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La Kabylie… Désir ardent de reconnaissance

© D.R

Par : Said Oukaci 
Doctorant en sémiotique 

Les pouvoirs publics doivent traiter les doléances de cette région dans le souci d’apporter des correctifs, de proposer des solutions possibles à ses problèmes et d’apaiser les extrêmes. Gouverner n’est pas jeter de l’huile sur le feu mais tenter par tous les moyens de trouver des terrains d’entente pour construire un vivre-ensemble pérenne.” 

On peut contraindre les corps, mais on ne peut pas contraindre les esprits. On avait reproché à Camus dans son livre L’Etranger d’avoir à peine suggéré l’Arabe, cette entité algérienne sans lui donner l’épaisseur nécessaire d’un personnage ; sans l’étoffer en faisant une halte pour le décrire et faire ressentir son vécu au lecteur. L’Arabe est un élément de décor comme l’est le soleil dans ce roman. Meursault est poursuivi non pas pour en avoir tué un mais pour ne pas avoir montré de la compassion vis-à-vis de la mort de sa mère. 

Ce qui est blâmé dans ce texte, pour la réception algérienne est le fait de réduire l’Arabe à un simple objet. Cette réification présuppose la possibilité d’en disposer à sa guise. Dans ce contexte, l’Arabe est considéré comme la propriété du système colonial. Dépouillé de sa conscience, il se voit interdit ce qui fait de lui son humanité. C’est-à-dire sa capacité de choisir et de se positionner dans le monde. La volonté de notre personnage est effacée face à celle du colon, ce qui présume en arrière-plan un rapport de subordination et une relation de hiérarchie verticale. 

Sur un plan horizontal, les consciences se valent. Aucune conscience, aucune volonté n’a de primauté sur une autre. Aucune conscience n’est la propriété d’une autre. Les rapports à l’horizontale reposant sur l’égalité n’admettent pas la négation d’une conscience par une autre. En résumé, la critique à ce texte peut se résumer en termes de désir de reconnaissance, ce moteur de l’histoire dont Hegel décrit le processus dans Phénoménologie de l’esprit. Lorsqu’une conscience est contrainte par une autre dont elle ne reconnaît pas la légitimité, elle réagit par un vouloir ardent d’affirmation. Et d’ailleurs, sur le plan purement littéraire, la naissance de la littérature algérienne d’expression française prend date à la publication de Mouloud Feraoun de son roman Le fils du pauvre (1950), suivi de Mammeri, la Colline oubliée (1952) et de Mohammed Dib, La Grande Maison (1952).

Ces romans traduisent tous ce désir d’affirmation. Ces romans d’enfance en général et d’apprentissage décrivent des personnages typiquement autochtones évoluant dans leur milieu. Le simple fait de s’énoncer, se dire et se raconter est suffisant à se positionner en tant que conscience, en tant que contradiction face au discours colonial. Ce désir d’affirmation de soi résume l’histoire contemporaine de notre pays. La présence coloniale a soumis le peuple algérien, en a fait de simples objets dépourvus de conscience, c’est-à-dire de la volonté de choisir, en substrat le droit de dire non. Le recouvrement de l’indépendance en 1962 après une longue lutte armée clôt un chapitre douloureux ; le colon est parti. S’ouvre alors un chapitre : l’entre-nous. Ce nous qui devait être une possibilité ou les différentes composantes de la société algérienne y seraient représentées, un nous qui engloberait tout le peuple. Un nous inclusif. Aisément, nous pouvons signaler l’accent sur la difficulté de la naissance et l’advenue de ce nous à la fin de la guerre d’Algérie. Une période trouble s’ensuivit. La prise de pouvoir par l’armée des frontières fut dans un bain de sang. On évinçât les membres du GPRA et on écrasa la rébellion de la Kabylie. Le nouveau pouvoir s’imposa avec violence. Au fil du temps s’installèrent les contours et les limites de ce cadre.

La question amazighe dont la Kabylie est le porte-drapeau fut simplement balayée d’un revers de la main. Notre propos étant de questionner cet acte d’interdiction du fait amazigh, non pas la genèse et l’histoire de la question, nous ne nous attarderons pas sur ses moments fondateurs (la crise berbériste 1949, le printemps berbère 1980, etc.). Le stade du miroir est un stade important dans le développement de l’enfant. En voyant son image dans le miroir, l’enfant prend conscience de son propre corps et se distingue des autres. 

Cette étape cruciale inscrit le petit enfant dans le monde et le différencie de son entourage. Il s’individualise. Il accède à la conscience de soi. Il est alors une conscience pour les autres consciences qui l’entourent. L’étape qui s’en suit est le désir d’affirmation. L’enfant tendra à crier fort, à dire j’existe, il exprime sa volonté. En le faisant, il s’inscrit dans le monde. Il imprime le monde de sa présence. En sémiotique, le désir de reconnaissance est ce processus d’accéder au champ de présence d’autrui et se poser comme altérité. Se poser en tant qu’altérité c’est confirmer son existence. C’est faire sens. Se distinguer et capter l’attention d’autrui qui l’aura remarqué. Produire de la reconnaissance, c’est s’affirmer en tant que conscience autonome qui possède une volonté ; celle-là même qui peut agir sur le monde. L’affirmation de cette conscience consiste à déposer dans le monde la marque de notre existence. Dès lors que les autres remarquent que nous faisons sens, nous confirmons alors notre existence. Le désir de reconnaissance, c’est la possibilité de donner forme au monde ; la forme de ce que nous sommes.

En agissant sur le monde avec nos actes, nous le façonnons. Nos mœurs, nos traditions et cultures sont la traduction de notre humanité, de notre singularité. Refuser à un groupe social sa différence, sa façon de voir le monde, c’est nier son existence. Nous arrivons à la question amazighe. Si on s’offusqua pendant la période coloniale du fait que le colon considérait l’Algérien comme une simple chose du fait qu’on lui refusait son humanité, comment ne pas être choqué qu’on interdise la dimension amazighe à tout un peuple ? Nier l’amazighité de l’Algérie, c’est réduire les citoyens qui parlent cette langue, qui pratiquent une autre façon de vivre et manière d’être au monde, à des citoyens de seconde zone. Refuser aux Amazighs la reconnaissance de ce qu’ils sont, c’est les réifier, les réduire à de simples objets sans conscience. Par tous les moyens, on interdit à cette région d’exprimer pleinement son potentiel et sa spécificité. On musèle toute expression qui dévierait de la doxa ambiante. Refuser à la Kabylie son accès au champ de présence national avec ce qu’elle a de spécifique et spécial, cela équivaut à lui refuser son humanité. Cela équivaut à lui refuser le droit de choisir et d’exprimer sa volonté. Elle serait alors assujettie à une volonté qui n’émanerait pas d’elle-même ; une volonté contraignante.

On peut contraindre les corps, les soumettre aux supplices d’une volonté mais on ne peut pas obliger les esprits. L’esprit est le lieu de la liberté. Les pouvoirs publics doivent traiter les doléances de cette région dans le souci d’apporter des correctifs, de proposer des solutions possibles à ses problèmes et d’apaiser les extrêmes. Gouverner n’est pas de jeter de l’huile sur le feu mais tenter par tous les moyens de trouver des terrains d’entente pour construire un vivre-ensemble pérenne. Ne faisons pas de la Kabylie un objet, une chose sans conscience. La Kabylie, joyeuse et belle, avec ses travers, sa pauvreté et sa dignité, imprime par son empreinte le monde et affirme son existence. La Kabylie n’a pas besoin d’approbation pour exister. Elle n’a pas besoin de montrer patte blanche pour quémander sa place dans l’Algérie d’aujourd’hui. Elle n’est la propriété de personne.