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20 août 1956 - 20 août 2020

La Révolution de février à l’épreuve de la Soummam

© D. R.

Par : HEND SADI
FIGURE DU COMBAT DÉMOCRATIQUE

Arrêtons-nous un instant sur cette instance de direction qu’est le bureau politique du FLN. Les statuts du CNRA requièrent une majorité minimum de deux tiers des voix pour l’élection de tout organe de direction. Or, ni la liste de Ben Bella ni celle de Krim n’atteignent ce quorum. Du point de vue légal, aucune n’est légitime. Ben Bella peut toutefois se prévaloir d’une majorité relative puisqu’il obtient 33 voix contre 31 voix pour Krim (sur 69 votants), soit une avance de deux voix. Mais en examinant les votes par procuration, les historiens remettent sérieusement en cause même cette majorité relative.
 

Le syndrome Vrirouche 
En effet, aveuglé par les rancunes qu’il nourrit contre Krim Belkacem, le colonel Mohamed Yazourène, plus connu sous le nom de Vrirouche, se désolidarise de Krim et accorde à Ben Bella les cinq voix de la Wilaya III dont il détient les procurations, faisant ainsi basculer la majorité en faveur de Ben Bella. Ce faisant, Vrirouche trahit la volonté de ses mandants. Et il en est de même des 4 voix de la Wilaya IV toutes mises également sur le compte de Ben Bella par le commandant Bencherif qui avait reçu procuration de la Wilaya IV. 

Or, les Wilayas III et IV se sont dressées les armes à la main pour barrer la route à Ben Bella. La logique du ressentiment n’épargna même pas le sage Ferhat Abbas qui, lui aussi, s’était rangé derrière Ben Bella pour se venger d’avoir été démis de la présidence du GPRA. Il eut à s’en mordre les doigts très rapidement et, dans son ouvrage L’indépendance confisquée, il se dira heurté par les outrances de Ben Bella. Ce dernier finit par le mettre en résidence surveillée en 1963 avant de l’arrêter en 1964.

Voilà sur quoi repose la légitimité du bureau politique de Ben Bella qui s’est emparé du pouvoir par les moyens que l’on sait. Voilà le décor du congrès de Tripoli qui a scellé au grand jour l’enterrement du congrès de la Soummam et préfiguré toutes les dérives de l’ère Ben Bella qui marquent encore les textes fondamentaux de l’État algérien.

C’est en cela que ce détour historique nous intéresse aujourd’hui. Proposer de ne pas remettre en cause un tel héritage, c’est accepter un statu quo qui n’a rien de neutre, un statu quo qui est très précisément “la source de nos communs malheurs”, c’est-à-dire l’assise du régime que l’on veut abattre.

L’Histoire ne repasse pas les plats
Par ailleurs, croire que l’on peut surseoir à ce débat et le reprendre plus tard à tout moment est une erreur qui peut se révéler fatale. On le pourrait encore moins après la chute du régime car ce statu quo apparaîtrait alors comme le socle d’un pacte qui aura permis la victoire sur les tyrans qui nous ont confisqué l’indépendance, autant dire qu’il deviendrait sacré et que l’on ne pourrait plus y toucher.

Nous devons avoir présent à l’esprit que les occasions de débattre des fondements de notre société aussi librement que nous le faisons actuellement ne se sont pas souvent présentées par le passé. Dans la vie d’une nation, les moments historiques où les principes qui fondent le contrat social se renégocient sont rares. Jamais, depuis 1956, une telle occasion ne s’est offerte. Ne ratons pas le coche. 

À une question portant sur l’article deux de la Constitution disposant que “l’islam est la religion de l’État”, le journaliste Fodil Boumala, qui se réfère à Malek Bennabi, a répondu lors d’une conférence qu’il a donnée à l’université de Bgayet en 2019, que les rédacteurs de la Loi fondamentale avaient retenu cette formulation par… paresse, pour éviter d’avoir à en débattre. Eh bien, cessons d’être paresseux et débattons.

Soyons clair : avec un tel passif, la question n’est pas des plus aisées, mais la différer ne règle rien. Sa résolution passe par la refonte de l’État, par un débat où rien ne doit échapper à la libre critique du citoyen. Pour difficile qu’elle soit, la tâche n’est pas irréalisable. Notre histoire récente nous l’enseigne. Ceux qui considèrent que soulever aujourd’hui la question de la religion, de sa place dans l’Algérie de demain concourt à introduire le germe de la division dans les rangs du mouvement et briserait son élan, bref que ce type de discussion est inopportun, sont invités à s’y reporter. 

Pourquoi les principes de la Soummam qui – en pleine guerre – ont rassemblé des forces politiques très différentes, des principes qu’il a été possible d’inscrire dans les résolutions du premier congrès du FLN dès 1956 seraient-ils devenus prématurés en 2020 et source de division en temps de paix ? C’est leur remise en cause au Caire sous la houlette des services égyptiens (déjà !) seulement un an plus tard qui a signé une dérive dont l’Algérie ne s’est jamais relevée. Cet épisode est une autre raison pour redoubler de vigilance. Rien n’est jamais acquis définitivement, la démocratie est un éternel combat. 

Dans le même ordre d’idées, que de fois n’a-t-on entendu de vieux militants nationalistes expliquer qu’ils avaient préféré taire la question amazighe par souci de préservation de l’unité nationale en évitant de heurter ceux qui, parmi eux, clamaient préférer “une Algérie française à une Algérie berbère”, ceux qui, niant furieusement l’histoire, entendaient arrimer à tout prix l’Algérie à une chimérique nation arabe.

Ces militants pensaient pouvoir poser et résoudre sereinement le problème identitaire après la chute du colonialisme français. Nous savons ce qu’il en a été et surtout ce qu’il en a coûté au pays. Il en est peut-être qui trouveront ces références historiques encombrantes, voire étouffantes, d’autres peuvent estimer inutile de combattre des positions dérisoires qui s’écrouleront d’elles-mêmes. Ceux-là ont la mémoire courte.

Aux nouvelles générations qui n’ont pas vécu les événements des années 1970, la lecture de Gouverner au nom d’Allah de Boualam Sansal leur montrera que les dindons de la farce ont été ces jeunes qui, sûrs de leur science, regardaient amusés avec une pointe de suffisance des barbus hirsutes avancer en agitant des idées absurdes et anachroniques, attendant que ces ignares s’effondrent sous le poids de leur ridicule.

Mais la “badissiya-novembria” ne s’est pas écroulée sous le poids de son ridicule ; elle a reculé sous l’effet du long combat qui en a révélé l’imposture, combat qui a été livré par de nombreux Algériens au premier rang desquels se trouve Kateb Yacine. 

Quant à l’histoire, si elle est partout un enjeu de pouvoir, son poids est considérable en Algérie où, pour se légitimer, le régime a fait du capital acquis par la guerre de Libération nationale un fonds de commerce ; le professeur d’économie Saïd Doumane y a vu une des quatre rentes du pouvoir algérien. Les oulémas n’ont pas été en reste, allant jusqu’à inventer des batailles militaires durant la guerre de Libération remportées par Ben Badis, décédé en… 1940. Peur de rien. 

Pas même du calendrier, et encore moins de l’histoire qui a enregistré la dénonciation de l’appel du 1er Novembre 1954 par Bachir Ibrahimi, successeur de Ben Badis à la présidence des oulémas, qui a vu dans les événements du 1er novembre 1954 une destruction de récoltes condamnée par le Coran.

En se réappropriant les dates historiques, les figures des héros de la guerre, et même brandissant le drapeau national, arboré aux côté du drapeau amazigh, en réhabilitant Abane, le mouvement de février a saisi l’enjeu que représentait l’histoire du mouvement national et dit sa détermination à la récupérer dans son authenticité.

 En ce 20 août 2020, qu’il me soit permis de conclure ce point en rappelant ici le mot célèbre de Georges Orwell : “Qui contrôle le passé contrôle le futur, qui contrôle le présent contrôle le passé.” Tant de fois différées, des questions essentielles restent en suspens. Armés de la connaissance du passé enfin rétabli dans sa vérité, nous pourrions mieux affronter l’avenir. 

Le blocage aujourd’hui vient moins d’oppositions réelles sur les principes – qui existent – que du débat faussé par la confusion dans le positionnement de chacun. Si les uns et les autres se déterminaient en fonction de leurs convictions et mettaient de côté les rancœurs dont les réseaux sociaux démultiplient le poids, le débat gagnerait grandement en clarté et en efficacité. Libérons-nous du syndrome Vrirouche et nous aurons fait un grand pas.

 


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