Pour les premiers, il suffit de nommer de façon répétitive et assommante des commissions et des médiateurs officiels. Peu autonomes, ils assurent le rôle de pompier, pour tenter d’éteindre le feu concernant tel ou tel conflit.” 

La crise des médiations est indissociable du fonctionnement du politique dans son mode d’administration de la société. Celle-ci continue à être appréhendée de façon simpliste comme une cruche vide qu’il suffit mécaniquement de remplir de connaissances et d’attitudes, devant uniquement se mettre au “diapason” de la gestion totalisante dictée par les différents pouvoirs centraux. Il semble important de tenter d’élucider le terme de médiation en indiquant d’abord ce qu’il n’est pas. La “médiation” ne s’identifie pas à la production politique et centralisée d’agents-relais formatés et instruits par les acteurs politiques dominants, se limitant à reproduire “leur” discours. Le plagiat politique nécessairement appauvri, pervers et sans nuance, permet uniquement l’émergence de la figure du “courtier” (Cameau, Geisser, 2003)  vêtu d’un “costume étroit” qui lui interdit dès lors toute autonomie d’action. 

“Je n’ai pas à qui me plaindre”.
Être dans une logique de relais est antinomique avec ce que recouvre la notion de médiation. Rien ne peut en effet changer quand le courtier est nécessairement astreint à un asservissement caractérisé par la dépendance à l’égard du pourvoyeur d’ordre. En conséquence, il s’interdit toute possibilité d’un nouvel imaginaire social qui permet à la société locale de produire  de façon autonome ses contre-pouvoirs, ses dynamiques internes, ses rêves, en attribuant du sens à la persuasion qui est l’antithèse de  l’autoritarisme aveugle. La population évoque la “société du vide” (Barel, 1984) avec ses propres mots : “Je n’ai pas à qui me plaindre, sauf à Dieu”, ou encore : “Bled khalia” (le pays est déserté). 

La cooptation par le haut des médiateurs institutionnels est une fiction du politique, s’agissant  de maintenir les mêmes mécanismes de fonctionnement qui font obstruction à la reconnaissance sociale explicite du conflit politique pourtant primordial pour permettre la vitalité de la société (Simmel, 1992). Le conflit est au cœur du débat social et politique qu’il semble impossible de barrer d’un trait. La société sans conflits est un mythe quand celle-ci est constituée de multiples diversités sociales, culturelles et politiques qui donnent un sens à sa richesse et à sa complexité.  

Une amnésie politique
L’amnésie politique consiste à refuser de reconnaître que les populations sont loin d’être passives. Elles sont dans un perpétuel rapport réflexif qui a pour point de départ leur vie quotidienne inséparable du fonctionnement du politique. Dans nos enquêtes de terrain, la plainte principale des personnes est centrée sur leur non-reconnaissance comme des citoyens.
“Personne ne vient nous écouter pour prendre en charge nos problèmes”, ou encore : “On ne nous a pas donné notre dignité.”  La distance sociale, le mépris institutionnalisé (Mebtoul, 2015), Les passions brimées des jeunes (Mebtoul, 2019) traduisent explicitement l’absence de médiation profondément ancrée et reconnue  dans et par la société locale. La verticalité politique brise les énergies des personnes contraintes bien souvent au retrait, à l’indifférence, à l’ennui ou à l’accommodement dans une scène locale peu propice politiquement à permettre aux populations d’agir en toute autonomie. Rappelons avec Annah Arendt (1972) que liberté et politique sont intimement liées, ne produisant du sens que dans le déploiement de pratiques sociales. 
La société locale est objet d’assignement imposé de facto par le pouvoir central. Les courtiers ne lui permettent pas de se constituer comme un acteur-décideur. Elle n’a pas d’existence politique propre, se limitant à attendre les promesses et les injonctions produites dans une sphère bien éloignée de son ordre de vie. Levi-Strauss (2008), montre bien que la société  est loin d’être ce que l’on peut en penser a priori, en s’enfermant dans un conformisme dominant “parce qu’on a mis dans la tête des gens que la société relevait de la pensée abstraite  alors qu’elle est faite d’habitudes, d’usages et qu’en broyant ceux-ci sous les meules de la raison, on pulvérise des genres de vie fondées sur une longue tradition, on réduit les individus à l’état d’atomes interchangeables et anonymes”.

L’absence de toute médiation autonome
Le mot médiation ne semble pas avoir le même sens pour les uns, qui sont au pouvoir ou proches de celui-ci, et les populations qui souhaitent rompre avec la logique de l’attente et la “consommation” d’informations qui leur sont extérieures, produites sans aucune concertation. Pour les premiers, il suffit de nommer de façon répétitive et assommante des commissions et des médiateurs officiels. Peu autonomes, ils assurent le rôle de pompier, pour tenter d’éteindre le feu concernant tel ou tel conflit. Les courtiers officiels se limitent à la remise d’un rapport à la hiérarchie politique. De nouveau, le local et ses institutions sont disqualifiés dans la résolution du problème. Ils n’ont donc aucune possibilité de médiation autonome qui suppose la reconnaissance de la négociation comme moment  important mettant aux prises de façon directe les protagonistes principaux. Force est de relever que le politique dominant fonctionne à l’arrière-plan, en donnant du sens à la notion de “coulisse” pour reprendre le mot de Goffman (1973), laissant la population dans l’expectative. Le flou politique, les inversions des légitimités, les certitudes de présenter la seule vérité politique crédible apparaissent en réalité comme des “contrefaçons” qui interdisent le déploiement de médiations définies de façon rigoureuse comme des instances autonomes. Elles s’ancrent dans la société, en partant du point du vue des populations. Ces médiations à la fois politiques, sociales ou institutionnelles sont impératives pour nourrir et renforcer le débat contradictoire bloqué en raison de la domestication politique des institutions par le haut. Ce qui interdit aujourd’hui toute régulation contractualisée et démocratique qui n’est possible que par l’existence de médiations fortes qui prennent corps dans les différents espaces régionaux.  Elles fonctionnent nécessairement comme des contre-pouvoirs, devant contribuer activement au processus de changement social, économique et politique, en déployant dans la société des dynamiques sociales horizontales. 

Il semble difficile de stagner constamment  dans une logique normative dominante, éjectant  de façon volontariste des injonctions multiples, sans prendre conscience du peu d’effets qu’elles peuvent avoir dans la société réelle qui a ses propres mécanismes de défense en usant  de multiples contournements. Elles s’expliquent en partie par l’absence d’un contrat social et politique qui puisse lui permettre de l’impliquer activement dans la formation des décisions. Dans nos travaux de recherche, les personnes évoquent la question importante de l’exemplarité des responsables éloignés des préoccupations  de la population. Cela est loin d’être un détail. Pour les populations, la confiance est indissociable d’une interaction de proximité sociale avec les responsables locaux. Elle représente une opportunité importante pour leur permettre d’interagir rapidement avec ces derniers. L’absence de toute médiation crédible, autonome et ancrée dans la société renforce au contraire la défiance et l’indifférence à l’égard du politique. 

D’autant plus qu’il persiste à être dans l’inversion d’une éthique délibérative souhaitée par la société. Il poursuit sa normalisation, c’est-à-dire le renforcement de son espace de pouvoir, en reproduisant les mêmes règles de fonctionnement des institutions. Celles-ci, prisonnières des injonctions, semblent dépourvues de toute âme critique impérative pour conduire progressivement à leur transformation politique. Elle est peut être caractérisée comme un processus d’apprentissage collectif indissociable d’une mobilisation des agents sociaux inscrits dans des médiations autonomes.
 

Références bibliographiques
Arendt A., 1972, La crise de la culture, Paris, Éditions Gallimard.
Barel Y., 1984, La société du vide, Paris, Le Seuil.
Cameau M., Geisser V., 2003, Le syndrome autoritaire. Politique en Tunisie de Bourguiba à Benali, Paris, Presse des Sciences politiques.
Goffman E., 1973, La mise en scène de la vie quotidienne, la présentation de soi, Paris, Éditions de Minuit.
Levi-Strauss C., Didier Eribon, 2008, De près et de loin, Paris, Odile Jacob.
Mebtoul M., 2019, “Voix multiples des jeunes. Des passions brimées”, rapport de recherche en collaboration avec l’Association Santé Sidi EL-Houari  (Oran).
Mebtoul M., 2015, (sous la direction), Les soins de proximité en Algérie, à l’écoute des patients et des professionnels de la santé, Paris, Éditions L’Harmattan-GRAS.
Simmel G., 1992, Le conflit, Paris, Éditions Circé.

 


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