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Contribution

La dichotomie entre Arabes et Berbères est-elle réelle ?

Ghardaïa, cette fabuleuse et mythique contrée qui se dresse à la porte du désert algérien, vit, ces dernières années, au rythme d’une haine et d’une violence qui exacerbent un sentiment d’insécurité chez tous les Algériens et attisent leur inquiétude quant à l’avenir de leur pays.
Quelles que soient les causes de ce conflit, un constat s’impose : au sein d’un même Etat, deux groupes d’individus s’affrontent comme au temps des rivalités tribales, et, dans une organisation étatique, ces comportements claniques ne peuvent exister. L’Etat doit organiser les relations entre individus, régler les conflits et par là même affirmer son pouvoir et le consolider sur l’ensemble de son territoire. C’est la preuve même de son existence.
La situation dramatique de Ghardaïa ne peut être ignorée alors qu’elle devient un phénomène récurrent. Chercher donc à comprendre ce qui se passe à Ghardaïa et se poser la question de la cause de ces affrontements s’impose à tout un chacun.
Différentes explications proposent tour à tour des causes politiques, économiques ou encore religieuses. Cependant, il semble qu’au-delà il existe une sorte de consensus passif selon lequel il s’agirait avant tout d’un affrontement entre Arabes d’un côté et Berbères de l’autre. Pas un titre de journal, pas une émission de télévision qui ne mettent en avant ce point. De fait, le lecteur tout comme le téléspectateur se retrouve devant un fait accompli, une vérité jamais questionnée : nous sommes en présence d’un problème de communautarisme. Certes, tous dénoncent ce communautarisme comme facteur de déstabilisation et de fragilisation du lien social mais, en réalité,  par cette manière de présenter le problème, ils le nourrissent et le renforcent. Pourquoi ? Parce que l’esprit humain est ainsi fait que naturellement, et parfois à son insu, il fait la synthèse de ce qu’il entend, de ce qu’il lit, et en véhicule ce qu’il considère comme les idées principales pour ne pas dire fondamentales.
Les titres d’émissions ou d’articles ne sont-ils pas eux-mêmes une forme de synthèse ? Chacun d’entre nous doit se demander ce qu’il restera de tout cela dans les esprits hormis que les Arabes et les Berbères se seront haïs et affrontés.
Inutile de se demander quel sera, demain, le comportement de nos enfants à qui nous faisons subir ce discours haineux. D’ailleurs, avons-nous besoin d’attendre demain pour en mesurer les conséquences? Il suffit de voir comment, récemment, s’est exaspérée la région des Aurès pour se demander si cette façon de présenter les évènements de Ghardaïa n’a pas déjà déposé son empreinte dans les cœurs, même si d’autres causes ne sont pas à écarter.
Rien ne justifie le communautarisme, clivant et haineux. Quelles que soient les différences, les individus doivent vivre ensemble pour leur prospérité, celle de leur pays mais aussi celle du monde auquel ils appartiennent. Mais il ne s’agit pas ici que d’une affaire de pragmatisme. Qui n'a eu dans sa vie cette belle expérience où il a échangé les sentiments les plus nobles avec une personne pourtant différente  de par sa langue, sa religion ou encore sa couleur de peau ?  Combien de fois n’avons-nous pas réalisé que l'autre, quel qu’il soit, est exactement comme nous, un être humain avec les mêmes sentiments, les mêmes envies et les mêmes craintes ? Il suffit pour cela que nous arrivions à abattre la barrière de haine et de xénophobie qui le diabolise à nos yeux.
Néanmoins, l’analyse de cette dichotomie au sein de la société, non seulement algérienne mais aussi maghrébine, toujours présentée comme composée de deux communautés distinctes, l’une arabe l’autre berbère, s’impose aujourd’hui plus que jamais. Il s’agit de voir sur le plan historique et sociologique sur quels critères elle se fonde. Le premier à considérer est celui de la langue. Dans ce cas, on appellera Arabes ceux qui parlent l’arabe algérien et Berbères ou Amazighs ceux qui parlent la langue berbère ou tamazight sans que cette distinction linguistique signifie une quelconque distinction ethnique. Cependant un grand nombre de personnes ne sont pas de cet avis. Selon elles, et elles ont été en cela rejointes par de nombreux historiens, ceux qui parlent arabe seraient des Arabes venus d’Arabie notamment au XIe siècle (cet événement est connu sous le nom d’invasion hilalienne), alors que les Berbères seraient le peuple autochtone du Maghreb, le premier à l’avoir occupé, en l’état de nos connaissances actuelles. Pourtant, cette approche est erronée tant sur le plan historique que social.
L’histoire nous apprend que les Berbères, une fois islamisés, ont connu une arabisation massive, notamment dans les villes, plus proches de la nouvelle civilisation. Ainsi, si on appelle Arabes ceux qui parlent arabe, et si ces derniers sont en réalité des Berbères arabisés, il est donc clair que poser une telle dichotomie ou partition est inexact. Nous pourrions nous en tenir à ce constat ; toutefois, certains ne seront pas d’accord et ne manqueront pas d’évoquer l’histoire des Banou Hilal. Or, cette histoire, confrontée à la réalité et à la logique, prouve qu’elle a été si amplifiée qu’elle est devenue plus proche du mythe que de la réalité. Le nombre des Hilaliens, contrairement à ce que pensent certains, ne dépassait guère quelques centaines de personnes, comme le précise l’historien Gabriel Camps.
Ainsi, si personne ne peut nier que certains Arabes sont venus s’installer au Maghreb, personne ne peut nier non plus qu’ils se soient intégrés à la population locale : ceux qui se sont trouvés dans les villes ont contribué à l’émergence de l’arabe algérien (1) qu’ils ont naturellement parlé, tandis que ceux qui se sont trouvés dans les régions demeurées berbérophones se sont mis à parler le berbère. C‘est tout du moins ainsi que les choses ont dû se passer, étant donné que la nature veut que ce soit le plus grand nombre qui absorbe le plus petit. Croire le contraire résulte, comme le dit Ibn Khaldûn, de “l’ignorance de la nature des choses”  (2), principale cause des erreurs qui s’introduisent dans le travail de l’historien, selon lui.
Le deuxième facteur naturel d’intégration est le mariage. A quel moment considère-t-on  que la mixité entre deux ethnies intervient ? On peut observer que, généralement, ce phénomène a lieu dès la première génération, notamment quand des éléments aussi forts que la religion et la langue sont réunis. Il est donc aberrant de croire que les Arabes et les Berbères se seraient constitués en communautés distinctes qui auraient évolué parallèlement. Cependant, une chose reste à préciser : réduire la composition de la population algérienne ou maghrébine à deux composantes, l’une arabe et l’autre berbère, serait de la même façon inexact. D’autres populations se sont, elles aussi, mêlées aux Berbères, phénicienne, romaine, vandale, turque… Si aujourd’hui il est impossible de les différencier de la population locale, pourquoi croit-on pouvoir le faire pour les Arabes ?
En conclusion, si Ghardaïa s’enflamme aujourd’hui, ce n’est sans doute pas sans raisons, mais il ne nous appartient pas ici de les évoquer. Cependant, il ne faut pas rajouter à ce conflit d’autres causes irréelles et complexes. Je dis cela parce que non seulement nous n’avons pas besoin d’un discours qui attise la haine et la discorde, mais surtout parce que cette dichotomie au sein de la population algérienne est historiquement et socialement fausse. Cependant, il reste très difficile d’aborder le problème de Ghardaïa sans aborder celui de la religion qui est devenu brusquement très épineux alors qu’il était absent des débats il y a encore peu de temps.

Razika Adnani

1 - L’arabe algérien est né en Algérie. En arrivant en Algérie, la langue arabe s’est adaptée à ce pays et à ses spécificités historiques et linguistiques. La langue est comme l’être humain, elle voyage et s’adapte aux milieux dans lesquels elle vit.
2 - Ibn Khaldûn, El Mouqqadima  p. 152. Traduction William Mac Guckin de Slane.