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La Kabylie plurielle face à la tentation fascisante

© D. R.

Le climat politique en Kabylie est inquiétant, il y a une forme de terreur qui tente de s’installer en lieu et place de notre tolérance coutumière et de notre attachement aux valeurs démocratiques.

Le débat public qui était parfois tendu, mais toujours dans les limites de la correction, est devenu très difficile, voire impossible. Les agressions verbales, les accusations gravissimes (Kabyles de service, traîtres, etc.), les diffamations en tout genre sont émises à la moindre formulation d’une opinion divergente d'une doxa qu'on veut imposer à tous. On n'hésite pas à attenter à l'honneur de personnes intègres et respectées allant jusqu'à les menacer de représailles.
Faut-il rappeler aux auteurs de ces faits qui se targuent d'être les gardiens de la kabylité, que  “taqbaylit” n’est pas uniquement une langue. C’est aussi et surtout la matrice de nos valeurs et un code de conduite, lesquels nous enseignent l'écoute, le sens du bien commun, la solidarité, la pondération dans nos propos et le respect notamment envers les femmes et les aînés.
Or, si les femmes qui s’engagent dans le débat et l'action publics sont, bien entendu, passibles de critiques tout autant que les hommes, elles sont devenues des cibles sur lesquelles s’exerce une double violence avec d'intolérables propos sexistes que réprouve la morale la plus élémentaire, surtout en milieu kabyle.
Quant aux aînés, ils sont soumis à un dénigrement systématique dans l'intention de couper le fil de la transmission entre générations et de dénaturer le récit kabyle. Dans un révisionnisme décomplexé de l’histoire des luttes kabyles, la génération de 80 est particulièrement visée, jugée probablement “coupable” d'avoir tracé la voie de la lutte politique pacifique basée sur un riche corpus qui a intégré la revendication culturelle et identitaire dans les luttes démocratiques. N'en déplaise à ceux qui veulent l'occulter, c'est aussi cette génération qui a initié la pensée autonomiste devenue une revendication politique que la jeunesse a portée avec conviction et courage après la tragédie de 2001.
Par ces atteintes à la culture et à l'histoire kabyle afin de les vider de tout sens, ne cherche-t-on pas à changer l'identité du peuple kabyle, à le normaliser  pour l’intégrer dans le giron d'une idéologie que nous avons toujours combattue ? L'on constate en effet que les méthodes de luttes politiques kabyles fondées sur les valeurs propres et les libertés démocratiques sont perverties au profit d'une volonté d'adoption, et avec zèle, de la culture politique arabo-wahhabo-islamiste pourtant responsable de notre impasse actuelle. Les identifiants sont là : l'intolérance, la haine de l'autre, l'anathème ou la fatwa, le mépris de la légitimité et de la souveraineté populaire au nom de la “nécessité historique”, le recours à la violence pour imposer un pouvoir de fait, la pensée et le parti unique, la pratique du “takfirisme” qui dessine une ligne de fracture entre les vrais Kabyles adhérents à cette doxa et tous les autres considérés comme des “traitres” . Et c'est pour l'avènement de cette contre-culture régressive et obscurantiste parée d’un habillage kabyle et maquillée de valeurs ancestrales que le Mak-Anavad veut libérer le peuple kabyle en engageant la jeunesse dans ce qui s'apparente à une aventure violente ?  

Proposer, oui ; imposer, non !
Mais au-delà de ce constat préoccupant, c'est la question des libertés et du modèle démocratique qui en sont le nœud gordien. Sans aucun mandat du peuple kabyle, le MAK-GPK se proclame “le seul représentant légitime de la Kabylie”. Ce comportement politique qui balaie les principes démocratiques en s'octroyant le droit de représenter et de diriger un peuple, nous le connaissons bien, car il est à l'origine du drame algérien : c'est la crise de légitimité qui perdure et qui a débuté par le coup de force du clan d’Oujda. A-t-on oublié la révolte kabyle de 1963 contre ce pouvoir autoritaire de fait, laquelle a été écrasée dans le sang ? Comment peut-on perpétuer ces pratiques au mépris de la mémoire de ces centaines de victimes ?  Au nom de quel principe une personne aussi méritante soit-elle ou un groupe politique aussi actif soit-il s’arrogent-ils le droit de parler et de décider au nom des Kabyles ? De quelle légitimité se réclament-ils ? Il n’y a aucune justification à cette imposture : elle ne vient pas des coutumes kabyles qui font de la souveraineté villageoise et de la légitimité de ses représentants des fondements cardinaux des institutions traditionnelles kabyles ; elle ne vient pas non plus des valeurs universelles de démocratie conditionnées par la souveraineté du peuple et fondées sur les libertés.
Même de grands leaders comme Hocine Aït Ahmed et Saïd Sadi, en leur temps et avec une assise populaire plus importante, ne s’exprimaient qu’au nom de leurs partis respectifs et n'ont à aucun moment proclamé être investis d'un mandat de la Kabylie.
La rupture avec ces principes des luttes kabyles date de la création du GPK (Gouvernement provisoire kabyle) en 2010. Auparavant, la démarche politique du MAK était restée fidèle à cette ligne même si son projet politique était radicalement différent des projets antérieurs.
Avec quelques militants autonomistes, nous avions fortement dénoncé la création du GPK qui pour nous était une violation de la souveraineté populaire kabyle.  Nous n'étions pas contre le principe d’un gouvernement de la Kabylie, mais son institutionnalisation devait passer par la volonté populaire s’exprimant par les urnes. Quant à un gouvernement à caractère provisoire, toujours créé dans des situations exceptionnelles qui justifient sa nécessité, il peut être légitimé par des évènements d’une extrême gravité et de tragédie humaine majeure comme un état de guerre.
La situation prévalant en Kabylie en 2010 étant plutôt habituelle, sans aucun évènement marquant, se pose la question des vraies raisons qui ont amené à la création du GPK...  Outre qu'il est anachronique, le mimétisme du mouvement national algérien par le MAK-GPK est inquiétant lorsqu’il s’agit de reproduire l’idée même d’imposer une idéologie exclusiviste, et dont les Kabyles avaient été pourtant victimes. Ceux qui croient que cette démarche antidémocratique et totalitaire est nécessaire et qu’une dictature transitoire est un passage obligé pour parvenir à leur objectif se trompent lourdement. L’histoire des peuples nous enseigne que cette culture persiste, voire s’amplifie pour continuer à opprimer leurs peuples “libérés”. Et peut-on croire à la réalisation d’un projet de société démocratique porté par des luttes fondées sur la terreur ?

La violence fait le jeu du pouvoir
Depuis sa création, le GPK, s’estimant dépositaire de la volonté populaire, vise à asseoir une autorité de fait sur la population kabyle. Cette volonté, maintes fois réaffirmée, est agrémentée parfois de menaces, voire d'un projet d’instauration de tribunaux pour juger les “traîtres”. Cette dernière sortie portant création d’un corps de contrainte qui serait, fait très troublant, une force secrète, n’est qu’une suite logique destinée davantage à soumettre les Kabyles récalcitrants (sans exclure les exactions inévitables qui ne seront que des déchets) que de répondre aux forces algériennes de répression. De plus, c’est le nom d’une belle valeur kabyle d'accueil et de protection notamment des étrangers “laɛnaya”, qu’on a pervertie pour baptiser une force de contrainte !  Depuis cette annonce, on note d’ailleurs une amplification et une aggravation des menaces directes sur des personnes exprimant leur opposition, ces menaces étant proférées par certains militants de cette organisation (plusieurs vidéos et comptes de facebookeurs en témoignent) sans qu’il n’y ait de rappel à l’ordre du premier responsable du GPK.
Toute la violence actuelle et future, si ce projet venait à se réaliser ne fera que le jeu du pouvoir, dont c’est le terrain de prédilection et qui est passé maître de la gestion des crises par la même méthode : la manipulation et la violence.
Et l’on espère nous convaincre d’une démarche pacifique, fraternelle, basée sur les valeurs ancestrales et le respect des libertés ? Les Kabyles devront-ils subir une double-répression, celle habituelle du pouvoir et celle d’une milice secrète locale ? On avait déjà vu avec quelle violence assortie de menaces ont été accueillies les nouvelles organisations politiques kabyles, le RPK (Rassemblement pour la Kabylie) et l'URK (l'Union pour une République kabyle), lesquelles vont devoir subir également le déni de leur droits politiques par le pouvoir algérien. Le GPK s’érigeant comme la seule organisation pouvant dire le politique, il exclut de fait toute possibilité de débat et ne reconnaît aucune autre organisation politique kabyle.

La Kabylie a toujours été le berceau de la pluralité, de la tolérance et de l’acceptation des différences.
Ceux qui font croire que la pluralité est synonyme de division qui empêcherait l’union des Kabyles le font pour justifier leur volonté de monolithisme politique. Alors qu’au contraire, face à des situations graves, le peuple kabyle a toujours réussi à se rassembler pour affronter le danger dans une fraternelle solidarité librement consentie, et non dans une union factice obtenue par contrainte.  
Ce n’est pas de gaieté de cœur que je m’implique dans ce débat. Il m’est pénible comme à d’autres pionniers de l’idée d’autonomie de devoir interpeller nos anciens camarades pour les inciter à revoir leur stratégie politique, laquelle emprunte un chemin dangereux qui ne fera qu'accélérer la destruction programmée de la Kabylie et qui conduira à un état de désolation jamais atteint.
Oui, la situation est difficile en Kabylie et le désespoir gagne de plus en plus une population en mal d'horizons et de projet d'avenir, mais est-ce une raison pour mener sa jeunesse dans une impasse tragique ? Trop de sang a déjà été versé, trop de mères ont souffert, trop de familles ont été endeuillées et trop de jeunes sont encore lourdement handicapés.
Contrairement à la surenchère de certains qui résident à l’étranger, la parole des Kabyles du pays doit être écoutée et privilégiée. Ils sont seuls juges des risques à prendre, et notre devoir à tous est de les préserver, notamment la jeunesse souvent soumise à tous les risques.

Préservons notre jeunesse de l’aventure
On parle de manipulations et d’intérêts occultes. Il faut bien reconnaître que certaines parties ont un intérêt à faire flamber la Kabylie. D’une part, des pays étrangers pour des raisons géostratégiques, et d’autre part, le sérail algérien qui peut avoir besoin d'une Kabylie en crise pouvant servir de variable d'ajustement dans la guerre de succession pour l'échéance présidentielle prochaine.
Mais ceux des nôtres qui pensent pouvoir jouer sur ces différents intérêts pour négocier des appuis doivent méditer l’histoire des Kurdes. Autrement plus aguerris que nous et plus rompus à ces manœuvres, ils ont été utilisés par les différentes puissances comme de “la chair à canon”, ils ont été lâchés par leurs “amis” et ils se retrouvent dans des situations encore plus dramatiques qu'elles ne l'étaient auparavant.
Devant cette situation dangereuse, on ne peut que déplorer le silence honteux des partis à ancrage kabyle, le FFS et le RCD, trop occupés à s'étriper sur la légitimité d'une tribune d'APW sous l'œil narquois du représentant du pouvoir.
Pour nous en sortir, nous sommes condamnés à débattre, à nous concerter, à additionner nos intelligences et à savoir faire des alliances pour nous entendre sur l'essentiel. Au lieu d'une force de contrainte qui peut générer une guerre civile locale, contraignons-nous tous à construire la Kabylie et à affronter le pouvoir sur la politique de développement de notre économie, d'amélioration de notre environnement et, surtout, engageons la mère des batailles qui conditionne toutes les autres : l’instauration de l'école kabyle.
À mon sens, ce n'est pas l'aspect sécuritaire, certes problématique, qui est la priorité d’aujourd’hui, mais bien l'école algérienne qui nous détruit de l'intérieur et qui est en train de nous éloigner de “taqbaylit” pour contribuer à faire de la Kabylie une province “wahhabite”, les prémices étant déjà là avec ce changement des mentalités.
Instaurons un climat sain et serein pour que les idées et les différents projets politiques puissent s'exprimer en toute liberté, sans menaces et sans aucune contrainte.
Continuons à résister à la culture arabo-salafiste dans nos villages et dans nos quartiers jusqu'à restaurer, en le modernisant, notre ordre moral (taqbaylit), éducationnel et culturel par le combat politique, quelles qu’en soient les difficultés.
Appelons à la véritable fraternité, celle qui permet l'échange et la critique en préservant les nécessaires solidarités et non celle qui contraint, sous peine de représailles, à se fondre dans le moule d’une pensée unique.
Il y a pire que la répression du pouvoir : c'est la déchirure du lien kabyle par tous ceux qui poussent à l'affrontement fratricide.
Car jusqu’à présent, et malgré les aléas de l’histoire, les Kabyles ont su maintenir leur cohésion sociale et sauvegarder leur âme.


M. B.
(*) Médecin