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A la une / Contribution

Les massacres du 17 octobre 1961

La Seine vue de la Tamise

©D. R.

Entretien réalisé par Boukhalfa Laouari *

J’ai eu le privilège de rencontrer le Dr James House au moment où j’effectuais un séjour de recherche à l’université de Leeds en Angleterre. James House est un historien passionné par la guerre d’Algérie, un chercheur prolifique qui a beaucoup publié sur la guerre d’Algérie. Il nourrit un intérêt particulier pour, entre autres :
L’histoire et la mémoire de la guerre d’Independence d’Algérie.
L’histoire de l’immigration algérienne depuis 1911.
La gouvernance coloniale en Algérie et en France.
L’histoire de l’antiracisme en France depuis 1930 a nos jours.
Son œuvre avec Neil Mc Master Paris 1961: Algerians, State Terror, and Memory (Oxford University Press, 2006) est considérée comme une référence historique incontournable concernant les massacres du 17 octobre 1961 à Paris. Le livre est vite traduit en français par Christophe Jaquet sous le titre Les Algériens, la Terreur d’Etat et la Mémoire, Paris 1961, et publié aux Editions Tallandier Paris, 2008. Dr House nous a ouvert les portes de son bureau, rempli de livres à craquer, et il nous a livré cet entretien.

BL : Les historiens en occident s’intéressent d’habitude aux ex-colonies de leur propre pays. Ce qui est certainement dicté par la logique de la postcolonialité. Vous, par contre, vous êtes passionné par la guerre d’Algérie. Pouvez-vous nous raconter comment a commencé l’histoire de cette passion ?
JH : Lors d’un stage de langue et de civilisation française à l’université de St.Etienne dans le cadre de mes études de licence, j’ai découvert l’histoire de l’immigration algérienne en France, car le directeur du centre où j’étudiais m’a expliqué la venue de ses parents algériens. Le contexte politique a dû jouer son rôle, aussi : c’était en 1989, en pleine montée du Front national. Apres ma licence, j’ai décidé de faire une thèse sur l’impact de la décolonisation sur l’antiracisme en France. Parti vivre à Paris pour faire mes recherches, j’ai travaillé dans les archives d’une organisation antiraciste française, le MRAP, qui, dès sa création en France en 1949, avait protesté contre le traitement des Algériens et a essayé d’organiser des rassemblements suite au massacre du 17 octobre 1961. Apres ma thèse, Neil MacMaster, le grand spécialiste en langue anglaise de l’immigration algérienne en France, m’a proposé de rédiger un ouvrage avec lui sur octobre 1961.          

BL : Votre livre avec  Neil MacMaster est devenu, aussitôt publié, une référence incontournable concernant l’histoire d’Algérie. Il propose, entre autres, une nouvelle lecture des événements du 17 octobres 1961 à Paris. Les massacres du 17 octobre 1961, selon vous, sont loin d’être le fruit d’une bavure policière isolée. Ils relèvent plutôt d’une certaine terreur d’état dans la République Française, et sont le résultat d’une certaine propension presque morbide à la violence au sein de la police parisienne. Pouvez-vous parler un peu au lecteur algérien de votre livre ?

JH : Notre ouvrage tente de sortir d’une sur-focalisation sur la seule journée du 17 octobre 1961, pour montrer que ce paroxysme de la violence coloniale devrait se situer dans un contexte de répression exacerbée contre les Algériens en septembre et octobre 1961. Comprendre la production de cette violence nécessite toutefois de remonter beaucoup plus loin en arrière, car le système répressif mis en place à Paris était basé en partie sur des pratiques utilisées en Algérie : ici, le personnage du Préfet de Police de Paris, Maurice Papon, ancien super-préfet à Constantine (1956-58), est révélateur ; il a encouragé le transfert en région parisienne d’un personnel militaire qui a lutté contre le FLN dans des quartiers urbains algérois, par exemple.
Aux yeux de beaucoup de policiers, la répression du 17 octobre relevait d’une sorte de violence punitive que les Algériens avaient méritée de par leur soutien au FLN. De ce fait, les forces de l’ordre considéraient tous les Algériens comme coupables. La violence policière du 17 octobre 1961 ressemblait à un type de défoulement collectif sur des manifestants non-armés. En général, les policiers de « la base » se savaient couverts par leur hiérarchie : sur ce point, Papon avait été explicite lors de ses tournées dans les commissariats en septembre et octobre 1961. Tout comme Papon disposait d’une marge de maneouvre par rapport au gouvernement, les policiers bénéficiaient donc d’une certaine « latitude » par rapport à leurs supérieurs.  Autre élément important ici : la répression « exemplaire » du 17 octobre répondait à la nécessité ressentie par les responsables de la Préfecture de Police d’empêcher « l’invasion » du centre-ville et d’envoyer ainsi un message très fort que le FLN n’allait pas être « maître de la rue ».  La question de la « bavure » renvoie le plus souvent à la question de la responsabilité individuelle : or, avec le 17 octobre, la production de la violence est institutionnelle, comme l’a bien montré l’historien Alain Dewerpe dans son ouvrage sur le massacre de Charonne (février 1962). 
En même temps qu’une étude des violences, notre ouvrage essaye d’expliquer la production d’un certain silence social autour du 17 octobre 1961, en abordant la question de savoir comment et pourquoi l’événement ait pu ‘disparaître’ en France métropolitaine suite, principalement, aux tentatives d’occultation réussies de l’Etat français. Toutefois, d’autres facteurs sont aussi entrés en jeu, comme l’impossible réponse de masse chez la gauche française et les tensions au sein du FLN. Notre livre tente, enfin, d’examiner la « remontée à la surface » de l’événement à partir des années 1990, processus aussi remarquable qu’inattendu : des militant(e) de la mémoire - Algériens et Français - ont porté le souvenir du 17 octobre 1961 dans le cadre de mobilisations pour la justice symbolique dans des conditions politiques plus propices. Ces initiatives en faveur de la reconnaissance du massacre en France sont bien venues de la société civile.          
          
BL : l’extrême violence de la guerre d’Algérie, et l’ultime sacrifice du peuple algérien, place cette dernière, à côté de la révolution MAU MAU au Kenya, parmi les guerres de libération les plus rares dans l’histoire de la décolonisation. On peut dire que la nature de la guerre de libération en Algérie a même changé le courant de la pensée humaine. Robert J C Young, par exemple, pense que : «  Si la soi-disant philosophie poststructuraliste française est le fruit d’un seule moment historique, alors ce n’est probablement pas le mouvement de Mai 1968 en France, mais plutôt le fruit de la guère d’Independence en Algérie ». Il est quand même très important de signaler dans ce sens que la plupart des philosophes du poststructuralisme français sont soit nés en Algérie comme Jacques Derrida, Althusser, Helen Cixous etc. ou bien concernés directement par les évènements de la Guerre, comme Sartre, Lyotard, et autres. Que pensez-vous ?
JH : Question très pertinente, car de plus en plus d’historiens reconnaissent le besoin d’un regard comparatif sur les luttes d’indépendance tant à l’intérieur de l’empire français que chez d’autres puissances impériales. A ce titre, le combat à la fois rural et urbain des Mau-Mau au Kenya, et la répression extrêmement dure qu’elle a suscitée chez l’Etat colonial britannique, nous poussent à une réflexion commune sur ces processus et leur portée politique et sociale. 
En ce qui concerne le poststructuralisme français, je pense que le fait d’avoir grandi en Algérie, ou d’y avoir vécu et travaillé (Pierre Bourdieu), aura pu créer une distance critique par rapport à une certaine image de la France chez bien des penseurs français. La guerre de libération aura eu une conséquence similaire chez certains étudiants à Paris vers 1960-1962 : c’est le cas, par exemple, pour Etienne Balibar et Jacques Rancière.       

BL : Une révolution d’une telle ampleur devait nécessairement donner naissance à une Algérie postindépendance des plus développées. La réalité est toutefois autre ; l’Algérie est toujours comptée parmi les pays sous-développés. En d’autres termes moins offensifs, un pays en voie de développement. Quelques historiens pensent que cela est dû aux luttes intestines féroces pour le pouvoir, déjà bien avant l’indépendance. Certains voient tout cela comme fruit d’un dysfonctionnement dans l’idéologie de l’Algérie, comme entité, culturellement en guerre, et aussi l’absence d’un projet bien élaboré pour une Algérie d’après guère. Quel est votre point de vue sur tout cela ?
JH : Je ne souhaiterais pas intervenir dans des débats sur la période de la postindépendance, car je connais cette période moins bien que l’époque coloniale. Ceci dit, ce qui frappe l’historien qui regarde l’année 1962, par exemple, c’est l’immense défi auquel l’Algérie nouvellement indépendante a été confrontée, notamment en matière d’éducation, de logement et de développement économique.

BL : J’aimerais aborder avec vous en tant qu’historien, le problème de l’archive, et de l’écriture/réécriture de l’histoire. Pour anecdote j’ai un oncle, Omar Laouari en l’occurrence, qui, apparemment, était une figure importante dans l’attentat contre Jacques Soustelle le 15 septembre 1958 à la place de l’étoile, à Paris. Je ne connaissais rien sur cet homme avant de lire l’œuvre de Patrick Kessel et Giovanni Pirelli, Le peuple algérien et la guerre : Lettres et témoignages 1954-1962 publié aux Editions Harmattan. Il me semble que l’anecdote est révélatrice, dans la mesure où elle nous informe sur les rapports de pouvoir en termes de : qui a écrit l’histoire ? Comment l’a-t-il fait ? Pouvez-vous nous parler un peu de l’écriture de l’histoire ? 
JH : Beaucoup aura été écrit sur la guerre d’indépendance, mais l’accès à l’écriture est resté confiné à des secteurs très limités de la société algérienne. Pour être précis, cela veut dire l’élite politique et souvent sociale de l’immigration, témoigne des rapports de pouvoir dans la société algérienne (comme dans tout autre). Toutefois, aux Archives de la Préfecture de Police de Paris, il y a des rapports rédigés par des militants de la « base » suite au 17 octobre 1961 et saisis lors de rafles : ces sources nous donnent un autre regard sur la situation vécue des Algériens à Paris en 1961 et la manière dont les Algériens ont résisté a la répression. C’est vrai que, pendant très longtemps, l’accès à de telles archives est resté difficile, pour ne pas dire plus. Ceci dit, une part de responsabilité incombe aux historiens : pendant longtemps, et à quelques exceptions près, les historiens ont rarement eu recours à l’histoire orale, qui aurait pu jouer son rôle socialement « inclusif » en sollicitant les témoignages des Algériens – ceux et celles qui sont restés en France tout comme ceux et celles qui sont rentrés en Algérie. Maintenant, à travers livres d’histoire et documentaires – je pense ici au beau film de Yasmina Adi sur octobre 1961, Ici on noie les Algériens - une nette évolution se dessine, mais des pans entiers de cette histoire sont déjà partis, notamment dans ses dimensions sociales, est c’est extrêmement regrettable. L’important, c’est aussi d’encourager l’écriture, et, surtout, la publication des mémoires d’anciens militants : à ce titre, signalons le travail important de l’historien Daho Djerbal, par exemple. Il est bien entendu que l’écriture de l’histoire pose aussi la question de la transmission des savoirs et de leur diffusion. 

Boukhalfa Laouari,

Enseignant chercheur, Université Mouloud Mammeri, Tizi Ouzou


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