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  • Le procès de Kamel Chikhi, dit "El Boucher", est reporté au 19 juin sur demande ses avocats.

A la une / Contribution

Saïd Sadi :

“L’épreuve de vérité”

© Archives/Liberté

Le pays est déserté par la conviction et le dévouement. L’engagement n’est consenti que s’il est suivi par un retour sur investissement rapide et vénal. L’Histoire longue est abolie.

Cette contribution n’a d’autre objectif que de livrer une analyse aussi claire que possible de la situation algérienne avec, hélas, ses avatars présents et ses sombres présages. L’auteur de ces lignes n’est ni candidat à quelque poste que ce soit ni partie prenante de l’une ou l’autre des mises en scène qui se profilent sous nos yeux depuis maintenant plusieurs semaines. Il est désormais superflu de rappeler un constat admis par tous : l’Algérie a manqué son départ d’après-guerre. Afin de justifier une candidature fantasque et humiliante, pour lui-même et la nation, le président à vie n’a rien trouvé de mieux que de proclamer son ralliement à l’idée de procéder aux réformes de fond préconisées par l’opposition démocratique qu’il a combattues pendant vingt ans d’un règne que paieront, dans le meilleur des cas, deux, sinon trois générations.

Le déni
Ce qui peut donc faire débat et mériter réflexion pour envisager des alternatives, du reste de plus en plus hypothétiques, à notre drame, ce sont les raisons objectives et subjectives qui ont fait d’un pays de cocagne une réplique africaine du Venezuela dont un chef d’État, ivre de son pouvoir et ignorant la détresse de son peuple, a fini par provoquer la mise sous tutelle de son pays. Encore qu’à Caracas des millions de personnes défilent dans les rues depuis des mois pour signifier leur refus de la soumission pendant qu’Alger bruisse de rumeurs nourrissant les fantasmes du retour de l’imam el mahdi.
Dans ses repères symboliques, ses fondements institutionnels et sa geste politique, avec leur cortège de régression culturelle, de délabrement social et de marasme économique, l’Algérie que nous avons connue a vécu. Et devant ce problème existentiel, la plupart des acteurs politiques se réfugient dans le déni. Il est, en effet, assez rare d’entendre dire que le naufrage qui arrive est la conséquence mécanique et prévisible d’un système oligarchique qui a confisqué, avant de les épuiser, les ressources morales, humaines et physiques du pays.
Les propositions les plus audacieuses assènent que le rejet d’un cinquième mandat, par ailleurs loufoque, suffirait à redonner crédibilité, stabilité et performance à l’État. Chaque clan assure que la machine qui a détourné le fleuve de l’espérance en 1962, broyant un destin promis à toutes les ambitions, serait un outil de progrès et une source de bonheur si les manettes lui en étaient confiées. On touche là au fond de la problématique nationale.  L’impasse algérienne n’est pas seulement angoissante par sa profondeur, sa complexité et ses implications, elle est aliénante par le fait que la domestication culturelle et politique des élites interdit la réflexion en dehors du périmètre conceptuel dessiné par des rapports de force historiquement régis par la violence et l’opacité. Et depuis 1988 que le pluralisme est toléré, une rengaine, confondant les causes et les effets, livre un verdict sans appel : l’Algérie ne souffrirait pas d’une conception politique qui, étouffant la vie publique, mène invariablement au désastre mais de la gestion maléfique d’un dirigeant, dénoncé a posteriori, c’est-à-dire à sa fin annoncée ou après sa chute. Au lieu d’explorer les issues, de plus en plus étroites, qui pourraient encore s’ouvrir devant les bonnes volontés, les différents intervenants prétendent qu’en usant des mêmes procédures et en agissant dans les mêmes instances, ils pourraient contenir sinon bloquer une tectonique des plaques dont le mouvement éloigne inexorablement le citoyen du dirigeant. L’affaire est pourtant sérieuse car l’amplitude de la faille est désormais telle qu’elle menace l’ensemble du sous-continent nord-africain. Et à voir les maigres annonces faites ici et là par les postulants à la magistrature suprême, force est de relever que la gravité du diagnostic de la lourde pathologie algérienne n’est ni vraiment perçue ni a fortiori assumée. Le pays est déserté par la conviction et le dévouement. L’engagement n’est consenti que s’il est suivi par un retour sur investissement rapide et vénal.
L’Histoire longue est abolie. Tout se passe comme si, tétanisé et fasciné par son bourreau, le client politique, redoutant la responsabilité de la vie libre préfère la sécurité de son incarcération. Le positionnement politique est dicté par l’instinct de survie et l’esprit est bridé par l’instant sur lequel nul n’a la moindre prise. Chacun cherche le parrain qui préserverait ses intérêts et, si possible, assouvirait ses haines. Se sauver du présent quitte à hypothéquer l’avenir de ses propres enfants. Voir l’écume et ignorer la houle. Nous en sommes là.

Spasmes et calculs
Il y a seulement quinze jours, l’Algérie vivait une situation de lévitation constitutionnelle. Un chef d’État inaudible et invisible, un conseil de la nation sans président, une Assemblée nationale cornaquée par un putschiste, une présidence du Conseil constitutionnel vacante et…un chef d’état-major qui jurait ne pas vouloir faire de politique constituaient l’invraisemblable virtualité politico-administrative du pays. Pour faire bonne mesure, un homme, parachuté à la tête de l’agglomérat qui se présente comme la colonne vertébrale de l’alliance présidentielle décide seul de dissoudre toutes les structures du parti.
Dans cet État sans âme ni visage, quatre gredins, dont les bases militantes effectives ne recouvriraient même pas leur propre famille, sont affectés aux tâches ménagères, le temps de permettre aux mentors de préparer le décor, colmater leurs différends et, autant que faire se peut, lustrer le poster-candidat. Deux partis de l’opposition, le RCD et le FFS - est-ce vraiment un hasard ? - ont opposé, chacun à sa façon, un rejet catégorique à un challenge électoral qu’ils disent n’être, dans les faits, que la reconduction d’un potentat. Au-delà, la classe politique est animée par des bégaiements mimétiques où les tergiversations fébriles spéculent sur un renversement clanique de dernière minute qui autoriserait un reclassement dans un moule inamovible. Exception qui confirme la règle : le parti islamiste MSP.
Adepte résolu et assumé du mouvement des Frères musulmans, il se place, comme tous ses congénères et par principe, au sein de systèmes dont ils connaissent parfaitement la faille originelle : l’illégitimité. Tactiquement, le frère musulman peut camper conjoncturellement une posture d’opposant mais sa stratégie reste intangible : l’entrisme est une approche que rien ne viendra jamais démentir. La démarche a sa logique et sa méthode. La logique postule que tôt ou tard la compétition autour du monopole de la religion tourne en faveur de celui qui s’en prévaut officiellement. La polémique sur la prière à l’école où le MSP et ses ouailles demandent l’application d’une Constitution qui stipule en son article 2 que l’Islam est religion de l’État vient rappeler les limites des ruses de contorsionnistes quand on piège les valeurs et principes qui structurent les nations. Concrètement, la méthode consiste à occuper le moindre espace disponible pour avancer ses pions en attendant que le fruit tombe. Pour le reste des prétendants, c’est le brouillard où l’improvisation le dispute à la précipitation.
Paradoxalement, ce sont les dizaines de candidats folkloriques, trop vite brocardés, qui illustrent le mieux ce moment historique singulier. Leur grouillante présence dans cette cabale est, au fond, l’expression la plus fidèle de la décomposition du maelström politique algérien. Pourquoi diable la candidature d’un prescripteur d’amulettes (il y en a au moins deux) serait-elle moins crédible que celle d’un poster ? Quant à ceux qui se présentent en assurant la jouer sérieux, on est consterné par l’indigence des propositions qu’ils mettent sur la table. Quelques bons sentiments, des caresses en appelant au nif national et une ou deux idées aussitôt contredites par une confession contraire donnent la mesure de l’impréparation à l’exercice d’une fonction aussi éminente que celle dévolue à une présidence de la République.

La panne perpétuelle
Dans ce lot, un ancien officier supérieur, probablement estimable en tant que personne, assure détenir la solution aux tempêtes qui s’accumulent au-dessus de nos têtes. Comme il peine à donner du contenu à ses intentions ou avancer des méthodes à même d’esquisser une feuille de route lisible, des voix spéculent sur des soutiens massifs et actifs dont il bénéficierait dans les rangs de l’armée. Une fois de plus et faute d’être appelé à se déterminer sur des offres politiques, le citoyen est invité à déléguer son libre arbitre aux mystères des sectes qui lui garantiraient ses droits et sa liberté. La roulette russe continue. Outre que rien ne vient corroborer ces allégations, il convient de redire, encore une fois, que les tractations occultes dans les officines militaires ne sont pas la solution mais la cause du malheur national.
Quand bien même ces supposés soutiens seraient-ils réels et vérifiables, celui qui en bénéficierait en serait obligatoirement leur obligé, ce qui, en Algérie, est la condition même du statu quo. On objecte déjà qu’une fois au pouvoir, l’heureux adoubé pourra toujours se libérer d’attaches encombrantes et orienter le pays vers des pratiques plus saines et plus transparentes. Si l’on s’en tient aux expériences passées, le pari est pour le moins risqué. Ni Ben Bella, ni Chadli, ni Zeroual n’ont pu s’émanciper des liaisons dangereuses qui les ont portés au pouvoir. Bouteflika a survécu à ses appuis parce qu’en bon artisan du clan d’Oujda, groupe militariste s’il en est, il a assumé et répondu à toutes les demandes des généraux quand il ne les a pas devancées.
Concéder une allocation de 12 milliards de dollars au secteur militaire dans une conjoncture économique aussi atone que celle que vit l’Algérie est la preuve que le pouvoir est toujours régi par une doxa militaire hégémonique. D’aucuns, habités par l’illusion des miracles immérités, se prennent à rêver d’un Attaturk algérien. Ce n’est faire injure à personne que de souligner les éléments qui distinguent à tous égards l’armée turque de celle de Boumediène, conçue et gérée de sorte qu’aucune tête pensante ne dépasse. Avec Attaturk, l’institution militaire a assumé la séquence consacrant la fin de l’Empire ottoman. L’armée algérienne, pour ce qui la concerne, a pris le pouvoir en 1962 pour imposer l’islamo-socialisme comme matrice doctrinale, marécage dans lequel ont prospéré les malentendus les plus obscurs. On aura observé que jusqu’à présent, tous ceux qui se sont exprimés sont restés vagues et sommaires sur des questions demeurées en suspens depuis l’indépendance et qui appellent, pourtant, des réponses aussi urgentes que précises.

Dans des sociétés aussi paralysées que la nôtre, la seule intervention de l’armée qui vaille eut été celle qui mît un terme à ses propres turpitudes. On voit mal l’avènement d’une révolution des œillets, qui a dissous le salazarisme au Portugal, advenir dans l’armée algérienne. Alors on tourne en boucle.

Les fausses pistes
Appelant à l’insurrection armée pour la libération nationale, la Proclamation du premier novembre ne pouvait pas, et ne devait pas, être autre chose qu’un texte succinct, un passe-partout politique destiné à mobiliser dans l’urgence le maximum d’Algériens dans un moment historique où la question nationale était encore en gestation conflictuelle, y compris parmi les militants les plus radicaux. N’engageant à rien en terme programmatique et n’impliquant aucune contrainte dans l’exercice du pouvoir, sa finalité ou son contrôle, elle est invoquée par tous les prétendants qui ne veulent pas ou ne peuvent pas assumer des choix institutionnels, sociétaux ou géopolitiques qui sont la sève de toutes les nations modernes. En aparté, les anciens militants les plus vertueux déplorent cette confusion et les abus qu’elle charrie mais ils sont rares à exprimer publiquement leur désenchantement et leur colère. En la matière, chacun peut relever que la plateforme de la Soummam qui a transformé une révolte en révolution est totalement évacuée du débat actuel. Ce document, qu’il ne faut ni sacraliser ni diaboliser reste, pourtant, à ce jour, le seul acte politique qui ait clairement formulé avant l’indépendance les fondamentaux d’un projet de société sur lequel se sont engagés les Algériens. Ce sont les structures et les orientations du congrès d’août 1956 qui ont encadré et porté le combat algérien jusqu’à son ultime consécration. Il se trouve que ce compromis a été neutralisé par un coup d’État perpétré au Caire en août 1957. Et contrairement à ce qui se dit ou se suggère ici et là, les causes de ce putsch ne sauraient être réductibles à une question de tempéraments ou d’ambitions irréconciliables.
On sait aujourd’hui que ces données qui ont pu jouer à la marge ont été exacerbées et manipulées par des puissances étrangères pour aspirer l’Algérie dans l’orbite de la pensée unique et de la gestion de la force brutale, déroutant ainsi un mouvement qui avait su fédérer et intégrer en pleine guerre des sensibilités nuancées et même franchement différentes. S’il faut veiller à rester mesuré et disponible à l’écoute en ces temps d’évanouissement avancé de la conscience nationale algérienne, il convient aussi de ne pas chercher à entretenir des leurres alternatifs en cultivant des mœurs politiques qui sont à l’origine de la congélation actuelle. Refuser, par ruse politique ou paresse intellectuelle, une mise à plat générale des faits et évènements qui ont conduit à notre déchéance, les refouler par peur ou culpabilité est la meilleure manière de précipiter une implosion nationale que tout annonce. Et les forces centrifuges sont déjà à l’œuvre. C’est dire si la censure et les diversions sont vaines. L’époque, la révolution numérique et la démystification de la guerre ont libéré la parole. Les tabous peuvent empêcher le pays de se construire mais ils sont inopérants dans la transmission des vérités vers de jeunes mémoires rétives à l’embrigadement. Cette évidence n’a pas imprimé la pratique politique ambiante. Ce qui fait que par manque de courage ou incompétence, les bribes de programme énoncées ne sont que de mièvres déclinaisons des bouillies politiques de l’archéo FLN : vouloir s’immerger encore plus dans un monde arabe déliquescent, invoquer la dimension religieuse comme socle libérateur exclusif de la collectivité, s’empaler sur des revendications post-coloniales désuètes ou vanter les mérites de la peine de mort alors que toutes les études ont démontré la fatuité de son caractère dissuasif est emblématique d’un discours vaporeux, qui a de tout temps irrigué le système algérien. Ces idées qui ont parasité une scène nationale stérilisée par le dirigisme intellectuel sont maintenant toxiques en ce qu’elles véhiculent une charge irrationnelle qui préempte la raison et la liberté, seuls outils permettant d’appréhender la réalité politique.

Pérenniser l’audace
En plus de la néantisation de la question environnementale qui nous réserve un réveil aussi brutal que douloureux, l’autre grand absent du débat est le dossier, pourtant vital, de la relance de la construction démocratique nord-africaine. Alignés sur un bellicisme négateur de règles économiques les plus élémentaires, conditionnés par un terrorisme politique entretenu par des parrains couvant des intérêts maffieux, les postulants esquivent le principe même d’une mise à l’ordre du jour d’un chantier qui conditionne l’avenir d’une région dont nous sommes un des constituants majeurs auquel il revient, en premier, de dénouer les ligatures mortifères.
Dans ce climat délétère, la région qui fut jusque-là le meilleur laboratoire des initiatives et projections politiques innovantes du pays se voit assignée une mission à contre emploi. Figurée par ses déchets, la Kabylie a servi de condiment folklorique à la tambouille politique du pouvoir et s’expose, présentement, comme le principe actif d’une spoliation éhontée de la ressource nationale, doublée d’une mission de pollution d’un combat démocratique qu’elle a si souvent amorcé. Boumediène a voulu museler la Kabylie, Bouteflika s’est donné comme objectif de la pervertir. A voir la vitalité des cafés littéraires ou la vigueur des comités de villages, il est aisé de déduire que malgré la mobilisation de moyens colossaux, les deux options ont fait long feu.
Plus généralement, les migrations de la jeunesse, asservie par un système éducatif archaïque, vers le Nord ou la permanence de ses contestations dans le grand Sud signent un échec patent du modèle FLN.
Enfin, la diaspora algérienne affiche encore une disponibilité que n’ont pas découragé les stigmatisations revanchardes et des retours au pays peu stimulants.
Par quelque angle que l’on appréhende la situation, force est de constater que les promesses réformatrices lancées de l’intérieur du système se sont toutes avérées illusoires et qu’en la circonstance, elles ne figurent même pas dans l’agenda du pouvoir. Jusqu’à preuve du contraire, toutes les énergies positives naissent, s’organisent et s’expriment dans des espaces autogérés.
On entend déjà les avocats des causes perdues pointer du doigt la sévérité de la présente analyse.
Ce serait se méprendre sur la vraie nature des problématiques qui pèsent sur notre destin, l’intensité de leurs manifestations sous-terraines et les conséquences de leurs projections finales.
Avec d’autres patriotes, le rédacteur de cette contribution a participé à des actions et compétitions inscrites dans les cadres institutionnels en faisant preuve de la patience, certains ont dit naïveté, qu’appelaient les difficultés qui pouvaient accompagner la construction d’une jeune nation. Il a bien fallu constater que le système algérien est inamendable. Il a été récemment rappelé, à juste titre, que l’exigence et l’obtention des procès-verbaux lors des dépouillements n’ont pas empêché l’administration de transmettre d’autres documents lors de la consolidation des résultats. On se souvient que l’installation officielle et publique des commissions des réformes de l’école, de l’État et de la justice, mises comme autant de conditions à l’intégration au gouvernement, ne connurent aucune suite… Et la liste des engagements reniés est longue.
Faut-il encore rappeler que la question du pluralisme politique, le dossier de l’identité nationale, celui des droits de l’homme, entre autres, ne sont endossés par le pouvoir, avec retard et malice, qu’au prix de longues et douloureuses luttes ? Comme tout ce qui est consenti de mauvaise foi, le traitement est généralement artisanal, voire, en certaines occasions, plus dommageable que la répression. Il n’empêche, grâce aux combats audacieux la nation évoque, vaille que vaille, ce qui touche à son intimité politique et sociétale. Ces avancées sont le fait d’une militance autonome et offensive qu’il faut savoir faire partager au plus grand nombre.
Dire aujourd’hui que la résurrection algérienne doit se concevoir en dehors des carcans officiels ne relève ni du dépit, ni de la surenchère, ni de la radicalité.

Face au destin
La mise en perspective d’un nouveau destin ne sera pas le fait du pouvoir. Il ne sait pas et ne voudra pas le faire. Il peut, dans le meilleur des cas, être associé à une sortie honorable consacrant sa fin de vie. Aucun des acquis qui viennent d’être rappelés n’a été le fruit d’une décision du régime. Il en sera de même pour la recherche d’une nouvelle configuration nationale à laquelle appellent depuis des années les opposants les plus raisonnables. Sauf que si on attend de voir le pouvoir s’y résoudre, ce sera trop tard car, cette fois, le sujet tient du one shot. On peut toujours rattraper un retard ou corriger une trajectoire sur un chantier si lourd et si complexe soit-il, mais l’Histoire n’offre pas beaucoup d’exemples de nations ressuscitées quand elles ont sombré. Or, c’est bien la survie de la nation qui se joue sous nos yeux.
L’inévitable menace islamiste qu’on ne manquera pas de brandir ne vaut que s’il y a une volonté du régime de l’instrumentaliser pour justifier un maintien que son bilan condamne. Imposer un cahier des charges où les principes démocratiques seraient des postulats auxquels doit souscrire tout compétiteur est une chose faisable et éprouvée avec succès chez nos voisins.
Face à l’enjeu du destin national, l’échéance du 18 avril est, au fond, un épiphénomène. Ceux qui, ignorant les enseignements du passé, ont, malgré tout, voulu s’y engager vérifient quotidiennement, et à leurs dépens, la vanité de disputer dans son antre la victoire à un spectre représenté par son image. Qu’ils se retirent au dernier moment ou qu’ils crient leur indignation le soir des résultats est, en vérité, anecdotique. L’essentiel et l’urgence sont ailleurs. Maintenant que nous nous sommes soumis à des affronts que peu de peuples ont accepté de supporter, maintenant que le fard par lequel nous avons maquillé nos petitesses a fondu, maintenant que l’orgueil mâtiné de racisme que nous opposions à nos frères subsahariens nous est interdit, nous sommes obligés de nous regarder tels que nous sommes avant d’affronter le regard de nos enfants.
Nous n’avons d’autres choix que de nous repenser à travers de nouvelles valeurs et par des mécanismes opérationnels étrangers à la grammaire politique du système.
La bataille sera rude, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne sera pas loyale si nous nous donnons les moyens de la préparer avec clarté et méthode. C’est bien connu, il n’y a de bataille perdue que celle qui n’a pas été livrée. À ceux qui seraient impressionnés par les menaces d’apparatchiks vantant la capacité du régime à contenir la rue, il faut rappeler cette vérité.
Les Algériens n’ont pas gagné leur indépendance parce qu’ils disposaient d’une force supérieure à celle de l’armée française. Ils se sont libérés le jour où ils ont compris qu’il n’y avait rien à espérer de l’ordre colonial.
Alger, le 13 février 2019


S. S.


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