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A la une / Contribution

Cinéma algérien :

le grand capharnaüm

Dans le système de financement du cinéma de beaucoup de pays européens, l'argent est réglementé et balisé par l'État afin de soutenir producteurs, distributeurs, exploitants de salles et autres métiers de promotion cinématographique. En Algérie, et durant les cinq dernières années, les subventions ont été réglementées de façon à pouvoir contrôler, censurer et affaiblir davantage les cinéastes…

L’exception culturelle
Dans les pays européens qui on fait de leur culture “une exception culturelle”, comme la France par exemple, l’État subventionne et soutient lourdement le cinéma, sauf que les aides au cinéma ne sont pas des subventions comme les autres, c'est-à-dire prélevées sur le budget de l'État comme c’est le cas chez nous. Elles proviennent de taxes sur les recettes en salle — 11% du prix d'un billet et sur les ventes de vidéos — 2% du prix de vente d'un DVD — qui vont être reversées dans un pot commun appelé fonds de soutien.
Le Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC) est chargé de les collecter et de les redistribuer. Ce dispositif met aussi à contribution le cinéma américain qui représente 60% des entrées en France : le succès des majors hollywoodiens finance le cinéma français.
La redistribution aux producteurs de cette manne se fait au prorata du succès de ces derniers. Ainsi, plus le succès d'un film est grand, plus son producteur obtiendra une aide importante pour ses longs-métrages à venir. Les distributeurs du film bénéficient aussi de ce système d'aide.
Parallèlement à ce soutien automatique, il existe une aide sélective en faveur des premiers et seconds films. C'est l'avance sur recette dont le rôle est de découvrir les talents de demain.
Ce mécanisme de financement a existé en Algérie depuis l’Indépendance quand il y avait 500 salles de cinéma opérationnelles. Il a duré jusqu’aux années 80 où tous les films de cinéma étaient financés de cette manière : cela ne coûtait rien aux contribuables, même si la production et la distribution étaient la chasse gardée de l’État via l’Enadec, l’Oncic, le Caaic, l’Enpa, la RTA, etc.
En dehors de ces aides directes aux producteurs, distributeurs, les chaînes de télévision, les distributeurs des chaînes de télévision, les fournisseurs d'accès à Internet et les opérateurs du câble et du satellite ont l’obligation de coproduire et de financer le cinéma, leur apport pouvant représenter jusqu'à 40% du budget d'un film.
Canal+ consacre 10% de son chiffre d'affaires au préfinancement du cinéma. Ce qui représente environ 80% de la production française. Les chaînes de télévision gratuites (France Télévisions, TF1, M6) ont l’obligation de consacrer 3,2% de leur chiffre d'affaires à la production cinématographique. Outre ces obligations, les différents opérateurs de l'audiovisuel s'acquittent aussi de la taxe sur les services de télévision.
Cette politique cinématographique permet de produire près de 300 films par an sans faire appel à un seul centime de l’argent du contribuable. Chez nous, ce mécanisme n’existe plus, il a disparu avec la disparition des salles de cinéma, la télévision publique ne joue plus son rôle pour financer et coproduire et diffuser les films cinématographiques, ce qui fait que les subventions proviennent à 80% de l’argent du contribuable.

Cinéma de commande ou l’anarchie du 7e art
Ces films, lourdement financés et supportés par l’État, ne sont même pas projetés dans les salles, car inexistantes. Des films inconnus du grand public algérien car la télévision ne diffuse plus de films pour des raisons que tout le monde ignore…
Et depuis quelques années, le cinéma est entré dans le domaine de la commande avec des manifestations officielles chaque année, des fonctionnaires dans différents ministères se retrouvent à s’occuper de la production, ce métier, dont ils n’ont ni les connaissances ni la maîtrise.  
Ce qui a créé une totale anarchie dans le domaine du cinéma où on ne sait plus qui est qui et qui fait quoi exactement : aucune exigence artistique n’est demandée. Du coup, on se retrouve avec des quantités énormes de films tournés qui, dans leur grande majorité, ne répondent pas aux exigences, aux normes internationales, des films stockés dans les tiroirs de ces ministères…
Les officiels et les instances en charge de ces manifestations, à chaque rencontre avec les médias, parlent plus de chiffres que de la qualité, de la visibilité et de l’exportation que de leur présence dans les grandes manifestations cinématographiques sérieuses…
Seuls les films Algériens coproduits en majorité avec l’Europe et gérés par les producteurs   français qui arrivent à s’imposer dans les grands festivals, à se vendre et à sortir dans les salles à l’étranger.
Et pourtant, ce ne sont certainement pas les moyens qui manquent quand on sait que depuis 5 ans, les officiels algériens chargés de ce secteur se déplacent en force dans tous les festivals où un pavillon est loué pour l’occasion pendant le prestigieux Festival de Cannes,  sans arriver à vendre le moindre film, ne serait-ce que dans les pays africains, arabes ou méditerranéens.
La production de films destinés à une vraie programmation en salles dans notre pays, à l’exportation, aux festivals internationaux demande une économie stricte et des moyens techniques précis, moyens exigés par les commissions supérieures et techniques au niveau international.
Un film qui ne serait pas fait dans les normes serait condamné à rester sans sortie nationale dans de vraies salles de cinéma, sans diffusion internationale et risque de ne plus être accepté dans les festivals internationaux pour défaut de qualité technique.

Cinéma : l’impossibilité du made in Algeria
Un film dont l’ambition des producteurs est qu’il soit un film susceptible d’être projeté dans une salle de cinéma et vu dans les festivals à l’étranger où il représentera la cinématographie algérienne ne peut, pour le moment, être à cent pour cent fabriqué (lors du tournage) et terminé (en post-production dans les salles de montage numérique, dans les laboratoires de trucage numérique et dans les studios de mixage en dolby 5.1, la norme actuellement requise pour le son).
Nous sommes malheureusement, par manque d’installations techniques en Algérie (manque de laboratoires, manque de loueurs de matériels adéquats, manque de techniciens supérieurs en technique des caméras numériques aux normes internationales 4K, en montage dédié au format 4K, au mixage son dolby 5.1 ou 7.1), obligés de recourir à des prestataires techniques étrangers.
Lorsqu’un producteur est chargé par ses coproducteurs, souvent étatiques, de fournir un film de qualité, il est obligé de demander des prestations techniques de l’étranger (Europe), et ces prestations, si elles ne sont pas honorées rapidement et de façon sûre, finissent par nous être facturées à cent pour cent, alors que payées en temps voulu, un producteur peut avoir des coûts de 25 à 30% inférieurs. De plus, le matériel doit être réservé pour des dates précises, et si le tournage est mis en place et que le matériel n’est pas payé, tout le monde (équipe artistique, les comédiens notamment et équipe technique, machinistes, électriciens, etc.) devra patienter en étant payé (selon les contrats obligatoires de nos professions), ce qui entraîne un surcoût énorme du film. Par ailleurs, les techniciens étrangers qui nous sont nécessaires pour travailler avec ces matériaux de pointe qui changent à peu près et s’améliorent tous les dix ans (par exemple au même titre que ce qui relève de la téléphonie, des tablettes informatiques), ces techniciens-là, qui sont très demandés, se trouvent souvent indisponibles après nous avoir attendus un ou deux mois plus tard.
Il est donc essentiel à l’économie d’une production de films que les transferts à l’étranger de devises (dollars, euros), pour payer les prestations techniques inexistantes encore chez nous, se fassent quasi instantanément dès la demande d’ordre faite aux banques, sinon, nous perdons et nos avances auprès des techniciens réservés et les arrhes versés aux prestataires de service et aux loueurs de matériel.
Lorsque le film nécessite des acteurs étrangers,   pour réserver un acteur, la production algérienne doit payer une avance à l’acteur et 10% de son cachet à son agent artistique.
Ce sont des sommes que les producteurs ne pourront plus récupérer si le film est retardé… ou annulé, comme c’est le cas du film L’Émir Abdelkader. Nous ne pouvons donc lancer un film que si nous sommes sûrs que les devises nécessaires sont sur place, soit vont être versées sans absolument aucun retard dans la semaine même de la demande à la Banque centrale algérienne. Les producteurs sont responsables de l’argent public, ils doivent rendre des comptes au dinar près, trop souvent les producteurs perdent une partie de cet argent public par un défaut de textes juridiques ou par défaut de recommandations de l’État à la Banque centrale d’Algérie.

Comment sauver le cinéma algérien ?
Il serait très urgent et très bénéfique pour le cinéma algérien qu’un texte officiel, une note, circulaire ou dérogation interministérielle même provisoire ou nominative avec les titres de films produits et subventionnés entre le ministère de  la Culture et celui des Finances, détermine un cadre juridique strict et efficace pour ces transferts de devises qui sont nécessaires et que la Banque centrale d’Algérie réagisse dans la semaine au transfert de devises autorisé évidemment par les financiers “Culture” pour les besoins d’un film mis en production. Sans cette procédure, aucun film ne pourra respecter les dates de tournage prévues initialement ni sera prêt à temps, comme c’est le cas actuellement pour la majorité des films produits  à ce jour, en sachant que chaque jour de retard ou report de tournage ont des conséquences terribles sur le financement de ce film. Sans parler de la difficulté de faire ce métier et de faire de beaux films pour honorer la cinématographie algérienne et souder notre conscience nationale.
Il n’est point souhaitable que nous perdions la moindre partie d’un financement, qu’il soit privé ou public, par manque de règlementation ou de recommandation de l’État à nos banques. Les chaînes de télévision algériennes doivent obligatoirement, et en toute urgence, entretenir une relation étroite avec les rares cinéastes.
Et pour permettre aux rares films d’être vus par le grand public puisque ces deniers sont financés par les deniers publics. Car le cinéma, dans le monde entier, apparaît comme dépendant des chaînes, du point de vue de son financement comme de sa diffusion, par ailleurs, une stratégie encadrée par une réglementation stricte devra être menée, et en toute urgence, par les chaînes privées et publiques algériennes en matière de diffusion de films de cinéma et d’investissement dans la production de films.
C’est l’une des solutions pour soulager le ministère de la Culture (Fdatic) qui se voit souvent supporter tout seul les subventions des films cinématographiques. La télévision est aussi la seule structure en l’absence des salles et d’un réseau de distribution pour permettre aux Algériens de voir leur cinéma, même rare, et de juger, d’apprécier, de faire connaissance ou de découvrir leurs cinéastes et de réconcilier le public avec son cinéma.
Aménager ne serait-ce que dans chaque wilaya une salle de cinéma équipée de matériel numérique moderne (DCP, projecteur numérique, etc.).  
En attendant de rénover les salles fermées — ce qui prendra certainement des années — d’équiper les maisons de culture et centres culturels (400) environ, en matériel de projection numérique et d’obliger les responsables à projeter des films et de faire leur promotion… Dans le seul but de maintenir le contact entre le public et son cinéma en attendant de trouver des solutions et des recettes miracles pour construire des multiplexes cinématographiques de niveau international qui peuvent attirer le grand public et la jeunesse en masse pour voir des films en toute sécurité et en tout confort.
On aurait pu résoudre une partie de ces problèmes en investissant, comme nos pays voisins, dans des salles de cinéma, dans des studios de tournage, dans la formation aux métiers du cinéma, dans l’industrie de la post-production, dans la distribution, mais nos responsables du secteur culturel préféraient jeter l'argent par les fenêtres, faire bombance dans les palaces de Tlemcen en 2011, année de la culture islamique dans cette ville, festoyer dans les hôtels 5 étoiles durant le Festival panafricain de 2009, lancer des festivals de pure façade à gauche et à droite.
En dix ans, plus de 5 000 milliards ont été dépensés par le ministère de la Culture dans des festivités inutiles ; dans du folklore que l’on dirait figé à l’époque de l’ethnologie coloniale ; dans des danses du ventre de misère ; et somptueusement — en puisant sans compter dans les deniers publics — dans des coproductions de complaisance qui n'ont rien apporté de concret ni à la cinématographie algérienne ni a fortiori à l’Algérie.
En l’absence d’un projet cinématographique clair et efficace  à court, moyen et long terme, on continue à pousser un âne mort comme dit le proverbe algérien. Et certainement pas la multiplication des sociétés étatiques de production qui coûtent extrêmement cher à l’État qui va résoudre le problème.


B. D.
(*) Cinéaste


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