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Contribution

La minute d'honneur de Mohamed-Amine Tayeb

©D. R.

Le judoka Mohamed-Amine Tayeb entre sur le tatami, une minute plus tard tout est fini. Il y a deux lectures de l’événement, celle du temple moderne vaudou qu'est devenu le sport mondial et celle qui relève de notre capacité à garder foi en de véritables valeurs. Par la première, certains expriment leur déception, par la seconde, d'autres félicitent spontanément. Inutile de préciser laquelle est la position compatible avec les valeurs du sport. Je ne connais pas ce judoka, probablement par mon incompétence dans le judo. Mais immédiatement, je me suis dit qu'affronter le géant de la spécialité était une chance qui n'était pas accordée à tout le monde et le prix à payer devait être fort en abnégations et en don de soi.
Lorsque beaucoup y ont vu un échec, j'y ai vu paradoxalement la marque d'un grand honneur qui échoit à cet athlète.Par nature personnelle, y compris dans l'expérience du combat politique, j'ai cette tendance naturelle à ne pas appréhender la fierté de mon pays par le drapeau, l'hymne et la main sur le cœur. Non qu'ils soient à rejeter mais parce qu'ils ont toujours occulté les vraies valeurs, invisibles, celles qui se cachent derrière l'acte ostentatoire, criard et sans consistance. Beaucoup se sont focalisés sur la petite minute dévoilée sous l'éclairage mondial, il fallait pourtant s’intéresser à la partie immergée, soit le temps qui s'est écoulé avant l'épreuve. C'est dans cet angle mort que se décèlent l'honneur et les valeurs fortes de Mohamed-Amine Tayeb.

La victoire est ce qui a précédé la minute de Rio
Le palmarès de Mohamed-Amine Tayeb est impressionnant. Une médaille d'or à l'Oceanian open, deux médailles d'or à l'African open, quatre médailles aux championnats d'Afrique et je suppose de nombreuses autres qui accompagnent toujours la montée en expérience des grands champions. Une seule fausse note, la médaille d'or des Championnats du monde militaires mais personne n'est à l'abri d'une erreur de jeunesse (ils ont eu les milliards, nous pouvons bien avoir l'humour).
C'est donc dans tout ce qui précède la fameuse minute de Rio qu'il faut aller rechercher la  victoire de ce judoka. Ceux qui voient l'échec et la déception d'une défaite rapide sont de la race des adeptes de la nouvelle religion de l'or.
Ils sont aveugles et ne peuvent percevoir les efforts d'une vie. Moi, je vois dans cette minute des milliers d'heures d'efforts et de perfectionnement, une route longue et difficile qui a mené vers les sommets du sport. Je vois le jeune garçon se diriger tous les jours vers la salle de sport alors que ses jeunes camarades ont tout le temps du loisir.
Je perçois dans ces temps sacrifiés, du soir et du week-end, la sueur de l'effort et de la discipline. J'y vois de fréquentes déceptions où il faut à chaque fois se relever pour aller de l'avant. Ce jeune garçon s'est drogué à la plus belle substance au monde, la passion de son sport. Rien n'est plus méritant que le parcours de Mohamed-Amine Tayeb et, sa médaille d'or, il l'a déjà pleinement gagnée lorsqu'il s'est présenté sur le tatami pour affronter un autre monstre du sport. Sa médaille était autour du cou car elle est du métal qui n'a pas de prix, celle du mérite d'avoir accompli un parcours des plus honorables. Mohamed-Amine Tayeb est un grand du sport, je n'ai pas besoin d'une breloque attachée au cou pour m'en convaincre. Cette minute n'est pas celle de l'échec mais de l'aboutissement d'un parcours sportif remarquable.
La seule chose qui pourrait nous dissuader de féliciter ce grand champion serait son plein investissement pour le sport au prix d'un abandon de la formation de l'esprit et de l'instruction scolaire.
Mais je n'ai aucune raison de douter qu'il n'en est pas ainsi et, de toute façon, comme je ne le sais pas, laissons une part de rêve qui justifie notre admiration.

Les règles sont-elles adéquates ?
On pourrait cependant se demander légitimement pourquoi un parcours d'efforts et de privations s'interrompt en une minute de combat. Certes, le judo n'est pas le football et le KO en est la règle mais tant d’efforts humains et financiers (ils sont considérables) devraient permettre à ce type de rendez-vous quadriennal et mondial de l'éviter. Il eut été plus juste pour de nombreux athlètes de voir couronner leur rêve en des compétitions par championnats.
L'élimination directe n'existerait pas, en tout cas dans une configuration aussi tranchante. Tant d'espoirs qui ne peuvent trouver un terrain d'opération plus long pour montrer toute la dimension des qualités des athlètes. Une épreuve à points serait en adéquation avec les espoirs fous que chacun a mis dans le projet olympique.
Nous savons que les Jeux olympiques ne permettent pas un temps long et tout se joue en un coup de dé injuste. Mais il y a plus inquiétant, une religion du sport qui n'est plus celle qu'avait pensée Pierre de Coubertin, nous l'avions déjà précisé dans un article précédent.

La religion de l'or
La fameuse devise du baron Pierre de Coubertin, “l'important est de participer”, semble s'être évaporée car les Jeux olympiques sont devenus un gigantesque terrain d'investissement financier aux appels irrésistibles à l'or. Plus que jamais, à Rio, nous avons assisté à des polémiques, des accusations et à des larmes qui n'avaient aucune justification lorsque les athlètes ne parviennent pas à l'or.
On a cette impression que rien ne vaut la première place et que tout le reste est échec et humiliation. Trop d'argent, trop de tentations et bien peu de valeurs olympiques dans cette histoire catastrophique qu'il faudra un jour reléguer aux oubliettes. La recherche de la première place comme la seule qui valorise est une catastrophe pour l'éducation aux concepts de réussite de l'être humain.
Pleurer parce qu'on est second, cinquième ou dernier est un échec pour une si belle idée qu'est le sport.
Mohamed-Amine Tayeb peut être assuré qu'il avait déjà au cou une médaille d'or lorsqu'il est entré sur le tatami. C'est la médaille du mérite, celle qui est la plus précieuse car la minute de Rio est en soi l'accomplissement de merveilleuses valeurs qui portent les sportifs à rechercher au plus profond d'eux-mêmes les ressources qui les mènent plus loin. L'important est ce qui s'est passé avant cette minute car elle est l'aboutissement d'une attitude magnifique, longue et patiente. L’entraîneur de l'équipe algérienne de judo a dit ce qu'il fallait dire. Selon lui, les athlètes ont fait ce qu'ils ont pu mais la marche était trop haute.
Nous convenons avec lui de la première affirmation et les félicitons mais nous renions que la marche fut trop haute. En parvenant aux Jeux olympiques, ces garçons et ces filles ont surmonté des montagnes et sont parvenus à dépasser des limites insoupçonnées. Aucune personne censée ne leur exige de ramener un métal en Algérie, celui de l'or noir a assez fait de dégâts profonds à ce pays. Ce que nous leur demandons c'est la dignité de la représentation, un comportement sans faille et des efforts soutenus. Ils avaient accompli, pour la plupart d'entre eux, comme Mohamed-Amine Tayeb, une grande partie du contrat en parvenant à ce niveau d'exigence que requiert une sélection aux jeux. Et puis, ce qui nous intéresse maintenant est que ces grands sportifs réussissent leur conversion autant qu'ils sont parvenus à des performances de haut niveau. C'est à eux, bientôt, de transmettre les belles valeurs du sport, celles du dépassement de soi, de la saine compétition et du sacrifice quotidien.
Mohamed-Amine Tayeb, parmi tous les autres, devra réussir toute une vie au-delà de cette minute qui le couronne et ne lui enlève rien à notre admiration.
Laissons ce qui brille aux projets démesurés de ceux qui ont en fait une morale de vie, aux chromes de leurs voitures, aux ferrailles réfléchissantes à des kilomètres de leur devantures de maison et aux autres bijoux sans prix. Le brillant de la gloire humaine illumine la face de nos vaillants athlètes, qu'ils n'aillent pas le rechercher ailleurs. Ce brillant s'appelle l'honneur de la chose bien faite et leur participation aux jeux suffit à nous en convaincre.
Mohamed-Amine Tayeb fait partie de la catégorie des cent kilos, une frontière que j'ai allègrement franchie avec l'âge. Mais ceux de notre athlète sont en muscles, ce qui me fait espérer que l'article lui a plu car je n'ai aucune chance d'obtenir l'or en combat régulier avec lui. Mais je suis sûr qu'il est d'une douceur amicale, à la hauteur de ses performances sportives.

S.-L. B.
Enseignant


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