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Contribution

Langue amazighe et Constitution : Les enjeux

L’égalité citoyenne dont on nous gargarise devrait permettre le même statut juridique pour l’arabe et tamazight, avec l’application d’un coefficient de réparation historique pour rattraper le temps perdu et effacer ainsi ce déni de justice.

Introduction
Le matraquage idéologique durant des décennies, les programmes scolaires totalement orientés vers la reproduction du discours officiel, les moyens mis en œuvre pour créer un environnement qui a construit subrepticement un imaginaire aliénant hostile à l’amazighité, la corruption intellectuelle d’un certain nombre d’universitaires et de professionnels de la communication ont été à l’origine de toutes les intolérances qui traversent actuellement notre société.
Les nombreuses Constitutions, censées prévenir instabilité et chaos, ont lamentablement échoué parce que rédigées à la hâte pour répondre à une situation d’urgence. Les seuls buts qu’on leur a toujours assignés, se résument à la pérennisation du système politique. La cohésion sociale n’a jamais été le souci majeur des rédacteurs qui ont oublié que le citoyen ne peut s’accommoder d’un statut de seconde zone. L’effet soporifique recherché n’a pas eu lieu. A cela s’ajoute la nature de nos constitutions qui ne sont que des déclarations de droits et non des déclarations de garanties. Pour parler simplement, ces Constitutions n’engagent à rien puisqu’aucune sanction n’est prononcée quand elles ne sont pas respectées par les décideurs.
L’espoir placé en la dernière mouture a déçu. Les citoyens demeurent constitutionnellement inégaux. Les Algériens, amazighophones mais aussi nos compatriotes arabophones attachés à leurs racines, réalisent qu’ils ont été floués. La pluralité, garante de la stabilité et de la paix sociale, tant espérée n’a pas eu lieu. L’effacement-reniement est un mauvais ingrédient pour construire un Etat digne. L’identité ne peut ignorer la composante amazighe qui reste le fondement de la personnalité algérienne et la langue amazighe ne peut se suffir d’un strapontin. Même l’académie amazighe risque d’être une simple institution d’intégration/récupération, comme l’ont été celles déjà en place, si un président nécessairement linguiste et militant ne s’entourent pas de spécialistes et d’experts de la question amazighe.
Les effets de manches, les illusions d’optique ne sont que spectacles. Les Amazighs savent faire la différence entre la réalité et ses faux semblants.

La politique linguistique algérienne
La politique linguistique algérienne a reproduit point par point, celle de la France du XVIe siècle. Je disais, dans une de mes communications, que nous sommes les victimes collatérales d’un combat d’idées (entre jacobins et montagnards) qui s’est déroulé très loin de chez nous il y a plusieurs  siècles. Nous n’en sommes pas encore guéris.
La politique linguistique menée depuis l’indépendance prend sa source dans le mouvement national. Tous les partis de l’époque, sans exception, ont éludé la question amazighe pour faire face, disaient-ils, à l’ennemi commun. Il ne fallait surtout pas disperser les rangs. Les récalcitrants (ceux de la crise dite berbériste) qui étaient aussi les indépendantistes les plus radicaux ont été éliminés, pour la plupart, sans autre forme de procès.
Tous les espoirs étaient alors portés pour l’indépendance. Une “indépendance confisquée” pour reprendre Ferhat Abbas. Dès le départ l’idéologie arabo-islamique a été (et demeure) la source d’inspiration de toutes les Constitutions. Les assimilationnistes, qui prônaient  le rattachement à la France mère patrie, se sont découvert des vertus de zélés nationalistes versant dans le camp du “parti de la France” ceux qui ne partagent pas leur projet de société.
L’amazighité est rejetée à la périphérie comme quelque chose dont il faut avoir honte. L’aliénation à l’Orient reste encore, pour le pouvoir, une valeur sûre.
Je rappelle, pour l’exemple, qu’il y a eu deux capitales (Tlemcen et Constantine) pour héberger les cultures islamique et arabe. L’amazighité, troisième élément du triptyque, n’a pas bénéficié du même traitement malgré un courrier adressé à la précédente ministre de la Culture, par le MCA (Mouvement culturel amazigh des Aurès). Une réponse en trois pages leur a été adressée. Elle invoquait, entre autres, l’incompatibilité avec les textes qui nous lient au monde arabe.

Les raisons d’une telle politique
L’environnement linguistique algérien se compose de quatre langues : l’arabe littéraire qui est la langue de l’administration et de la religion, l’arabe algérien qui est une langue véhiculaire, le tamazigh qui est la langue de cœur (en attendant d’être celle du pain) de plusieurs millions de locuteurs algériens et le français qui est la langue de travail des secteurs stratégiques (finances et technologie) dont on ne peut raisonnablement pas se passer.
En instituant une seule langue légitime, le pouvoir politique a imposé une  hiérarchie, l’arabe littéraire qui occupe le haut du pavé, les autres langues nationales devant lui être sacrifiées.
Les locuteurs qui ne maîtrisent pas la langue de l’État et du pouvoir pâtissent alors d’un sentiment d’infériorité qui les amène à délaisser leur langue naturelle au profit de la seule langue légitime, pour des raisons à la fois symbolique et pragmatique. Notamment l’accès au monde politique et au marché du travail. Cette attitude fait que la transmission intergénérationnelle est interrompue, les parents refusant inconsciemment de transmettre la langue à leurs enfants. Par substitution, la langue maternelle s’efface subrepticement. La mort programmée des véritables langues du peuple (tamazight et arabe algérien) s’accompagne de l’élargissement de la communauté linguistique maîtrisant l’arabe classique, pour devenir conséquemment une communauté politique.
Pour reprendre Pierre Bourdieu, la seule langue d’expression de l’État devient un outil du “pouvoir symbolique, de formation et de réformation des structures mentales visant à faire reconnaître un nouveau discours d’autorité”. Tamazight, qui peut servir de catalyseur pour une solidarité de groupe, est vécue, dès lors, comme un danger pouvant déranger l’ordre établit et remettre en question les profits qui lui sont liés.  

Que faire ?
L’égalité citoyenne, dont on nous gargarise, devrait permettre le même statut juridique pour l’arabe et tamazight, avec l’application d’un coefficient de réparation historique pour rattraper le temps perdu et effacer ainsi ce déni de justice. La reconnaissance/naissance qui s’ensuivra permettra le développement et la socialisation du tamazight. Parce que support de la culture et génératrice de la pensée, la langue choisie par l’État (comme de l’écriture) est véritablement un choix de société. Quand on parle de politique linguistique, l’idéologie n’est jamais loin.
L’école devient alors un enjeu essentiel, l’enseignant étant le maître d’œuvre d’une politique linguistique uniformisante et la pierre angulaire de sa diffusion. L’instituteur, “un maître à parler et un maître à penser”, travaille quotidiennement à l’édification d’une conscience commune de la nation-État. Les détenteurs de cette langue d’État vont avoir le monopole du pouvoir qui n’admettra en son sein que ceux qui acceptent d’être à leur tour les propagateurs de cette seule langue légitime.
Il faut ajouter que c’est par l’école que l’autorité s’impose par son “pouvoir de suggestion…. Qui est une forme de violence aussi invisible que silencieuse”. P. Bourdieu.

La constitution de 2016 et la question amazighe
Dés la première lecture, l’attention est attirée par la définition de l’identité algérienne contenue dans le préambule. “Terre d’Islam, partie intégrante du Grand Maghreb, pays arabe, méditerranéen et africain”. La composante amazighe, qui aurait dû être le fondement de notre personnalité est totalement évacuée. Nous ne sommes plus partie du “monde arabe”, entité socio-culturelle, nous le devons par la grâce du texte, tout simplement arabe.
Difficile alors de prétendre à la sauvegarde et la consolidation de l’identité et de l’unité nationale telles que préconisées par l’article 8 quand une grande partie du peuple est exclue, de fait, des valeurs exprimées dans cette constitution : “justice sociale, l’égalité et la liberté de chacun et de tous, dans le cadre d’un État démocratique et républicain”.
Il aurait été tellement plus judicieux de parler de peuple amazigh dont une partie a été arabisée. On aurait ainsi rendu justice à l’histoire. L’article 3 stipule que l’arabe est la langue officielle de l’État. L’article défini n’est pas anodin, il exclut de fait toute autre langue d’un égal statut. À cela s’ajoute le caractère “officielle de l’État ». Toute langue officielle étant l’expression de l’État, la redondance voulue n’est là que pour nous rappeler que la langue arabe ne doit souffrir d’aucune concurrence.
Dans l’article 3bis “Tamazight est également langue nationale et officielle”, l’adverbe “également” suggère une inégalité dans le traitement des deux langues. De plus, le fait de ne pas reprendre “langue de l’État”, fait de la langue amazighe une langue sans fonction.
Si on ajoute à cela ce qui est dit dans le dernier paragraphe du préambule, nous nous retrouvons dans cette situation ubuesque qui fait de la langue amazighe une langue apatride qui occupe un strapontin pour un temps déterminé puisque l’article 178 vient compléter le puzzle en précisant les caractères irréversibles que sont la république, la démocratie basée sur le multipartisme, l’Islam, l’arabe comme langue nationale et officielle, les libertés fondamentales, droits de l’homme et du citoyen, l’intégrité et l’unité nationales, l’emblème national et l’hymne national.
Enfin, le fait que le président de la République n’est rééligible qu’une fois”. La langue amazighe ne faisant pas partie des constantes irréversibles, il est difficile de croire en la bonne foi des rédacteurs. Le terme “officielle” n’a, probablement, pas d’autre utilité que de calmer une région, perçue comme turbulente, dans une période économiquement difficile.

Qu’implique le statut de langue officielle
Si le statut de langue nationale n’a qu’une valeur purement symbolique, le statut de langue officielle obéit à une démarche pragmatique. C’est le moyen d’expression de l’État au niveaux de ses institutions et ses représentations à l’étranger. Dès lors qu’une langue acquière ce statut, elle devient langue légitime dans les limites territoriales administrées par l’État et conséquemment elle devient omniprésente et omnipotente.
Le statut de langue officielle est d’ordre principiel. Une fois ce statut acquis constitutionnellement, le temps nécessaire à son développement lui  sera accordé comme ce fut le cas pour la langue arabe.
Cette officialité permettra une normalisation linguistique au sens de rendre normale son utilisation dans tous les secteurs de la société.
Expression de l’État, car il ne pourrait être autrement, la langue bénéficiera alors des moyens pour mettre en place les institutions nécessaires notamment l’académie, le centre d’aménagement linguistique qui permettront de normativiser, promouvoir, développer, moderniser et diffuser la langue amazighe grâce aux  médias et à l’édition. Enseignée de manière obligatoire sur tout le territoire, tamazight deviendra une force unificatrice qui rapprocherait les citoyens avec comme aboutissement un bilinguisme vrai au niveau national.
La diglossie et son idéologie s’atténueront progressivement avant de s’effacer pour permettre, de nouveau, à ceux qui ont perdu la langue, de retrouver la fierté et la loyauté linguistique nécessaires à l’auto-valorisation.
La désaliénation et le recouvrement identitaire qui s’ensuivront mettront fin au complexe du “minorisé”. De nouvelles représentations mentales, plus positives, se construiront et entraîneront de nouvelles attitudes et de nouvelles opinions valorisantes au niveau de tous les nationaux.
L’amazighisation de l’environnement, dès lors possible, permettra une meilleure implantation de la langue et donc une meilleure communication au niveau national et une vraie intégration citoyenne. La pluralité sera vécue sereinement et l’inter-tolérance prendra tout son sens. La cohésion nationale et la pacification de la société nous éloigneraient alors de toute dérive séparatiste.

L’officialité confère à la langue des fonctions qu’elle n’a pas eues jusque-là.
Sur le plan linguistique, ce statut assure une meilleure prise en charge de son aménagement et accélère l’unification de la langue.
- Du point de vue de son usage social, ce statut  lui permet de s’imposer, au même titre que l’arabe, à tous les citoyens comme langue légitime.
- Au niveau éducatif, l’enseignement sera obligatoire et sera dispensé sur tout le territoire national et à tous les nationaux.
- Sur le plan historique, le statut de langue officielle implique la réécriture de l’Histoire qui permet d’avoir un regard sur son passé tel qu’il a été et non tel qu’il est construit avec pour conséquence la construction de mythes fondateurs propres. Une meilleure affirmation de soi nous éviterait, alors, de fonctionner aux marges de l’Histoire.
- Du point de vue économique l’officialisation du tamazight lui permettra de pénétrer le marché du travail et assurera le passage du tamazight “langue du cœur” au tamazight “langue du pain”.  Le fait d’accéder à des dividendes matériels et/ou symboliques est une motivation qui favorisera, naturellement, la transmission intergénérationnelle.
- Sur le plan politique cette officialisation permet le partage du pouvoir jusque-là monopolisé par la langue unique. En mettant fin à ce monopole, on met fin à la pérennité des acquis de la classe dominante. Le pouvoir de suggestion de la seule langue arabe n’ayant plus cours, on prend enfin conscience qu’il y a d’autres choix que ceux imposés par elle.
- En recouvrant la parole légitime, les amazighophones deviendront, à leur tour, des acteurs actifs de la société. Des citoyens, au sens plein,  jaloux de leur langue et capables de rendre  irréversibles les acquis écartant ainsi le danger d’extinction du tamazight.
Enfin seul le statut de langue officielle permettra de  sauvegarder tamazight en tant que bien culturel universel et de lui octroyer toutes ses fonctions, notamment celle ce la communication entre les nationaux et celle de la construction de l’identité collective.

Les problèmes qui surgiront inévitablement

 

1- Le choix de la langue à enseigner
Construire une langue standardisée, fonctionnelle et socialement acceptée par les locuteurs est la condition  de valorisation de la langue amazighe. Pour cela, il faut définir une norme consensuelle, médiane, accessible et perméable à tous. Mais cette démarche nécessite plusieurs étapes. Il faut autonomiser les dialectes dans un premier temps tout en recherchant les “zones de convergence” pour préserver la clarté de l’idiome. Cette autonomisation des dialectes aura pour effet également d’échapper aux rapports conflictuels qui pourraient découler d’un choix dirigé. La tendance “hypernormative” et “purificatrice” de certaines tendances pourrait conduire à la création d’un “amazigh classique” (comme cela a été le cas pour l’arabe) compris par les seuls initiés. On aboutirait, alors, inévitablement à un phénomène de rejet de la part des consommateurs de la langue.
La fragmentation n’est pas propre à la langue amazighe comme ne l’est pas sa situation sociolinguistique. De nombreux pays ont vécu des situations similaires et ont trouvé des solutions qui ont fait leurs preuves. Il y a lieu de nous en inspirer pour apporter nos propres réponses qui tiennent compte de nos spécificités. Nous avons eu à consulter les travaux d’aménagement de la langue catalane, basque, bretonne mais également de la langue Dogon (nord du Mali) et nous y avons trouvé des pistes intéressantes pour la gestion de notre propre langue.  

 

Nous citerons, en les expliquant, les solutions qui s’offrent à nous.
a- Le choix d’enseigner une langue unique (pan-berbère ?)

Un tel choix suppose la construction d’une langue qui n’a, jusque-là, aucune réalité sociale. Il s’agira d’une “langue artificielle”  qui impliquerait une adhésion de l’ensemble des amazighophones, des moyens financiers colossaux et une grande volonté politique de tous les pays amazighophones.
Si cette opération n’est pas impossible au plan théorique, nous imaginons aisément la difficulté au plan pratique.
Un tel choix supposerait la création d’une norme scolaire unique qui aboutirait à une rupture sociale au niveau linguistique. À côté de cette langue de l’école, continueraient de vivre toutes les variétés dialectales. Cette norme unique deviendrait la langue des situations formelles pendant que les variétés seraient celles des relations “naturelles”. On créerait dans ce champ déjà complexe, un facteur supplémentaire de diglossie qui serait d’autant plus forte qu’il est illusoire de croire à un bilinguisme stable (entre langue scolaire et ses variétés) qui supposerait un haut niveau d’étude pour tous les berbérophones. Si cette solution n’est pas utopique, elle nécessite un long terme. La sagesse voudrait qu’on priorise l’efficacité à l’appel du cœur.

b- L’enseignement d’un dialecte de référence
Cette solution suppose l’acceptation de l’hégémonie d’une variété sur les autres. Il est sûr que les locuteurs dont le dialecte n’a pas été retenu n’apporteront pas leur caution, ce qui sera un frein au développement de la langue. La deuxième difficulté réside dans la détermination des critères de choix qui seront de toute manière d’ordre subjectif.
Au pays basque, le Guipuscoan (une des variétés linguistique de la langue basque) été choisi comme langue de base pour construire le “basque unifié”. Les arguments invoqués sont la précocité de l’action militante, des traditions littéraires plus anciennes et un travail de modernisation de la langue plus important. Résultat, même cautionné par l’Académie basque, l’impact du “basque unifié”, n’a pas eu les résultats escomptés, le biscayen (autre variété de la langue basque) étant celui de la majorité.
Dans le cas du tamazight, l’application de ces mêmes critères reviendrait à choisir le kabyle comme dialecte de référence mais serait-il accepté  quand on sait que déjà, on soulève le problème de l’hégémonie kabyle (conçue et entretenu par le système) sur le mouvement militant amazigh ?
c- Le choix d’un dialecte central
Dans ce cas il s’agit de choisir le dialecte qui présente le taux d’intercompréhension le plus élevé avec le reste des variétés. Cette expérience a été menée au pays Dogon (Mali) mais a abouti à un échec. Un dialecte a effectivement émergé mais il a été rejeté parce qu’il est parlé par la classe sociale la plus défavorisée d’autant qu’il n’est pas l’idiome des populations musulmanes.
Là aussi, le kabyle (suivi de près par le tachelhit, au Maroc) s’avère être le dialecte central.  (nous avons fait un travail sur la base d’un outil linguistique, la liste de Swadesh). Pour les raisons  citées plus haut, il nous semble évident que même cet argument restera irrecevable.
d- Le choix de la “langue polynomique”
Pour les raisons invoquées plus haut, “l’horizontalité” des variétés nous paraît impossible. Cette notion ne peut, selon nous, résister à l’épreuve du temps. Pour des raisons économiques, politiques ou tout simplement de richesse en encadrement, l’une d’elles émergera au dessus des autres.
La polynomie (langue à plusieurs normes)  nous paraît être une piste intéressante. Il s’agit de faire le choix d’un enseignement de chaque variété avec, comme condition, l’obligation de rechercher toutes les zones de convergences (lexicologiques, morphosyntaxiques...) inter- dialectales tout en décidant d’une néologie commune.
L’émergence d’une variété, sur le moyen terme, sera alors le résultat non d’un choix arbitraire mais de conditions plus ou moins objectives liées à un effort d’encadrement plus dynamique dans une variété plutôt que dans d’autres.
Dans tous les cas, cette solution nous paraît la plus adaptée dans les temps présents, d’autant que dans un moyen avenir, il pourrait se dégager progressivement une norme scolaire unique qui ne serait pas, dans ce cas, artificielle. Il sera bien entendu, extrêmement difficile de convaincre d’un tel choix qui remet en question toutes les idées reçues sur les bienfaits de la “langue unique” monormée, qui renvoie à l’unité d’un peuple et d’une nation. Cette représentation de la langue est le produit de l’État-Nation qui considère que seule est respectable la langue officielle unique, les variétés régionales n’étant que ses mauvais succédanés tout juste bons à garder dans ce cadre qu’est le patrimoine populaire national. Le mythe de la “belle langue” imprègne encore très fortement les mentalités, et la variation est vécue comme une tare, un effritement linguistique dont il faut recoller les morceaux.
En attendant qu’émerge, paisiblement, une langue commune à tous, l’enseignement des variétés nous paraît le mieux indiqué parce qu’il respecte les véritables pratiques langagières. Il redonne aux “langues fonctionnelles” ses lettres de noblesse et permet en outre de mettre en place un nouveau comportement, celui de l’inter-tolérance.

2/La question de la graphie
26 ans après l’enseignement officiel de la langue amazighe, la question de la transcription reste lancinante. Le caractère latin pose encore problème dans un pays où tous les enfants scolarisés l’apprennent dès la troisième année. Des voix que l’on n’a jamais entendues pour défendre un droit humain, celui de pouvoir parler et utiliser sa langue, s’élèvent de nouveau avec acharnement pour nous expliquer que sans le caractère arabe, il n’y a point de salut pour la langue amazighe. Tout a été évoqué : la profondeur historique (entendre par là le VIIe siècle), l’apparentement du tamazight à l’arabe (autant dire que les Européens doivent écrire en sanscrit), le caractère sacré de l’alphabet, le latin comme support de la langue colonisatrice…
Je voudrais juste rappeler que toutes les langues peuvent s’écrire dans tous les alphabets. Sur les 6783 langues recensées dans le monde en 1997, 240 d’entres-elles sont écrites dans 130 systèmes graphiques différents. Mohand Amokrane Khelifati, nationaliste connu, a conçu un alphabet qui lui était propre et absolument fonctionnel pour ne donner qu’un exemple qui nous est proche. Sauf que la graphie, quelle qu’elle soit, ne peut être utilisée que si elle est acceptée et partagée par ses utilisateurs. Il se trouve (indépendamment des textes religieux) que les travaux de recherche sur la langue amazighe se sont faits en latin dans des pays occidentaux (France, Italie, Danemark, Angleterre, USA, Russie…). Il se trouve que les premiers Algériens qui ont permis le passage à l’écrit l’ont fait dans le caractère latin (Ben Sedira, Boulifa…). Il se trouve aussi que, dans leur quasi-totalité, les titulaires de doctorats, magisters et licences ainsi que leurs étudiants algériens, utilisent le caractère latin pour transcrire tamazight.
Faut-il, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le bon sens (des raisons qu’il faut chercher dans l’idéologie), mettre fin à une tradition  d’un siècle et une expérience d’un quart de siècle dans des universités de l’Algérie indépendante. Les raisons invoquées prêteraient à sourire si elles n’étaient pas potentiellement dangereuses.
Au Maroc, la déclaration des 70 associations de défense de l’amazighité, qui a opté pour l’utilisation du caractère latin, a entraîné une réaction hystérique des milieux arabo-islamistes. Ahmed Raïssouni (président de l’association islamiste “Attawhid oua el-islah) avait écrit à Mohamed Chafik (ancien recteur de l’Institut Royal chargé de l’amazighité) pour dénoncer “le caractère latin comme choix colonialiste qui vise à éloigner les Amazighs de l’Islam et semer la division entre eux et les Arabes”. Rien que ça. Malheureusement, nous avons aussi nos thuriféraires de l’arabisme pur et dur.
Bien sûr que le choix de la graphie est d’ordre politico-idéologique. L’imposition d’un alphabet reflète toujours la vision du monde de l’ordre établi. Je me permets de donner quelques exemples relativement récents.
Le turc s’est écrit en arabe avant Mustapha Kamal (Attaturk) puis en latin depuis son avènement. Ce réformiste a, en effet, choisi le caractère utilisé dans le monde moderne.
L’azéri (langue turque de l’Azerbaïdjan) s’est successivement transcrit en arabe, en latin, en cyrillique avant de revenir au latin. Ces multiples graphies ont correspondu à des périodes politiquement différentes.
Le vietnamien a eu deux alphabets : les idéogrammes chinois pendant des siècles et le latin depuis la colonisation française.
Dans les trois cas, les États ont trouvé pratique l’utilisation de cette graphie latine et n’ont pas jugé utile d’y renoncer.
Je dois ajouter que même dans le monde arabe, des voix, et pas des moindres, ont souhaité réformer la transcription de l’arabe au profit du latin. Qasim Amin, Égyptien d’origine turque, disait “l’Européen lit pour comprendre quant à nous, nous devons comprendre pour lire” et Taha Hussein d’ajouter “comment demandez-vous à cette multitude de petits enfants de comprendre les livres comme ils doivent être lus, alors qu’ils doivent les comprendre avant de les lire”.
Il est vrai que l’alphabet arabe étant consonantique, les mots ne peuvent être saisis pleinement que s’ils sont contextualités.  
Nous avons la chance d’avoir une base théorique avancée en matière de linguistique et des chercheurs compétents qui, tous, travaillent en caractères latins. Alors ne nous trompons pas de voie d’autant qu’il s’agit d’une graphie souple utilisée dans tout le monde progressiste.
J’ajoute, que pour des raisons symboliques, le tifinagh doit absolument être appris et apparaître sur toutes les enseignes et panneaux comme marqueur identitaire. C’est aussi le minimum que l’on doit à nos ancêtres qui sont à l’origine d’un système de transcription vieux de 25 siècles.

3/ La question du contenu pédagogique
Parce que la langue est aussi un outil d’apprentissage et de formation des esprits, il faudra veiller pour que l’enseignement, à travers la langue amazighe, porte la modernité et le progrès. Il doit s’inscrire dans le sens de notre profondeur histoire (nous avons été des proto-méditerranéens bien avant les premiers conquérants) et faire appel à nos valeurs propres, qui ne sont ni celles de l’Occident ni celles de l’Orient, pour ne pas perpétuer une aliénation déjà bien entamée. Nos pédagogues doivent toujours garder cela à l’esprit.
L’enseignement de tamazight doit refléter nos  réalités socioculturelles qui permettent de faire coïncider le terme et l’image mentale. L’élève s’oblige alors à donner du sens en puisant dans ses propres référents. Difficile, en effet,  pour un enfant de saisir le sens d’un mot se référant à un objet (ou notion) qui ne fait pas partie de son environnement immédiat.
L’enseignement de tamazight ne peut donc se dissocier de la culture qu’elle véhicule parce qu’infailliblement, cette culture communautaire rejaillie, la socialité de l’individu ne pouvant transgresser les habitudes du groupe auquel il est viscéralement attaché. Tout enseignement qui fait fi de cette réalité expose à des situations tendues quand elles ne sont pas franchement conflictuelles.
Ajoutons que lorsque les référents sémantiques se trouvent en accord avec l’imaginaire culturel, l’élève gagne en compréhension et le maître en temps puisqu’il n’aura pas à être enseignant/traducteur.

En conclusion
Trop longtemps, la vérité de l’État-nation s’est imposée à tous les citoyens qui ne sont plus que des individus atomisés sans lien de solidarité de groupe autre que le dévouement à une hypothétique nation dont il faut épouser les symboles et intérioriser le discours.
Pourtant l’intégration citoyenne ne peut se faire au dépends de la diversité. L’humiliation, la dévalorisation et la frustration sont de mauvais ingrédients pour construire une unité nationale.
De par son histoire, l’Algérie ne peut être que multilingue, multiculturelle et multicultuelle. La démarche outrancière qui consiste à vouloir imposer une idéologie arabo-islamiste négatrice ne peut participer à asseoir une sérénité sociale, seule garante de paix.
J’ajoute que ce ne sont pas les multiples déclarations de foi, ni les quelques textes sur les droits de l’homme signés dans l’urgence par les autorités algériennes pour juguler une contestation qui permettront l’intégration politique de ceux qu’on appelle avec dérision les “minoritaires”.
Une constitution qui respecte les droits humains se doit de permettre aux minorisés ou considérés comme tels, d’être les acteurs de leur propre histoire et de participer ainsi à la construction d’une nation qui n’écrase pas le citoyen au nom de l’unicité et de
l’uniformité.
Ceci dit, pour reprendre P. Bourdieu “Le discours juridique est une parole créatrice qui fait exister ce qu’elle énonce”. La langue officielle ne peut être qu’expression de l’État. Les rédacteurs de la nouvelle constitution doivent savoir ce minimum.

M. L.
(*) Universitaire et membre fondateur du MCB Tizi Ouzou, le 17 avril 2016

 


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