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A la une / Contribution

Intégration de la Kabylie dans l’Algérie

Le multiculturalisme comme réponse à la crise

Le 14 juin 2001 à Alger, les Kabyles organisent la plus grande marche de l'histoire du pays. ©D. R.

‘‘La mentalité centraliste fait la guerre, non seulement à la diversité, mais aussi à la créativité et à l’initiative humaines. Mais loin d’être une fin, ses attributs, l’uniformité et la conformité sont au service de l’objectif ultime – le  pouvoir, l’absolutisme, la domination et le contrôle. Voilà pourquoi il nous faut dénoncer le mensonge.”

Wole Soyinka, prix Nobel de littérature 1986

En analysant ses rapports avec l’État central, il  y a un fait établi, et largement admis maintenant : la région de Kabylie vit une crise d’intégration endémique et profonde. Cette crise, après avoir pris naissance sous une forme d’une opposition à un régime politique en 1963, avec le FFS, est passée par une contestation identitaire et démocratique jusqu’à la fin des années 1990, pour aboutir  à une remise en cause forte de l’État-nation, après les évènements de 2001. Des voix peuvent  toujours soutenir que les problèmes ou les revendications soulevés par la Kabylie sont d’ordre  national, mais personne ne peut nier, aujourd’hui, qu’une conscience politique a progressivement évolué vers une conscience communautaire, voire nationalitaire en Kabylie. Ainsi, ceux qui ont fait l’hypothèse que la reconnaissance – bien que  formelle et symbolique, faut-il le souligner – de la langue amazighe en tant que langue nationale et officielle allait aboutir vers une “réconciliation” de la Kabylie avec l’État algérien, n’ont pas longtemps attendu pour constater que leur démarche de normalisation a lamentablement échoué. Pour preuve, la crise est toujours là, et certainement sa conjonction avec la nature autoritaire du pouvoir va encore l’accentuer et la renforcer. La  récente protesta de la jeunesse kabyle en donne la plus édifiante illustration, pour ne pas dire qu’elle sonne comme un avertissement. Donc, la Kabylie se singularise de plus en plus du reste du pays, et en se singularisant elle s’affirme dans une identité ethno-territoriale qui ne peut trouver de réponse dans un modèle centralisateur de l’État unitaire.
Alors  qu’il y a  un consensus assez largement partagé dans la classe politique sur la nécessité d’aller vers une décentralisation du pouvoir, la question de la régionalisation demeure taboue comme nous le renseigne le sort réservé au travail de la commission Sebih sur la réforme de l’État et dont le rapport n’est étrangement pas rendu public jusqu’à ce jour. S’agit-il d’une interrogation sur le modèle territorial à adopter en Algérie ou bien d’une appréhension que la reconnaissance des régions va accentuer le risque d’un démembrement national ?
En réponse à cette problématique, le RPK (Rassemblement pour la Kabylie) que  nous avons  fondé, a apporté une nouvelle vision. Mouvement politique qui se veut un mouvement démocratique et moderne, il est porteur d’un projet politique qui repose sur deux valeurs  fondamentales : le droit à la reconnaissance et la tolérance pour la diversité. Pour résumer notre objectif, nous avons adopté la devise suivante : “Pour une Kabylie autonome dans une Algérie plurielle et démocratique”.
Ce mot d’ordre est, pour ainsi dire, la quintessence de notre texte fondateur rendu public le 7 décembre 2014 sous le titre : “Manifeste pour la reconnaissance constitutionnelle d’un statut politique particulier de la Kabylie”. On peut aisément retrouver ce texte dans son intégralité sur notre page Facebook, sur notre site ou sur le Net de manière générale. Il est bon de rappeler, au passage, qu’avant de nous engager sur l’initiative politique qui a donné naissance au RPK, après la Convention politique que nous avons tenue le 24 février 2017 à Arous, nous avons mis en amont  des idées. Ces idées ont été consignées dans ce manifeste pour, à la fois, engager le débat sur les questions qui nous paraissent essentielles et pour initier une nouvelle démarche politique en rupture avec les pratiques que nous avons vécues par le passé, individuellement ou collectivement. Ce manifeste a été élaboré comme une synthèse de la pensée autonomiste kabyle qui a émergé au milieu des années 1990, pour être portée politiquement par des militants venus principalement de la matrice du Mouvement culturel berbère.
C’est durant les événements du printemps noir de 2001 qu’elle fait irruption par l’action d’un groupe, sous le sigle du MKL (Mouvement pour la Kabylie libre), pour se fondre ensuite dans un mouvement plus large qu’est le MAK (Mouvement pour le l’autonomie de la Kabylie). L’évolution de ce dernier vers l’option de l’autodétermination d’abord et de l’indépendance de la Kabylie par la suite, a créé une fracture au sein de cette famille de pensée, par la naissance d’une nouvelle option : le courant indépendantiste kabyle.
Pour lever les confusions et les incompréhensions, il importe de resituer cette fracture sur le plan idéologique.

Ce qui nous différentie des indépendantistes
Si pour les indépendantistes kabyles, le salut de la Kabylie est dans la construction d’un État-nation kabyle, nous, autonomistes kabyles, considérons que c’est précisément dans le dépassement de l’État-nation, par la refondation de l’État et l’acceptation de la nature multiculturelle de la nation algérienne, qu’il y a lieu d’engager à la fois notre réflexion et notre action pour défendre les intérêts propres de la Kabylie sans pour autant aller jusqu’à déconstruire l’Algérie.
Ce qui nous différencie des indépendantistes, ne peut donc pas être réduit à une question de démarche, de stratégie politique et encore moins de leadership personnel. La différence fondamentale qui nous sépare ce sont les valeurs politiques : le RPK fait du multiculturalisme et de la démocratie consensuelle, les principes de base de sa philosophie politique. Aussi, pour notre part, en disant que la Kabylie fait partie de l’Algérie, nous ne l’affirmons pas par calcul politicien et, loin s’en faut, nous ne sentons aucunement perdre quelque chose de notre identité kabyle. Notre pensée politique est inscrite dans le paradigme du pluralisme et s’oppose à une vision “ethniciste”, même si nous soutenons que les Kabyles forment légitimement, en soi, un peuple.
Cela peut paraître incongru ou inespéré pour certains, mais nous croyons que le vivre-ensemble dans l’Algérie est non seulement possible, mais toujours un objectif à construire dès lors qu’on prend conscience qu’en s’enfermant dans la contingence historique, le manque de discernement peut amener jusqu’à confondre l’Algérie avec le pouvoir algérien. Car, sauf à s’y méprendre, si à chaque crise d’un État s’ensuivait l’éclatement d’une nation, jamais l’État-nation n’aurait existé.
Les crises, malgré tous les efforts qu’elles exigent en terme remise en cause, et parfois de ruptures, sont des opportunités historiques sur lesquelles les forces politiques et sociales peuvent prendre appui pour envisager des évolutions et non des replis sur soi. Du reste qui peut soutenir, sauf ceux qui ne s’encombrent pas de faire dans le révisionnisme et dans le déni des réalités, que El Hadj M’hamed El Anka, Omar Racim, Mohamed Alloula, Kateb Yacine, Mufdi Zakaria, Athmane Bali, M’hamed Issiakhem, Aït Menguellet ne font pas partie de cette même culture algérienne ? Qui peut s’aventurer à dire que la Révolution algérienne n’a pas mobilisé l’ensemble du peuple algérien pour son indépendance ? Qui peut soutenir que nous ne partageons pas cette même origine amazighe en Algérie, mais plus encore de l’oasis de Siwa en Egypte jusqu’aux limites des îles Canaries ?
Le RPK considère l’Algérie comme une nation multiculturelle, traversée par une formidable diversité culturelle et communautaire ne demandant que la reconnaissance officielle, et celle-ci requiert une adaptation institutionnelle de l’État algérien pour ne pas opposer les composantes de cette diversité les unes aux autres en érigeant une identité, une culture et une langue dans un statut de domination. L’Algérie ne sera véritablement la patrie de l’ensemble des Algériens que lorsque l’État algérien réussira à conquérir la légitimité et la confiance de ses citoyens mais aussi de celles des différentes communautés. Car la question fondamentale qui se pose à l’organisation de l’État algérien est la suivante : quelle est sa position par rapport à la diversité ? La diversité est-elle considérée comme un problème à résoudre par l’assimilation ou l’intégration ? Est-elle simplement tolérée ou bien est-elle envisagée comme un enrichissement, un atout à favoriser et à développer ?
Cette question ne peut se suffire de déclarations de bonnes intentions, elle exige des réponses constitutionnelles et institutionnelles très claires qui ne doivent prêter à aucune équivoque, comme c’est le cas malheureusement de “l’officialisation” de tamazight.

Autonomie ou autonomies au pluriel
Des voix, dont on ne peut pas douter de la sincérité, se sont alors demandé pourquoi le RPK ne revendique que l’autonomie de la Kabylie et non pas les autonomies de toutes les régions d’Algérie, pour aller vers un système régionalisé ou fédéral ? La réponse à cette question repose  sur trois niveaux, le premier est lié à l’expression d’un droit collectif : comme l’essence même d’un droit est d’exister indépendamment d’un autre droit, on ne peut subordonner notre droit d’existence en tant que peuple à la volonté des autres. Nous existons en tant que Kabyles et nous comptons le demeurer par notre seule volonté. En termes plus simples, nous n’avons pas besoin d’aller vers un consensus national pour affirmer notre existence en tant que Kabyles. Et ce que nous disons, pour nous, est aussi valable pour les autres communautés d’Algérie.
Le deuxième niveau de réponse est lié au respect de la liberté des autres Algériens : nous n’autorisons aucune démarche qui viserait à dicter aux autres communautés le destin à suivre même si nous sommes profondément convaincus que c’est l’ensemble des Algériens qui tireront l’avantage en concourant à l’adoption d’un système régionalisé.
Dans d’autres expériences, comme c’est le cas de l’Espagne, c’est par l’impulsion et la pression des revendications des peuples basques et catalans que l’État espagnol s’est refondé pour reconnaitre non pas 2 mais 17 communautés autonomes. On pourrait aussi citer l’exemple du Québec au sein du Canada : le particularisme québécois s’est toujours exprimé de manière autonome en dehors de toute recherche d’alliance avec les peuples autochtones du Canada.
Le troisième niveau, en lien avec  le premier, est que nous récusons la loi de la majorité quand cette loi s’applique sur des questions identitaires ou culturelles.
Personne ne peut accepter que son identité fasse l’objet d’un vote ou plus grave d’un choix des autres personnes. En effet, dès lors qu’on inscrit une revendication dans une dimension nationale, on peut  toujours nous évoquer, nous imposer la nécessité d’avoir un accord majoritaire en sein de la représentation nationale pour faire valoir nos droits collectifs. Mais, la loi de la majorité ne s’applique raisonnablement que dans les sociétés homogènes culturellement et linguistiquement comme c’est le cas du Japon et de l’Allemagne, par exemple.


Les plaques d’orientation en langue tamazight commencent à se généraliser.

Dès lors qu’on est dans une configuration de sociétés plurales, la loi de la majorité se transforme en véritable dictature occasionnant de graves “blessures” identitaires dans les groupes minoritaires. La démocratie, quand elle s’applique, est avant tout un système de gouvernance, d’où sa tendance à s’universaliser indépendamment des différences culturelles, mais dans le cas des sociétés plurales, elle ne peut pas être résumée à ce rôle. La démocratie a aussi pour mission de  gérer les conflits par des procédures pacifiques et légitimes en intégrant l’idée que ces conflits ne sont pas seulement d’ordre individuel, de classe ou corporatiste, mais aussi des conflits d’ordre communautaire. Dans une vision libérale, il est vrai, l’État moderne ne reconnaît que l’individu comme sujet de droit et s’oppose à l’établissement de tout autre lien entre lui et le citoyen, mais dans une configuration nationale traversée par des groupes communautaires, fortement ou exclusivement représentés sur un territoire, comme c’est le cas de la Kabylie, l’État est entre deux choix, soit anéantir le particularisme comme a tenté de le faire le pouvoir algérien par une politique d’arabisation des populations, soit accepter la reconnaissance de ces groupes communautaires en leur accordant un droit à l’auto-gouvernement. La demande de reconnaissance par le Mouvement culturel berbère de la dimension amazighe de l’Algérie, si elle n’a jamais explicitement posé le problème dans sa dimension communautaire, parce qu’à l’origine les leaders de ce mouvement ont intégré cette demande de reconnaissance dans la problématique générale de la démocratie, il reste que dans leur impensé elle en est une. L’actualisation du discours de cette même élite, ces dernières années, vers des revendications de régionalisation, d’autonomie et d’indépendance de la Kabylie traduit l’évolution de cet impensé vers le pensé.

Crise du nationalisme algérien et droit à la reconnaissance
Si une communauté ne bénéficie pas d’un statut lui permettant d’intervenir dans le fondement constitutionnel de l’État, celle-ci se trouve de facto exclue de l’État. La diversité, lorsqu’elle est réellement reconnue dans une société, implique la pleine reconnaissance aux communautés de participer aux bases constitutionnelles de l’État pour faire valoir ses aspirations tout en intégrant les aspirations communes à construire un projet collectif national. Dans notre Manifeste, nous avons appelé à un nouveau contrat d’unité nationale inspiré de ce qu’a été le congrès de la Soummam de 1956 pour la révolution algérienne. Il peut être le prolongement historique dans une vision renouvelée, si on intègre le fait que le Mouvement national algérien s’est construit essentiellement comme une réponse au colonialisme français. Un regard nouveau et décomplexé sur notre histoire commune permettra, à coup sûr, d’en saisir les limites, et de comprendre que si le nationalisme algérien a réussi mobiliser le peuple algérien dans son combat libérateur, il en est tout autrement dans son ambition de construire un projet national intégrateur de toute la diversité algérienne pouvant donner corps à l’algérianité.
La crise du nationalisme algérien ne doit pas, toutefois, nous faire oublier que celle-ci n’est pas spécifique à l’Algérie et qu’elle traverse la majorité des nationalismes postcoloniaux dans les pays africains et asiatiques qui connaissent une diversité ethnique, religieuse ou identitaire. Diverses explications peuvent nous aider à comprendre la raison de ce phénomène politique ; on peut en citer les trois plus importantes : la mondialisation par ses effets d’uniformisation culturelle, l’effondrement de l’idéologie tiers-mondiste qui a servi de relais immédiat au nationalisme libérateur et en troisième lieu la prise de conscience de plus en plus affirmée des minorités ethniques de leurs droits fondamentaux grâce notamment au moyens de communications modernes.
Mais, le facteur aggravant dans cette crise  de l’Etat-nation, et celui-là est endogène, c’est l’absence de démocratie qui aurait permis l’émergence des valeurs de la citoyenneté  par l’accommodement des “nationaux” à la culture de la diversité et de la différence. À quelques rares exceptions (l’Inde et le Liban), tous les pouvoirs qui se sont installés après les indépendances nationales, ont imposé des régimes autoritaires porteurs d’une vision idéologisée de la culture et de l’identité.
Les processus d’intégration nationale n’ont été, alors, conçus que dans une démarche d’assimilation par l’imposition d’une langue et d’une culture dominantes. Sous l’étendard du progrès et du socialisme, des bataillons de militants, acquis à l’idéologie de l’État, se sont livrés à des campagnes de dénigrement et de rabaissement de toute forme d’expression d’un particularisme culturel. En Algérie, une année après l’indépendance nationale, le président Ben Bella, obnubilé par un nassérisme sectaire, n’a pas tardé à crier : “Nous sommes arabes, nous sommes arabes, nous sommes arabes !”, occultant ainsi une réalité amazighe que même l’occupant français n’a pas osé nier. Donc, juste après la guerre pour l’indépendance, de “nouvelles guerres” ont été engagées, par les États nouvellement constitués, cette fois-ci non contre l’ennemi extérieur mais contre “l’ennemi intérieur”, contre les particularismes locaux en occasionnant de véritables ostracismes culturels. Les blessures identitaires évoquées, plus haut,  selon l’expression de Charles Taylor, induites, par cette démarche politico-idéologique, constitueront alors le premier obstacle à l’intégration des populations restées attachées à leur culture et à leur spécificité.
Suivant l’explication que donne la théorie de la reconnaissance, un individu ne peut se réaliser par soi-même et pour soi-même sans la reconnaissance de sa propre culture. Si un arbre ne peut pas se développer sans racines, un individu ne peut pas se réaliser sans la reconnaissance de ses origines. Quelle que soit la dimension d’un homme, on ne peut pas l’identifier sans faire référence à sa culture d’origine : Aristote est un philosophe, mais c’est toujours en philosophe grec qu’il est présenté, tout comme Albert Einstein, présenté comme physicien allemand ou parfois comme physicien juif. Une approche universaliste du droit suppose la reconnaissance de l’égalité non pas seulement entre les individus mais aussi entres les cultures.
Pour le philosophe américain, Michael Walzer, l'appartenance  à  une  communauté  représente  un besoin  fondamental. L'individu appartient  d'abord à une communauté, à une culture, et c'est à l'intérieur de cette communauté et de cette culture qu'il forme ses conceptions de la justice et de la morale. C'est pour cette raison que les groupes d'appartenance sont considérés comme des biens en soi et qu'ils sont aussi importants que les droits de l'individu : “En  soi, la  communauté – culturelle,  religieuse et politique – fait partie intégrante de nos besoins. Et c'est seulement sous l'égide de ces trois types de communautés que tous nos autres besoins peuvent se développer pour devenir des besoins reconnus socialement [Michael Walzer, Sphères de Justice. Une défense du  pluralisme et de l’égalité, Seuil, 2013].”
Vouloir extraire un individu de sa communauté est un acte de dépossession identitaire et dans la moins favorable des situations, selon que cette dépossession n’est pas accompagnée d’une répression, c’est lui faire offrande d’un exil vers la culture dominante à laquelle il doit s’adapter et adopter pour se faire reconnaitre. L’excès de zèle de certaines élites, d’origine kabyle, dans la défense de l’arabisme renvoie à cette forme d’aliénation culturelle et identitaire.
Le dérèglement psychologique est allé tellement loin qu’un ex-Premier ministre ne s’est pas gêné d’affirmer : “Je suis arabe parce que je suis kabyle”, alors qu’il était plus sensé et plus simple pour lui de dire : “Je suis algérien parce que je suis kabyle.” L’espace manque, ici, pour évoquer la question de l’identité duale dans toute son étendue, et montrer comment  un individu peut à la fois se revendiquer d’une identité communautaire et   d’une identité nationale, cependant on peut se suffire par dire que l’identité n’est jamais une frontière, mais plutôt un horizon toujours renouvelé vers la recherche de l’universalité. Au lieu de les opposer, on gagnerait à trouver un espace de conciliation entre les différentes identités par la recherche  d’éléments d’identification communs. Dans le cas contraire, c’est aller droit vers l’affrontement “des identités meurtrières” pour reprendre le titre d’un livre de Amin Maalouf.

Construire la communauté des citoyens
Contre la  vision “communautarienne”, certains libéraux ont opposé l’idée que l’individu ne peut pas être défini seulement par sa communauté d’origine sinon on lui ôterait la liberté de s’auto-définir. La culture serait donc pour eux, dans ce cas, un lieu d’enfermement et non pas un espace d’émancipation, et  favoriserait, au contraire, la stigmatisation du groupe dominant. Pour répondre à cette critique, l’un des fondateurs du multiculturalisme, Will Kymlicka, a apporté de nouveaux éléments conceptuels pour éviter d’opposer les droits collectifs aux droits individuels. Il introduit  deux nouveaux concepts : “les restrictions internes” et “les protections externes”. Les droits collectifs ne deviennent légitimes et acceptables que s’ils permettent à une communauté de se défendre contre l’hégémonie d’une culture dominante (external protections). Cependant, ces droits collectifs n’autorisent pas les représentants d’une communauté à les faire valoir contre la liberté individuelle de ses membres (internal restrictions). Au Canada, pays où le multiculturalisme s’est imposé sous forme juridique par l’adoption d’une loi qui porte son nom, l’introduction des “accommodements raisonnables”, pour autant qu’ils reconnaissent et favorisent la diversité culturelle, ne permettent pas de  remettre en cause, par contre, les libertés individuelles.
Dans cette approche, la reconnaissance d’un droit collectif aux Kabyles ne peut pas donner lieu, par exemple, au maintien du statut de la femme dans les conditions que lui reconnaissait la culture kabyle traditionnelle. Tout cela, peut paraître bien loin des débats en Algérie et pourtant, ces questions intéressent toutes les sociétés traversées par des différences ethniques ou culturelles, et contrairement à ce que l’on pourrait penser les plus innovantes et audacieuses réponses sont venues, non pas du monde occidental, mais des pays de l’Amérique latine, notamment de la Bolivie où l’on a voté en 2009 une nouvelle Constitution qui a consacré la naissance de l’État plurinational. Pour ouvrir une parenthèse, la crise actuelle de la Catalogne trouve en grande partie sa réponse dans le refus du gouvernement espagnol d’aller vers cette forme d’État qui consacre des pouvoirs aussi étendus que ceux accordés par les pays ayant adopté le fédéralisme.
Dans l’hypothèse de la reconnaissance de la diversité, se pose alors la question subsidiaire du comment l’organiser et comment concilier l’identité culturelle avec l’identité civique. Il est dans l’ordre des choses de considérer que généralement ceux qui se revendiquent de l’identité civique font partie du groupe dominant, et que ceux qui mettent l’accent sur l’identité culturelle font partie de la minorité ou des minorités. Sauf que, dans le cas de l’Algérie, cette typologie n’est pas vérifiée puisque le groupe dominant se revendique aussi d’une identité, non pas civique, mais d’une identité supranationale et culturelle : l’arabo-islamisme. Et si l’idéologie de l’État met de manière symbolique le triptyque identitaire arabité-islamité-amazighité comme synthèse historique, la société, dans sa partie dominante, continue de développer une vision ethnico-religieuse de la nation algérienne : l’oumma.
Face à cette réalité, et si on veut réellement éviter que les clivages ne se renforcent jusqu’à un point de non retour, on peut envisager la citoyenneté, donc l’identité civique, comme le moyen de transcender les identités particulières pour arriver à la constitution d’une nouvelle communauté : la communauté des citoyens. Alors, il reviendra, selon les termes de Dominique Schnapper, à “l’État  d’organiser, dans son premier rôle, l’unité de l’espace politique commun, qui permet d’intégrer par l’abstraction et l’égalité formelle de la citoyenneté tous les individus, quelles que soient leurs origines sociales, religieuses, régionales ou nationales [Dominique Schnapper, La communauté des citoyens: sur l'idée moderne de nation, Gallimard,2003]”. En plaçant la citoyenneté au centre de la politique d’intégration nationale, c’est, d’une part, le processus démocratique qui sera favorisé et c’est d’autre part la recherche des éléments convergents qui seront recherchés par l’attractivité qui résultera de la construction d’un grand ensemble. En Algérie, nous avons la chance d’être de la même origine, nous sommes tous historiquement des amazighs, et l’Islam, en tant que religion, reste une croyance très largement partagée. Il reste notre rapport aux langues (l’arabe, le tamazight et le français) et à l’idée de la nation.
Ces deux catégories restent encore problématiques, mais il ne faut pas désespérer que l’exercice effectif de la citoyenneté ne vienne à lever les incompréhensions et encourager l’interculturalité. Si seulement on comprenait que face à la diversité, nous n’avons de choix  que  celui du développement de la culture de la diversité, alors nous aurions fait un pas considérable vers le vivre ensemble. Selon la définition de Tzvetan Todorov, “est barbare celui qui ne reconnaît la pleine humanité de l’autre”, il nous appartient alors à nous tous d’être des Berbères, au sens d’hommes libres, pour faire le pari que nous sommes capables de participer à la construction de rapports civilisés avec nos différences.

Par : Hamou BOUMEDINE
Actuellement le Coordinateur du RPK


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1 réactions
Argaz le 17/01/2018 à 4h25

Hamou BOUMEDINE la surdité qui a caractérisé les détenteurs de la chose politique en Algérie durant la fameuse crise berbériste de 1949 sont ceux-là même de ce IIIe millénaire et leur manière d'appréhender la notion de démocratie n'a pas évolué d'un iota pour prêter l'oreille aux appels pacifiques de cette région qui posait un regard de self-gestion eu égard à sa spécificité sociologique et culturelle. Cordialement.

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