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A la une / Contribution

Ebru TIMTIK

La mort d’une voix libre dans les geôles d’Erdogan

© D. R.

par : Salah HANNOUN
Avocat et militant défenseur des droits humains

Ebru Timtik est morte. Elle avait 42 ans. Ebru était une femme kurde. Ebru était avocate. Ebru était une militante de gauche laïque qui défendait des causes justes, à commencer par le droit du peuple kurde au respect de son identité et de sa langue propres. Ebru était une amie ; une amie de lutte, avec l’évidente convergence des combats identitaires pacifiques kurde et amazigh.  

Ebru était une femme kurde, avocate, laïque et de gauche. Elle était une amie. Dans la Turquie de l’islamiste Erdogan, cela est considéré comme une atteinte à la Turquie et à sa grandeur. Cela suffit souvent à ouvrir des informations judiciaires, afin de museler toute opposition à son projet islamiste. C’est souvent la base factuelle pour être condamné(e) pour “appartenance à organisation terroriste”. 

Ebru était membre du “Bureau des avocats du peuple”. “Fîrma Hiqûqê Gel”, en langue kurde, est une ONG composée d’avocats bénévoles défenseurs des droits humains. Ils portent la défense des militants kurdes, notamment accusés d’appartenance à une “organisation terroriste”, l’infraction générique que le pouvoir turc accole à toutes celles et à tous ceux qui militent pour la défense du peuple kurde, de son identité séculaire et de son territoire.

Le Bureau des avocats du peuple n’a de cesse d’œuvrer pour le respect des normes de droit, pour le respect des conventions internationales portant sur les droits civils et politiques, notamment ratifiées par la Turquie. Nonobstant les accusations fallacieuses qui sont utilisées par le pouvoir turc, les membres de cette ONG sont des militants pacifiques, qui n’ont de cesse de revendiquer des procès équitables pour tous les militants politiques qui croupissent dans les geôles du dictateur turc. 

Cette revendication d’un procès équitable était l’un des axes de travail de ma défunte consœur Ebru Timtik. Cette revendication est devenue lancinante, surtout depuis le coup d’État avorté de 2016. Cet événement politique a été utilisé par le président Erdogan pour mettre hors d’état de nuire tous ses opposants politiques turcs.

Mais c’est aussi l’excuse factuelle par excellence pour arrêter, condamner et emprisonner des femmes et des hommes, kurdes ou turcs, qui militent pour une solution politique et pacifique au conflit qui ensanglante le Kurdistan depuis des décennies.

Des dizaines d’entre eux sont victimes de cette politique dictatoriale hégémoniste qui bafoue le principe de légalité et, par extension, fait des entorses majeures au sacro-saint principe universel du droit à un procès équitable.

Ebru Timtik, dans l’exercice quotidien de sa profession d’avocate, n’a de cesse de revendiquer l’application de ces principes universels pour tous les militants politiques, turcs et/ou kurdes, emprisonnés à cause de leurs opinions et de leurs activités associatives et politiques.

C’est dans ce cadre qu’elle a été arrêtée, avec d’autres avocats, et emprisonnée. C’est dans ce cadre aussi que, depuis 2016, plus de 1 500 avocats ont été poursuivis en justice en Turquie. 605 confrères ont été arrêtés et 441 condamnés.

Compte tenu de la violation de leur droit à un procès équitable, plusieurs détenus avaient engagé une grève de la faim. Ce fut le cas d’Ebru Timtik, et d’Aytaç Ünsal, un autre confrère emprisonné pour les mêmes motifs politiques. Cette grève de la faim dure depuis des mois. Le 5 avril dernier, en plein confinement du pays, ils ont décidé de transformer leur grève de la faim en un “jeûne de la mort”.

Ils tenaient à protester contre leur condamnation purement politique, en violation du principe de l’État de droit dont se targue le président turc. C’est une forme radicale de lutte pacifique pour obtenir, enfin, un procès équitable qui réponde aux normes universelles d’une justice respectueuse des droits des détenus et de la défense. Malgré la détérioration de leur état de santé, la justice turque et le président Erdogan sont restés sourds et imperméables à toutes leurs revendications.

La justice turque est même allée loin, le 14 août dernier, quand la Cour constitutionnelle de Turquie a rejeté leur demande de remise en liberté, considérant qu’il n’y avait point de raison de donner une suite positive à leur demande car “il n’y avait pas d’informations ou de constatations disponibles concernant un danger imminent pour leur vie ou leur intégrité morale...” (sic). Pourtant, l’institut de médecine légale a bel et bien déclaré que leur situation médicale n’était pas compatible avec une détention.

Ce jeudi 27 août, deux semaines après l’inique arrêt de la CC interdisant leur remise en liberté, en faisant fi de la gravité de leur situation, Ebru Timtik est décédée à l’hôpital d’Istanbul où elle a été évacuée suite à la détérioration de son état de santé. Sa grève de la faim, transformée en “jeûne de la mort”, aura duré 238 jours. 

Huit mois d’une longue et pénible grève de la faim, dans l’indifférence générale de la justice turque et, pire, de la communauté internationale, à commencer par l’Union européenne qui sacrifie les militants démocrates et les défenseurs des droits humains en Turquie pour ne pas heurter le président Erdogan, qui utilise la régulation des flux migratoires comme moyen de chantage. 

En profitant de la léthargie mondiale suite à la pandémie de la Covid-19 et du silence complice de la communauté internationale, le président Erdogan utilise la méthode de l’entonnoir pour étouffer ses opposants et réduire au silence toutes les voix discordantes qui portent.

La voix de ma consœur et amie Ebru Timtik portait très haut et très fort les valeurs de modernité, de démocratie, de justice et de laïcité. Ce sont toutes ces valeurs qui s’inscrivent dans un projet de société moderne qui s’oppose à l’islamisme morbide du président Erdogan et de son mouvement islamiste AKP.

La mort de Me Ebru Timtik en détention, c’est la mort du droit. C’est aussi la mort d’une certaine justice, celle défendue par Ebru et par toutes les victimes de l’arbitraire d’État. Pour le moment, mon confrère Aytaç Ünsal continue toujours son “jeûne de la mort”.

Il est dans le même état qu’Ebru avant sa mort. Il est toujours hospitalisé, mais en détention. Faisons en sorte que sa vie soit sauvée. Il ne faut pas qu’il soit la énième victime expiatoire d’un projet islamiste nihiliste, porté par le président Erdogan. Ebru Timtik a été réduite au silence physiquement. Cependant, peut-on emprisonner une opinion ? Peut-on tuer une conviction, une aspiration à la liberté ? 

La réponse est limpide. Elle vient de Nazim Hikmet, ce poète et autre prisonnier politique que le pouvoir turc de l’époque a voulu réduire au silence dans ses prisons : “Je regarde la nuit à travers les barreaux. Et malgré tous ces murs qui pèsent sur ma poitrine, mon cœur bat avec l’étoile la plus lointaine...”

L’islamisme politique, en Turquie d’Erdogan, en Algérie ou ailleurs, est un “chasseur de lumières”. Que la lumière qui scintillait dans les yeux et les idéaux d’Ebru éclaire les chemins de tous les militants de la liberté qui souffrent de cette insoutenable légèreté de leur solitude en prison, en Turquie comme en Algérie…

 


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