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LE RESSENTIMENT LINGUISTIQUE

© D. R.

Face  aux  discours  haineux  de  certains  hommes  politiques, de  certains idéologues  et  de certains universitaires  qui  disent que “tamazight” ou  les “Berbères” sont  une  création et un complot colonial, il faut crier haut  et  fort que  les langues sont la dignifié de l’homme et sa richesse.” 

Le passé revient en force, avec les fantasmes d'origine, disait Régis Debray dans Madame H. Après le tout-“arabe”, nous revoilà à nouveau dans le tout-“Islam”. C’est ainsi que dans une récente déclaration, dans le cadre de la révision de la Constitution, le parti islamiste MSP, dirigé par Makri, propose à ce que l’usage du français dans l’administration et l’enseignement soit criminalisé et pis encore, que la charia soit un fondement de la législation en Algérie.

Encore un islamiste, ou plutôt un intégriste qui, par sa prétendue culture qui confond le fiqh et la chari’a, nous propose de progresser avec lui et son parti, de manière régressive, en effectuant un retour au VIIe siècle, éden perdu où on ne parlait pas le français et où on pratiquait la Loi de Dieu.

Comme dans chaque période de crise, le pouvoir algérien et ses caciques, tels que Makri, agitent les passions autour des langues, notamment la langue française. C’est ainsi qu’après quelques mois du soulèvement du 22 Février, le ministre de l’Enseignement supérieur propose de remplacer l’usage du français par celui de l’anglais dans les institutions universitaires.

Une mesure modérée par rapport à celle de Makri qui déplace le débat autour des langues du domaine de l’éducation à celui du pénal. Mais cette obsession maladive envers la langue française est révélatrice de l’échec et de la médiocrité de la politique algérienne qui, depuis 1962, n’a de réponse à ses impasses que l’incrimination de l’ex-colonisateur, de sa langue, de sa culture.

Pourtant, Makri, nos présidents et nos ministres n’hésitent aucunement d’aller se soigner à Paris ou à Genève, d’envoyer leurs enfants étudier et vivre dans le pays de l’ex-colonisateur, se baladant dans ses rues, mangeant sa nourriture et s’imprégnant de sa culture pour mieux gouverner, après, ceux à qui Makri veut pénaliser l’usage du français, le remplaçant par des mosquées, des écoles coraniques et des dépliants islamistes. 

Mais pour répondre à Makri, il faudra d’abord savoir : qu’est-ce qu’une langue ? Une question à laquelle il n’a pas de réponse, sauf la haine et le ressentiment. Une langue est le produit social de la faculté du langage et un ensemble de conventions nécessaires, adoptées par le corps social, afin de permettre l’exercice de cette faculté chez les individus. 

Dans son Cours de linguistique générale, publié en 1916, Ferdinand de Saussure, alors considéré comme le fondateur de la linguistique, considère la langue comme : un système de signes exprimant des idées, et par là, comparable à l’écriture, à l’alphabet des sourds-muets, aux rites symboliques, aux formes de politesse, aux signaux militaires, etc. Elle est seulement le plus important de ces systèmes (1). Une langue est un produit social dont l’existence permet aux individus d’exercer la faculté du langage.

Elle est un lieu où se crée du lien, du sens et de la transmission. Elle est lointaine des questions du Bien et du Mal, du halal et du haram. Une langue est aussi un médium, c’est-à-dire un moyen par lequel une idée devient une force matérielle. Dans le cas du français, on peut dire que c’est un médium à travers lequel il est possible d’accéder aux lumières, à la pensée critique, à la modernité et à l’universalisme.

C’est une langue de traduction et de circulation d’idées. C’est une langue plus grande que sa géographie, englobant une myriade de traditions intellectuelles en son sein. C’est une langue qui a dépassé les bornes du sacré, pour se délecter dans l’immense béance du profane, celle de l’ouverture et de l’altérité. Malheureusement, concernant le cas de la langue arabe, toute sa richesse et son exubérance est confinée, voire absorbée, dans et par le sacré. 

Dans ses Cahiers de médiologie, Régis Debray postule l’inséparabilité du contenu du discours et de son médium, c’est-à-dire le support matériel du message et les réseaux techniques et humains qui lui permettent de circuler. Dans cette perspective, le mode d’existence matérielle et le mode de diffusion d’un discours ne s’ajoutent pas à lui de manière contingente, ils interviennent dans sa constitution même. Autrement dit, on ne peut pas séparer ce qui est dit des conditions matérielles et institutionnelles du dire.

En restant dans l’optique médiologique de Régis Debray, on peut avancer que la pratique de la langue française est inséparable de l’esprit des encyclopédistes, comme Diderot, qui ont mis fin au despotisme des clercs ; de Voltaire et de ses lumières subversives ; de Jacques Derrida et sa philosophie de la “différence” ; d’Emanuel Levis et de sa pensée du “visage de l’Autre” qui me constitue. Le français, en Algérie, est comparable à des lunettes par lesquelles on appréhende le monde. Ce n’est ni une langue identitaire ni religieuse, c’est une langue de culture.

Par ailleurs, la pratique de la langue arabe est, hélas, inséparable d’une sacralisation qui l’affaiblit et lui porte préjudice. Elle est érigée en langue identitaire, à la manière d’un dogme. Elle est la langue d’un peuple élu – les Arabes – et de la religion vraie – l’islam. Elle est envisagée uniquement dans ces deux optiques : identitaire et religieuse. S’écarter de ces deux orientations, pour conquérir le monde de la culture, de la littérature, de la poésie, des sciences et de la philosophie est synonyme d’hérésie, voire d’apostasie.

Si Mokri ne sait pas ce qu’est une langue ou à quoi elle sert, il sait, en revanche, ce qu’est une langue de bois et à quoi elle est utile. Une langue de bois désigne un langage stéréotypé, propre à la propagande politique, une manière rigide de s’exprimer qui use de clichés, de formules et de slogans, et reflète une position dogmatique, sans rapport avec la réalité vécue.

Elle caractérise les discours bureaucratiques des dirigeants politiques de tendances populistes. Mokri use de ce procédé discursif afin de construire un ennemi fictif – les Français (les francophones en réalité) – pour l’opposer à un peuple imaginaire, les Arabes (les arabophones en réalité) – pour servir une cause politique creuse, basée sur le ressentiment postcolonial, revivre inlassablement l’épopée des conquêtes arabes et refaire ad vitam aeternam la Guerre d’Algérie.

De ce fait, la langue de bois dont use Mokri lui permet la construction d’une légitimité pour prendre la parole, la garder et l’ériger en vérité absolue, en dogme intangible. Elle est aussi un ensemble de formules ritualisées qui permettent l’affirmation de l’appartenance à un groupe, de parler à son nom et de lui dicter une ligne de conduite. Cette notion est munie d’un contenu idéologique fort, qu’il ne faut négliger. 

L’hystérie de Mokri et de ses partisans à l’encontre du français relève du ressentiment. Celui-ci a été et demeure une composante de nombreuses idéologies de notre siècle, tant de droite que de gauche, s’insinuant dans diverses expressions du socialisme, du féminisme, des militantismes, des partis religieux, du tiers-mondisme, etc.

Le ressentiment s’appuie sur quelques paralogismes principiels : la supériorité acquise dans le monde tel qu’il va est en soi et sans plus un indice de bassesse “morale” ; les valeurs des dominants doivent être, en bloc, dévaluées et méprisées ; toute situation subordonnée ou infériorisée donne droit au statut de victime ; tout échec, toute impuissance à prendre l’avantage dans ce monde peut se transmuer en mérite, en légitimation à l’égard des prétendus privilégiés permettant une totale dénégation de responsabilité.

Dans Les Idéologies du ressentiment (1997), Marc Angenot affirme que la pensée du ressentiment apparaît comme une tentative de maquiller une position frustrante et sans gloire, que l’on perçoit et subit, sans avoir à chercher à s’en sortir, ni à affronter la concurrence, ni à se critiquer, à critiquer l’aliénation, la mentalité “d’esclave” qui résultent de la condition même que la domination et la nécessité de s’y adapter vous ont faite. Le ressentiment est plus que le syncrétisme de l’idéologie et de la démagogie sophistique : c’est un modus vivendi, c’est-à-dire une manière de vivre faite à la fois de réel et de fantasmes.

À ce sujet, Pierre Bourdieu disait : “Le ressentiment est une révolte soumise. La déception, par l’ambition qui s’y trahit, constitue un aveu de reconnaissance. Le conservatisme ne s’y est jamais trompé : il sait y voir le meilleur hommage rendu à l’ordre social, celui du dépit et de l’ambition frustré.” (2) Le ressentiment comme idéologie n’est aucunement le produit des “peuples” ou des “masses” : il est le produit d’idéologues autolégitimés, de tribuns et de rhéteurs de rancunes toujours stimulables à profit, qui parlent au nom des leurs, à travers le silence des entités collectives dont ils s’instituent en porte-parole.

Comme l’idéologie, le ressentiment est l’expression d’une fausse conscience générée par une oligarchie d’idéologues qui prétendent incarner le “cri du peuple”, afin d’obtenir et de réaliser des intérêts et des rêves personnels. 

Face aux discours haineux de certains hommes politiques, de certains idéologues et de certains universitaires qui disent que “tamazight” ou les “Berbères” sont une création et un complot colonial, il faut crier haut et fort que les langues sont la dignifié de l’homme et sa richesse. L’arabe, le français, le berbère, l’hébreu, le latin ou le persan m’enrichissent. Effacer, dénigrer, criminaliser une langue ou des langues est un crime contre la dignité de l’homme.
 

Par : Faris LOUNIS
Enseignant universitaire

 


1- Ferdinand de Saussure, Cours
de linguistique générale, Paris, Payot, 2016, p.33.
2- Pierre Bourdieu, Les règles de l’art, Paris, Seuil, 1992, p.39.

 

 


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