Scroll To Top
FLASH
  • L'Algérie a enregistré 219 nouveaux cas de coronavirus (Covid-19) et 5 décès durant les dernières 24 heures
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version papier de "Liberté" écrire à : info@liberte-algerie.com

A la une / Contribution

Histoire, pouvoir et identité

LA PENSÉE SOUS CLOCHE ET RÉMINISCENCE

© D. R.

Par : SALAH BELMEKKI
PSYCHIATRE

L’histoire est tragique, ce qui a commencé en mystique, finit en produits dérivés. Compréhensible, lorsqu'on jette un regard transversal sur l’histoire contemporaine de l’Algérie. Par le passé, la réalité de notre condition échappait en grande partie à notre perception collective, parce qu’elle ne cessait de passer par des filtres et des prismes qui ont conduit à des positions politiques radicales et disjonctives. Les solutions apportées à nos problèmes les compliquaient davantage. Le présent ne démentit pas le constat. 

La demande inédite du peuple algérien de quitter ce paradigme de la confrontation idéologique pour aller vers un État civil qui garantit les droits et les libertés démocratiques et assure la traçabilité de la décision politique est le fruit d'une accumulation historique et les fondements d’une conscience politique moderne. Mais cette demande est confrontée à une tentation totalitaire, même si cette tendance a un caractère moins étatique, partagée par une partie du corps politico-médiatique et des sous-traitants idéologiques.

Le conflit politique autour des questions de pouvoir et son contrôle demeure inchangé, toujours additionné de conflits culturels, identitaires et mémoriaux. Ces paramètres durables de la crise politique sont structurels et leur traitement par des solutions paternalistes ou par la violence sont toujours de mise. La crise actuelle se structure autour d’une double tendance.

La première est longue et commence en 1949, le nationalisme naissant exclut tout autre vision que la sienne propre ; le désaccord sur l’identité algérienne prend la voie tragique de la politique et va façonner le champ de la confrontation politique par un clivage fondamental. 

L’autre tendance est plus récente, amorcée par l’agrément délivré au FIS et terminé par l’invalidation du cinquième mandat ; la négation identitaire persistant dans le temps et l’instrumentalisation de la religion deviennent des paramètres radioactifs dans un champ politique pris dans l’improvisation et l’intérêt privé des factions contrôlant les leviers de la décision politique. C’est un désastre politique qu’il faut nommer.

Les dernières digues symboliques cèdent et, en absence de solution politique, on assiste progressivement à un réchauffement global des passions idéologiques et politiques. La société pique du nez et se fragmente, libérant un racisme affiché et assumé. Pour l’instant les radicaux de tous les camps maintiennent une relative modération dans le discours, mais d’expérience nous savons que cela n’est pas la vérité.

Paradoxalement, le temps du pouvoir reste figé dans l’incantation et l’apparence, les bons sentiments et la fausse unanimité. La réalité étant déniée, le traitement de la crise passe par la délation, l’anathème et la menace, déléguées à des catégories bénéficiaires de ce système qui feront tout pour le maintenir. La fin lamentable du “socialisme spécifique” et du roman national basé sur la libération, la prospérité et la souveraineté laisse place à une tyrannie infantile, une pathologie politique qui prend quand on ne croit plus en rien, sauf à ses privilèges comme fin dernière de l’exercice du pouvoir.

L’ensauvagement de notre société est déjà visible, conséquence de ce siège des mentalités. Le remodelage des esprits par l’éducation standardisée, la censure et les appareils de propagande augmentent le pouvoir de suggestion mentale et conduisent à la massification de l’opinion.  Des cerveaux sous cloche s’aventurent à limer des pans entiers de l’histoire nationale pour justifier la continuité et font de la lecture hémiplégique de celle-là le nouveau credo de la légitimité politique. 

Pour repeindre l’histoire de leurs propres couleurs, ils s’attellent à rendre la mémoire crépusculaire et les souvenirs incertains, dans le cas d’espèce, c’est un saut dans un trou noir dont on ne cerne pas encore toutes les conséquences politiques. Ce qui a émergé sur la scène politique depuis une année est simplement sidérant. La badissia-novembria est une entreprise idéologique puisée dans ces matériaux.

Elle est l’aboutissement de la rééducation des âmes et des mentalités pour effacer l'histoire d'hier ou du moins la rendre invraisemblable et que tout ce qui nous appartient en vrai soit effacé ou rendu inaccessible. Elle ne fonctionnera qu’adossée à un pouvoir politique décidé d’ériger un ministère de la vérité en remplacement des anciens commissariats politiques. 

L’épuisement de la légitimité historique, l’effondrement de la façade pluraliste et la déliquescence de la culture d’État, ouvrent la porte à une fumisterie intellectuelle et des paraboles historiques pour dégager la figure du traître qui sert à ramener une certaine cohésion dans les rangs. Le traître, c’est celui qui tente de remettre en cause la sacralité des fondamentaux idéologiques, le démocrate, le culturaliste, le laïc.  Cette entreprise idéologique tente de rendre inadmissibles la réhabilitation de l’identité algérienne et toute la culture léguée en héritage, considérées comme le socle qui porte le cheval de Troie. 

Par le passé le mensonge a produit la dissidence et si l’entreprise venait à s’affirmer, elle conduirait à la sécession. Sur l’autre volet, l’islamisme largement discrédité sur le plan interne et international tente après l’amnésie et les largesses octroyées aux égarés, en échange de la paix, d’inverser l’ordre des valeurs pour légitimer de nouveau l’entreprise politique totalitaire à laquelle ils restent attachés.

L’inauthenticité du discours actuel n’est qu’un habillage d’étape. Les islamistes et les conservateurs n’admettent pas la différence et la contradiction. Devant l’insoumission idéologique et culturelle des élites républicaines et démocratiques et d’une partie des Algériens, le recours à l’éradication symbolique prend un caractère systématique.

On est devant un phénomène de propagande électronique qu’on peut qualifier de “milices idéologiques” pour traquer en permanence les dissidents. Les exécutions virtuelles et médiatiques ne prennent pas pour le moment, mais laissent des traces profondes dans une société en crise. 

Cette continuelle débauche de haine, amenée par une attitude borgne, considère la différence et la multitude comme une trahison idéologique. Mais de l’idéologie, il n’en est rien, c’est à peine un fantasme de pureté et un culte dédié au mythe de “l’âge d’or” que l’Algérie n’a jamais connu ou partagé avec Damas ou Cordoue ; mythe entretenu sur fond de violence, de désordre et de corruption endémiques. En réalité, la démarche est un classique.

L’intimidation dirigée à l’encontre de toutes pensées non conformes au système des idées dominantes a pour finalité d’empêcher un bilan et de laisser émerger un débat démocratique par l’argumentation et l’analyse, afin que la conscience politique se cristallise autour de valeurs et de démarches par la décantation.

C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la stigmatisation de la Kabylie qui prend un caractère frénétique inquiétant ; racisme à visage découvert, exécution publique permanente des figures de proue de cette région, appels au meurtre et cris à la menace de division et de fractionnement de la nation, comme si l’Algérie avait des dépositaires légaux et qu’elle était héritière d’une autre histoire et d’une autre sociologie.

L’affaire de l’emblème amazigh et la politisation à outrance de la fonction judiciaire n’avaient de toute évidence qu’un seul message : signifier de quel côté est la force. Parce que la force est équivalente à la vérité dans ses systèmes qui ne fonctionnent que dans le maintien du rapport de subalternité.

Beaucoup de gens occultent la richesse et la diversité de cette région historiquement féconde, qui demeure l’unique bastion sociologique à traditions démocratiques et constitue, par là même, le rempart politique le plus objectif à l’intégrisme religieux.

C'est également une identité culturelle et politique qui déjoue les stratégies de la vieille taupe calculatrice qui mise d'un côté sur les changements induits par l’islamisation et la perte de son identité et de l’autre, sur une stratégie de contrôle de la contestation par l'essentialisation et la spécification de la demande politique, pour se prémunir du risque d’une contestation généralisée sur tout le territoire.

Sur un autre plan, il est légitime de soulever la question sur le rôle de l’État : est-il investi de la mission de garantir le paradis aux sujets de droit que nous sommes supposés être ici-bas ? N’a-t-il pas pour mission de réunir uniquement les conditions de sécurité et de prospérité du fait de notre fragile condition humaine. 

Quelle est la finalité de toute cette frénésie de quête de salut, propre à l’Église romaine du Moyen Âge, si ce n’est de livrer l’Algérie pieds et poings liés à l’inconnue des guerres de religion et des confrontations idéologiques meurtrières. Aucun régime n’arrivera pas à bout de la réalité sociologique et historique. Les facteurs idéologiques ont été par le passé surdéterminants et le motif puissant de division et d’appartenance.

Ce qui va considérablement retarder la solution politique, c’est d’abord et avant tout cette mentalité d’assiégé qui consiste à dresser des barrières dans son pré carré au lieu d’accompagner le monde en gestation.  Affronter une crise politique, économique, sociale et morale de cette ampleur sans une entente minimale, c’est prendre un risque et une hypothèque sur l’avenir.

Parce que la démocratie est d’abord un consensus minimal de départ qui rend les acteurs égaux pour avoir le droit, tout court, d’exercer leur droit au désaccord.  Le patriotisme est né dans les chaumières, les douars, les villages et les montagnes ; il est né d’un amour de la liberté, de la terre et de sa culture. Jamais un salon feutré d’Orient ou d’Occident n’en a nourri la sève. Réviser le texte fondamental, afficher sa ferme volonté de réformer le système sont une promesse déjà faite par le passé et nous savons tous ce qu’il en est du présent.

L’histoire nationale comporte beaucoup d’angles morts qu’il faut rendre visibles pour dépasser les réminiscences douloureuses par la réhabilitation de beaucoup de vérités. Nous avons le choix et la possibilité encore d’aller collectivement vers une démocratie à pas assurés par un “deal” politique avec des forces présentes qui existent pour la plupart d’entre elles depuis le mouvement national. Ce serait la solution la moins coûteuse politiquement.

 

 

Publié dans : SALAH BELMEKKI

Publier votre réaction

Nos articles sont ouverts aux commentaires. Chaque abonné peut y participer dans tous nos contenus et dans l'espace réservé. Nous précisons à nos lecteurs que nous modérons les commentaires pour éviter certains abus et dérives et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à notre charte d'utilisation.

RÉAGIR AVEC MON COMPTE

Identifiant
Mot de passe
Mot de passe oublié ? VALIDER