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A la une / Contribution

Contribution

Le Commando Djamal dans l’Atlas saharien

C’est à Zemra que le commando a livré le dernier combat, en Wilaya VI, contre les ex-bellounistes-MNA. Nous entamons notre marche sur le chemin du retour vers notre lieu d’ancrage, l’Ouarsenis. Nous passons par Menâa où nous avons effectué une halte de plusieurs jours à l’aller, poursuivant jusqu’à G’igaâ où nous restons 3 ou 4 jours. Lors du dernier jour à G’igaâ, un avion de type Breguet a survolé notre position, durant de longues heures. Cela nous a inquiétés. L’armée française prépare-t-elle une opération contre nous ? Hormis le commando, la crête en face était occupée par une katiba de la zone 2 de la Wilaya VI. Sur notre droite, il y avait une moitié de katiba, venue du Maroc, qui avait subi beaucoup de pertes.
Nous quittons ce merkez le 30 juillet 1959. Pour rejoindre Had Esshari, le djebel où nous avons eu, sur le chemin de l’aller, notre premier affrontement avec les ex-bellounistes-MNA, il nous faut retraverser le chott (sebkha) Zahrez Cherqui.
Nous n’avons pas de guide.
Nous sommes plus au sud par rapport à notre première traversée en hiver. Arrivés aux abords de la sebkha, nous nous mettons à dénicher un passage déjà emprunté qui nous permettrait la traversée, sans encombre. Nous y arrivons, en peu de temps, grâce au sens de l’orientation et à la perspicacité de nos djounoud. Nous nous arrêtons à Had-Esshari, halte obligatoire.
Nous appréhendons l’étape suivante, celle qui nous mènera vers Djebel Afoul. Pour cela, nous avançons vers la lisière du mont, côté nord, pour être dans la direction de notre marche. Ce qui nous amène à revoir les lieux où nous avions livré combat aux ex-bellounistes-MNA, lors de l’aller.
Il nous faut affronter la longue traversée d’El-Guetfa, sans guide ; à l’aller, en hiver, elle a été dure et interminable. Auprès de nomades installés non loin du mont, nous nous approvisionnons en eau, galettes de pain et petit-lait. Nous projetons de reprendre notre marche avant le crépuscule pour gagner deux ou trois heures de temps, mais les choses se compliquent pour nous.
Au moment où nous nous préparions à entamer notre marche, nous apercevons, loin devant, un long convoi de camions venant de l’ouest et se dirigeant vers l’est. Puis les camions s’arrêtent et forment ainsi un large front à l’horizon. Impossible de franchir cet imposant obstacle. Que faire ? Et d’abord que signifie ce mouvement de l’ennemi ? Le commando a-t-il été repéré ou "donné" et l’armée française est à sa recherche afin de lui barrer la route et l’empêcher de passer ? Nous considérons qu’il y avait danger à rester à Had Esshari et que, même sans guide, nous devons rejoindre Kef Afoul. Nous décidons de patienter et de continuer à observer et scruter l’horizon.
Nous sommes informés qu’un vieux nomade se propose de nous servir de guide. Nous nous rendons à sa kheïma. Nous apprenons que l’homme, la soixantaine passée, venait de rendre visite à sa fille mariée dans la région de Mostaganem. Chez sa fille, il nous raconte qu’il avait rencontré des djounoud de l’ALN, probablement des commissaires politiques.
Depuis, dit-il, il sait reconnaître l’ALN et il est persuadé que nous sommes de l’ALN. Il connaît la région et, plus que ça, le chemin jusqu’à Tablat, nous dit-il.
Il est prêt à nous accompagner, mais à une condition : il fera le trajet à dos d’âne, n’étant plus d’âge à endurer une marche à pied durant toute la nuit. Nous ne pouvons qu’accepter.
Mais quelle a été notre surprise quant nous nous rendons compte que son âne est de couleur bien claire, ce qui n’est évidemment pas très indiqué pour des personnes qui entendent passer sans être aperçues.
Dès la nuit tombée, nous prenons le départ pour la longue étape qui nous attend. En face de nous, le convoi ennemi n’a pas bougé. Notre vieux guide, monté sur son âne, nous précède. L’animal est vif et rapide. Nous convenons d’avancer en ligne, en un seul front et pas en file indienne. Nous devons avancer au pas de course, durant 20 à 30 minutes, marquer une pause de 5 à 10 minutes puis repartir toujours au pas de course. Notre objectif est de traverser l’immense espace plat et nu, qui nous sépare de Kef Afoul. Suivant les conseils de notre guide, pour éviter l’ennemi, nous avons dû nous écarter de l’itinéraire sur la droite et donc allonger davantage notre route.
Tant bien que mal, nous maintenons le rythme de notre progression durant toute la nuit. Après de longues heures, il nous semble que Kef Afoul, qui dresse devant nous sa grosse masse, est là, à notre portée. Il n’en est rien. Il va faire jour et le mont est encore loin. Nous sommes en terrain nu, sans aucune végétation, monotone et uniforme aussi loin que porte la vue. Nous continuons notre marche, nous n’avons aucun autre choix, mais nous risquons d’être surpris et repérés. Miracle ! Sur notre droite, nous apercevons un pâté de maisons et nous nous dirigeons vers elles. Elles ont été désertées par leurs occupants, apparemment depuis longtemps.
Construites en toub, moellons en terre, elles n’ont plus de toit, ni de portes, seuls les murs demeurent encore debout. Toute la katiba s’y engouffre et occupe toutes les "pièces".
Nos djounoud sont épuisés. Nous leur conseillons de ne pas sortir de ces "pièces", de ne pas faire de bruit et de dormir.
Je me mets, avec le guide, dans un angle de ce qui a dû être une cour extérieure, pour faire le guet. Nous n’avons pas sommeil. C’est plutôt une grosse angoisse qui nous étreint. Autour de nous, un grand silence, un silence pesant. Nous nous disons que ce silence ne peut pas durer et qu’il sera certainement interrompu par un quelconque évènement. Combien de temps allons-nous tenir si nous sommes découverts dans cette nature vide, plate ? Et lentement, un évènement terrible revient à ma mémoire. En effet, quelque part dans cette contrée, ici ou très près de là, au cours de l’été 1957, la compagnie du capitaine "Omar Rouget" a été écrasée. Je ne peux pas effacer ce souvenir tragique de mes pensées.
Par ailleurs, nous n’avons aucune information à propos du convoi ennemi que nous avons aperçu la veille et qui nous a causé tant de soucis ; beaucoup de questions nous taraudent l’esprit. S’est-il déplacé le soir ? Les militaires français avaient-ils une autre mission et nous n’étions donc pas concernés?  
La matinée a été très longue. En début d’après-midi, Si Ahmed, chef de section, me rejoint et m’informe que les djounouds n’ont plus d’eau et qu’ils ont soif. Il précise : "Si nous devons livrer combat, ils ne pourront pas tenir." Je lui recommande de les faire patienter.
La journée est bien entamée quand Si Ahmed revient à la charge : “Nos djounouds ont très soif.” Accompagné du vieux guide, je pars à la recherche d’un point d’eau.
En cours de chemin, je l’avertis que nous devons rester "naturels" (j’avais mis une gandoura au dessus de ma tenue) s’il y a survol d’avion, ne pas revenir vers notre refuge au cas où nous sommes surpris par un convoi.
Nous marchons pendant environ une demi-heure, nous fiant toujours à notre guide et à sa connaissance de ce milieu aride. Soudain, nous apercevons devant nous quelques touffes de végétation. Nous nous en approchons et découvrons, enserrée dans une dépression, une petite nappe d’eau claire. C’est un miracle.
Nous sommes soulagés. Je prends une gorgée au creux de ma main et constate avec déception qu’elle est salée. Nous retournons à notre refuge et nous nous gardons bien de souffler le moindre mot de nos déboires. Quelque temps après, Si Ahmed vient aux nouvelles. Je le mets dans la confidence. Il désigne quand même quelques djounouds qui prennent une dizaine de gourdes à remplir. Et voila que nous surprenons nos djounouds s’évertuant à réduire la salinité de cette eau en y mélangeant… des morceaux de sucre préalablement pilés !
Avant qu’il ne fasse nuit, nous reprenons notre marche ; au bout de trois heures, nous rejoignons une dechra située au pied de Kef Afoul et y passons la nuit. À l’aube, nous escaladons la montagne pour occuper la crête. Nous restons là deux bonnes journées afin de recouvrer nos forces. Boubekeur, le chef de région, a veillé à ce que nous ne manquions de rien. Nos djounouds ont pu prendre des douches, laver leurs tenues, manger un peu de viande.
Après cette halte très bénéfique, nous aurons à traverser la zone 1 en wilaya VI, couper à travers la zone 1, wilaya IV, rejoindre la zone 2 avant, de pouvoir fouler le sol de la zone 3, notre point d’attache.
Nous sommes parfois obligés de modifier notre plan de marche, pour éviter un ratissage en cours.
Nous devons aussi et surtout garder secrets nos itinéraires et destinations. Parfois, nous donnons une fausse information sur nos prochaines étapes. Ce sont des précautions d’usage.
Je dois avouer que nous n’avons jamais été trahis par la population qui, au contraire, dans les déchras, boccas et douars où nous sommes passés, nous a réservé un accueil réconfortant et prodigué une générosité stimulante.
Au bout de plusieurs nuits de marche, et après avoir vécu une chaude alerte près de Champlain (El Omaria), où nous avons dû éviter un accrochage, nous atteignons la région de Médéa, en zone 2. Les lieux, la nature nous sont familiers ; nous y avons déjà séjourné plusieurs fois. Connaissant bien le terrain, nous sommes moins tendus. Lors de ce passage en zone 2, nous rencontrons, séparément,  les officiers et responsables de la zone : Bousmaha Mohamed, dont le frère Si Yahia a été un compagnon dans notre commando avant son affectation en zone 4 où il a assuré la responsabilité de chef de la région 1 (Miliana) ; Hadj Lazhari (de Laghouat) et Bouregaa Lakhdar. Ce dernier se rappelle encore dans quel état de fatigue et de dénuement étaient les membres du commando. Nos frères nous ont assistés, lors de notre traversée de la zone 2.     
Mais, hélas, la sérénité que nous avons ressentie à notre arrivée dans la région de Médéa sera de courte durée, car nous connaîtrons un grave accident. Alors que des djounouds sont occupés à nettoyer leurs armes, Lakhdar fait, malencontreusement, tomber un VB au milieu du groupe (un VB est une petite roquette ou grenade qui est tirée avec un fusil équipé d’un embout). L’explosion provoque un mort, Djâafar, et deux blessés, Lakhdar et Azzedine. L’accident s’est produit alors que nous nous trouvons en face du village de Righa (Si Mahdjoub). Nous sommes contraints de quitter les lieux sur le champ et à entamer l’étape qui doit nous conduire à Djebel Louh, avant d’atteindre notre zone en wilaya IV, la zone 3.
Après avoir traversé la route nationale menant de Khemis-Miliana à Téniet El-Had et dépassé Matmatas, nous nous arrêtons à Sidi Saïd et occupons la crête. Il fait encore nuit. Nous n’avons pas encore achevé l’installation de la katiba, qu’une de nos sentinelles, qui avait entendu un bruit léger, alerte Menad, son chef de section. Ce dernier accourt ; au moment d’atteindre une butte, il est fauché par une rafale. C’est sûrement le fait d’une unité ennemie qui occupait déjà la crête ou qui s’apprêtait à le faire. Dans tous les cas, nous sommes repérés.
Nous devons replier, éviter l’accrochage et d’autres pertes. Tout au long de sa mission en wilaya VI qui s’achève, le commando a déjà sacrifié douze de ses effectifs, dont trois chefs de section, et a enregistré dix blessés. Les plus gravement atteints parmi eux sont restés en Wilaya VI pour y poursuivre leurs soins.
La journée s’annonce difficile. Etre repéré tôt le matin est la pire des situations, car l’ennemi a le temps nécessaire pour mobiliser tous les moyens, terrestres et aériens, pour nous retrouver.
Dès le premier contact, l’armée française met en œuvre fantassins, avions, hélicoptères pour nous encercler et nous causer les plus grosses pertes.
Je me concerte avec Bouzar Abdelkader, chef de section. Nous convenons qu’il faut éviter le repli dans la forêt de Sidi Mansour, toute proche. Elle constitue le refuge naturel des combattants de l’ALN, à chaque ratissage ou opération militaire de l’ennemi. L’armée française qui a dû deviner qu’elle avait affaire à une unité de la taille d’une katiba, ou au moins d’une section, pensera immédiatement qu’elle nous trouvera dans cette vaste forêt, lieu de notre repli normalement.
Supputant cette réaction de l’ennemi, nous optons pour une installation non loin du lieu où nous nous trouvons et décidons d’occuper une crête peu boisée, située sur la même ligne que la crête de Sidi Said. Nous sommes conscients du grand risque que nous prenons ainsi. Alors qu’il fait encore nuit, la katiba se déploie dans sa nouvelle position. Nous donnons ordre à nos djounoud de ne pas bouger, de camoufler leurs armes et tous les objets pouvant avoir des reflets sous les rayons de soleil ou à la lumière.
Dès qu’il fait jour, un important convoi se dirige vers Sidi Mansour. Les camions s’arrêtent à la lisière de la forêt.
Les soldats se pressent et prennent position. Moins d’une heure après, les avions arrivent. Ils entament les bombardements à la roquette pendant une bonne demi-heure. Ensuite, les soldats pénètrent dans la forêt.
Puis les bombardements visent plus loin à l’intérieur de la forêt, ce qui doit sûrement permettre aux militaires français de progresser pour ratisser. Des monoplaces surviennent, des "mouchards" qui survolent la forêt à très basse altitude. Ce matraquage a duré des heures.
A partir de notre position, nous suivons l’opération qui se déroulait, pas loin, sous nos yeux, mais nous ne sommes pas rassurés pour autant. Et si l’ennemi se rendait compte que l’unité qu’il recherche n’est pas à l’endroit où il s’acharnait depuis le matin et décidait d’aller ratisser ailleurs ?
En fin d’après-midi, les avions cessent leurs raids, tandis que les "mouchards" opèrent toujours. L’infanterie cesse le ratissage et rejoint la lisière de la forêt. Les soldats montent dans les camions qui s’ébranlent en direction de leur cantonnement.
La journée s’achève. Nous n’avons pas été inquiétés. Nous patientons encore jusqu’à la nuit.
Nous nous préparons à quitter les lieux. A ce moment, Tounsi Mohamed nous rejoint et nous fait le commentaire suivant : "Ala balkoum ! Nous avons fait un repli idéal." Il ajoute avec un air très sérieux et sur un ton docte: "Nous avons replié à angle mort !" Plus tard, Tounsi Mohamed est tombé en martyr. Il a fait partie de ces vaillants héros qui ont consenti le sacrifice suprême.
Nous quittons les lieux et nous dirigeons vers Amrouna. Le grand périple (de quelque 1200 km) qui nous a mené de la Wilaya VI à notre point d’attache en Wilaya IV, nous a permis de nous rendre compte des préjudices irréparables, des violences et des ignobles méfaits que les forces françaises ont fait subir aux populations. Nous avons vu l’ampleur des destructions indescriptibles commises par ces mêmes forces et des dévastations qu’elles ont occasionnées à la nature et aux dechras, à la faveur de la fameuse offensive lancée au printemps 1959 par de Gaulle et le général Challe, avec l’appui de l’Otan.
"A Amrouna, nous devons rencontrer le Conseil de Wilaya auquel je dois rendre compte de notre mission en Wilaya VI. Dans un merkez, je rencontre les commandants Si Salah (Rabah Zaamoum) et Si Mohamed (Djillali Bounaâma). Depuis la mort de Si M’hamed Bougara, le 5 mai 1959, le Conseil de Wilaya ne comptait plus que deux membres. Je dois rédiger un rapport détaillé."Au moment de nous quitter, Si Mohamed m’ordonne de sillonner tout l’Ouarsenis, afin que les populations voient, de nouveau, le commando. Il fallait démentir et contrer la propagande ennemie, fourbe et mensongère, qui avait répandu des tracts, en notre absence, prétendant que le commando avait été anéanti et n’existait plus. Nous entamons notre marche vers Bathia et le majestueux Ouarsenis.
Fin