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Gouvernance

Le gouvernement technocrate est-il la bonne solution ?

© D. R.

Par : HATEM M’RAD
        PROFESSEUR DE SCIENCES POLITIQUES
        À L’UNIVERSITÉ DE CARTHAGE, TUNISIE

”La  technocratie  régit  et  gouverne  déjà  depuis  plusieurs  décennies les  sociétés  démocratiques  des  pays  développés,  tant  dans l’administration, au gouvernement que dans les entreprises. Le terme même de «technocratie» trouve ses origines dans les années 1920, avec l’industrialisation, la  crise économique et la grande dépression.”

Beaucoup  de  pays  du  Nord comme  du  Sud, en  démocratie  comme en dictature  ou  semi-démocratie, passent souvent, on  le  voit, de  la  sur-politisation à la sous-politisation ou encore des gouvernements politiques aux gouvernements technocratiques, sans oublier ceux qui juxtaposent les deux types de gouvernement. La Tunisie, par exemple, les a tous essayés depuis une dizaine d’années, et même sous Bourguiba et sous Ben Ali, ainsi que le Maroc, l’Algérie, le Liban ou l’Egypte, pariant tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre, selon la conjoncture.

Très souvent, les gouvernements de technocrates interviennent en cas de crise, lorsque les politiques tardent à trouver les solutions ou se trouvent bloqués politiquement, ou encore lorsque les compromis deviennent nécessaires. Même les islamistes ont tenté en Tunisie, après 2011, lorsqu’ils ont connu une crise de gouvernabilité, de “technocratiser” leurs gouvernements contestés, quoique de manière falsifiée et détournée.

En Egypte, les technocrates, après l’épisode Morsi, alternent avec les Janissaires du régime. Partout en somme, l’idée implicite du gouvernement technocratique, c’est de substituer le “bon gouvernement”, à supposer que celui-ci soit bien défini, avec le “mal-gouvernemen”. Ce dernier est supposé remédiable par une dose de “bon gouvernement”, par un mélange d’éthique, de rationalité, de compétences, d’autorité, de lucidité, de modération et de justice.

“Mieux gouverner” pose en effet le principe du “bon gouvernement”, comme on disait dans l’Antiquité grecque ou chez les philosophes classiques, voire de la “gouvernance”, comme on dit communément aujourd’hui. La question qui se pose ici est de savoir si, après les dérives d’un gouvernement sur-politique, doctrinal, laïc ou pro-religieux, le gouvernement technocratique serait le plus approprié et revêtira ainsi l’étoffe d’un “bon gouvernement”. A supposer qu’on puisse faire abstraction du politique dans le gouvernement d’une société ou d’un Etat. Quelle idée alors du bon gouvernement, et quel gouvernement technocratique ?

L’idée du bon gouvernement 
Si les gouvernements veulent tous bien gouverner, sauront-ils tous le faire ? Un bon gouvernement, est-ce une notion politique, philosophique ou s’agit-il d’une recette technique ? Ou est-ce tout cela à la fois ? La philosophie politique, surtout antique et classique, s’est surtout interrogée sur la question du “bon gouvernement”, sur les qualités à la fois des gouvernants et de leur gouvernance, notamment à une époque où la science politique se préoccupait moins des réalités que des conditions morales de la politique ou des vertus qui lui sont rattachées.

Les idées du bon gouvernement tendaient surtout à reproduire les idées métaphysiques relatives à l’image du cosmos, illustrant un ordre hiérarchique inspiré de la volonté divine et inscrit dans l’ordre de la nature. Ainsi, dès La République, Platon a considéré dans sa conception d’une cité idéale, utopique, que l’ordre politique devrait reposer sur la morale, c’est-à-dire sur un ensemble de valeurs favorables à la réalisation du Bien et du Juste. Il défend une conception élitiste de la cité, puisque le gouvernement politique doit être fondé sur l’excellence ou sur les meilleurs, et sur un ordre social harmonieux très hiérarchisé.

Moins utopique que Platon et moins systématique, Aristote fait, lui, l’éloge de la prudence. Il voyait le bon gouvernement plutôt dans la modération politique, en ce qu’il défendait une philosophie du “juste milieu” et d’équilibre entre les extrêmes. La modération politique est même le prolongement de la raison. C’est en cela qu’elle est vertueuse. Favorable à la pensée aristotélicienne de la modération politique et du juste milieu, Saint Thomas d’Aquin ajoute au XIIIe siècle, la référence à la vertu chrétienne.

Il considérait même la science politique comme “la science du bon gouvernement de la société”, en ce qu’elle n’est pas la connaissance de ce qui est, mais de ce qui devrait être. C’est-à-dire le contraire de ce qu’elle est aujourd’hui. Ainsi, la prudence politique étant la qualité souhaitée des gouvernants, elle devrait alors s’appliquer au gouvernement. Ce dernier devrait, d’après lui, avoir les qualités de douceur et de fermeté, d’humilité, de magnanimité, de miséricorde et appliquer une justice rigoureuse.

La rupture viendra du côté de Machiavel, qui, à la fin du XVe et au début du XVIe siècle incarnera le réalisme moderne. Il rejette dans son livre Le Prince, autant la pensée humaniste que le moralisme politique. D’après lui, l’histoire montre que les réflexions abstraites ou morales sur le pouvoir n’ont jamais conduit à l’établissement de gouvernements vertueux. Il prône une politique efficace qui tient compte des réalités politiques et de l’expérience humaine.

A partir des philosophes des Lumières, le bon gouvernement est devenu, tantôt, comme le croit Montesquieu, celui qui respecte la loi, qui protège la liberté par les lois civiles, et donc qui suppose un gouvernement modéré et stable, dont les pouvoirs sont divisés en son sein, c’est la conception libérale; tantôt, comme le croit J-J Rousseau, celui qui doit incarner et être soumis à la volonté générale, celle du peuple, la seule qui s’occupe de l’intérêt général.

C’est la conception démocratique. C’est pourquoi, jusqu’à ce jour, les idées de bon gouvernement mélangent les idées de morale, de droit et d’efficacité. Le bon gouvernement est tantôt considéré comme celui qui applique les principes de justice, de vertu, de prudence, de modération et d’équilibre, comme il peut être un gouvernement tourné essentiellement vers l’efficacité, on dirait aujourd’hui la technocratie, abandonnant tout souci d’éthique ou de justice. 

Un gouvernement de technocrates peut-il en effet être un “bon gouvernement” au sens classique du terme ? Peut-il revêtir un aspect éthique ou démocratique, tant il est vrai que le monde de la compétence est très élitiste, voire coupé des réalités et des hommes, préoccupé par la rationalité mécanique au détriment de la légitimité politique ?

Les changements politiques, et surtout les changements soudains et urgents nécessitent sans doute un savoir-faire politique; ils nécessitent aussi des compétences spécifiques permettant une adaptation intelligente à la crise de mutation et aux changements rapides.

La technocratie, dans le sens d’une forme de gouvernement où la place des experts techniques et de leurs méthodes scientifiques est centrale dans les prises de décision, peut aider les gouvernements à gérer les phases de mutation.

La technocratie régit et gouverne déjà depuis plusieurs décennies les sociétés démocratiques des pays développés, tant dans l’administration, au gouvernement que dans les entreprises. Le terme même de “technocratie” trouve ses origines dans les années 1920, avec l’industrialisation, la crise économique et la grande dépression.

Une période où on avait foi aussi dans le progrès technique. Ce qui veut dire que le besoin de technocrates, des techniciens se fait sentir avec plus d’acuité dans les moments de crise et de difficultés économiques et sociales ou dans les crises de mutation. 

Crise, technocratie et bon gouvernement se trouvent du coup liés. Dès lors, la compétence technique ou la technocratie devient dans les sociétés industrielles, et pré-industrielles aussi, la base du pouvoir, à travers les formes d’éducation permettant l’accès à celui-ci. La technocratie privilégie la compétence, les méthodes techniques et scientifiques, identifiées à la notion de rigueur et de rationalité mises au service de l’intérêt général.

Elle dénie toute valeur aux hommes politiques ou aux hommes d’affaires, considérés comme incompétents, vénaux, soumis aux intérêts privés, et œuvrant dans un sens contraire aux intérêts de la société. Les compétences sont sélectionnées par la méritocratie sur la base de la performance, et non suivant des procédures démocratiques ou égalitaires.

En Tunisie, contrairement au président Bourguiba qui privilégiait les profils politiques au gouvernement, le président Ben Ali préférait massivement les technocrates dans les gouvernements, plus malléables, issus souvent de la haute administration ou de l’université ou du corps des ingénieurs, sans doute pour légitimer par le savoir un régime autoritaire.

En Turquie, à l’époque où elle était encore une démocratie en transition, un gouvernement de technocrates a été mis en place en 1971 avec le soutien des militaires, car les gouvernements élus n’arrivaient pas à juguler le terrorisme.

Lucas Papademos, le Premier ministre de la Grèce, désigné en novembre 2011, et Mario Monti, le premier ministre qui a remplacé Berlusconi en Italie en novembre 2011, ont été tous les deux présentés comme étant des technocrates. Tous les deux sont titulaires de diplômes en économie et ont exercé dans des institutions gouvernementales. 

De même, Carlo Azaglio Ciampi, ancien économiste et gouverneur de la Banque centrale italienne, a été désigné Président du Conseil en Italie de 1993 à 1994, et Xénophon Zolotas, ancien directeur de la Banque de Grèce a été Premier ministre de 1989 à 1990.

Le recours aux technocrates rassure l’opinion, surtout à la suite des crises. Les pouvoirs politiques veulent démontrer par là qu’ils prennent au sérieux la crise politique ou économique en appelant des technocrates au gouvernement, et notamment comme chefs du gouvernement.

Giuseppe Conte, le Président du Conseil des ministres italien actuel est un professeur de droit civil, qui n’a pas de passé politique. Angela Merkel est une physicienne de formation, une universitaire qui a collaboré avec l’Académie des sciences de Berlin-Est. Mais, il n’est pas toujours sûr que les technocrates disposent d’une baguette magique pour résoudre les crises politiques, économiques et sociales d’une transition épineuse et délicate. Beaucoup d’éléments ne dépendent pas d’eux.

Comment expliquer alors l’échec de beaucoup de gouvernements occidentaux ou arabes dirigés par des technocrates, qui ne sont pas arrivés à gérer les situations de crise, et notamment économiques et sociales. Même si ces technocrates peuvent contribuer à détendre l’atmosphère politique par leur compétence, le sérieux de leur gestion et leur neutralité politique. 

On oublie que le gouvernement de technocrates doit d’abord faire face à des contraintes politiques, et même économiques et sociales, qui, certainement le dépassent. Un problème économique et social est aussi en lui-même un problème politique.

C’est la raison pour laquelle ce gouvernement doit être soutenu et inspirer confiance s’il aspire à bien gouverner, surtout que dans la phase actuelle, ère de l’opinion, des sociétés civiles et des réseaux sociaux.

S’il y a une certaine ambiguïté qui frappe les gouvernements de technocrates, c’est que malgré leur neutralité et leur technicité, ils doivent encore affronter de multiples contraintes politiques. Cela risque de les jeter du coup sur le terrain marécageux de la politique, et “des puissances diaboliques qui sont aux aguets dans toute violence”, comme le disait Max Weber.

 

 


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