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LES ÉCHOS POLONAIS DE LA GRANDE GUERRE

© D. R.

Par : JAN ROKITA
MILITANT DE L’OPPOSITION DÉMOCRATIQUE JUSQU’À 1989, DÉPUTÉ AU PARLEMENT POLONAIS (1989-2007)

 

Le buste du héros national polonais Maréchal Pilsudski, le père fondateur de la Pologne indépendante en 1918, façonné par Edward Wittig. Le buste se trouve au Musée des beaux-arts d’Alger. © D. R.

Dans  son  célèbre  livre  Les  Somnambules,  le  professeur  britannique Christopher Clark mène une enquête sur les motivations qui poussèrent les Européens à s’affronter en 1914. Il en conclut qu’il s’agissait plus d’une tragédie que d’un crime : la Grande Guerre fut déclenchée par des gens inconscients – tels des somnambules – de l’envergure catastrophique qu’allait prendre le conflit. Hécatombe des victimes, dégâts matériels, mais avant tout l’écroulement de l’ordre politique européen, par d’aucuns porté aux nues encore aujourd’hui comme “un beau XIXe siècle”. Paru cent ans jour pour jour après l’attentat de Sarajevo déclencheur des hostilités, l’ouvrage de Clark est devenu une “bible” des politiques et intellectuels qui s’extasiaient de chacune de ses phrases lors d’innombrables colloques et conférences, en nous mettant tous en garde contre le retour possible de ce même type de somnambulisme. Vue de la perspective de la “belle époque” occidentale, que la guerre interrompit très brutalement, la narration dictée par Clark est non seulement logique mais aussi moralement noble. Or, les expériences des Polonais, et plus largement des Européens du centre et de l’est, sont radicalement différentes et restent mal perçues ou carrément incomprises par les Français, les Italiens et même les Allemands d’aujourd’hui.

L’une des phrases les plus connues de la littérature polonaise, ancrée dans la  mémoire collective des écoliers polonais, est une supplication “Seigneur, accordez-nous la guerre générale pour la liberté des peuples” contenue dans “Les Livres des pèlerins polonais” du grand poète national Adam Mickiewicz. Cette prière est considérée comme une annonce prophétique d’une guerre qui mettrait un terme à une occupation étrangère longue de plus d’un siècle, en apportant aux Polonais la liberté et la possibilité de vivre dans leur propre État. Dans la narration polonaise, l’année 1914 n’est donc ni un “crime” ni une “tragédie”, mais au contraire, une “promesse” de liberté qui s’accomplira d’ailleurs pleinement quatre ans plus tard, avec la chute des empires allemand, russe et autrichien qui se partagent la Pologne depuis le XVIIIe siècle. Pour la vision que les Polonais ont du monde et de leur emplacement dans celui-ci, c’est un moment crucial. La victoire anglaise et française fait recouvrer aux Polonais leur liberté, en gravant ces deux nations comme “amies” et “alliées” dans l’ADN de la conscience politique polonaise, transmis de génération en génération. Mais ce n’est pas suffisant. La victoire en 1918, et tous les enfants en Pologne le savent, n’aurait pas été possible sans l’intervention, une première dans l’histoire de l’Europe, des Américains. Quand, peu de temps après, dégoûtés de la qualité de la politique européenne, ils quittent le continent, il devient clair pour tout le monde qu’une nouvelle tragédie est inévitable. La Seconde Guerre mondiale en est la preuve la plus éclatante. Et c’est ainsi que la conviction de la puissance presque “magique” de la présence des Américains en Europe s’imprime dans l’ADN politique façonnant l’identité des Polonais.
Ressuscité en 1918, l’État polonais est incapable de se penser autrement qu’en privilégiant le prisme d’une union centre-européenne plus large. C’est l’écho évident des temps où la dynastie lituanienne des Jagellon avait la mainmise sur une vaste et puissante fédération de deux nations, les Polonais et les Lituaniens dont les deux capitales étaient Cracovie et  Wilno. Certes, le mouvement nationaliste polonais voit la souveraineté surtout par le prisme ethnique, mais la prise du pouvoir par Józef Piłsudski (son buste se trouve toujours au Musée de beaux-arts d’Alger) le jour même de l’armistice signé à Compiègne – le 11 novembre 1918 – fait que ce ne sont pas les “nationalistes” mais bien les “prométhéens” qui définissent les grandes lignes du nouvel État. Des alliances militaires avec les Lituaniens, les  Ukrainiens et les Biélorusses libérés de la domination russe eux aussi, dont le sens profond devait être la mise en place d’une nouvelle union en Europe centrale et orientale, s’écroulent devant la poussée des Bolchéviques. 
Les Polonais parviennent à sauvegarder, en été 1920, leur souveraineté mais n’ont plus de force pour renouveler l’idée d’une union dans cette partie de l’Europe. Cette tentative échouée résonnera cependant comme un écho dans les années 30. et 40, quand ces terres deviendront le champ d’affrontements entre nationalismes, et se prolongera tout au long du XXe siècle, pour être fortement perceptible encore aujourd’hui.
C’est avant tout l’écho des rêves polonais d’une intégration politique (on s’en est aperçu avec le temps) libre de toute tentation de ne réaliser que des intérêts particuliers centre-européens. L’intégration de cette partie de l’Europe est envisageable uniquement dans le cadre d’un grand projet européen. Qui l’ignore ne comprendra jamais l’indéfectible enthousiasme des Polonais vis-à-vis non seulement de l’UE mais aussi de son élargissement à d’autres pays : Ukraine, Biélorussie, Moldavie ou Géorgie. Ce “transfert” de l’Union à l’Est est la mission politique de l’État polonais actuel, et si on l’oublie, on n’est plus capable de comprendre la politique polonaise de ce dernier quart de siècle. 
C’est aussi l’écho de la mémoire polonaise. Le souvenir des événements de 1920 où la Pologne luttant pour sa survie est oubliée par les puissances européennes “alliées” et “amies”, dont surtout l’Angleterre qui, sous la houlette de Lloyd George, se range paradoxalement du côté des Bolchéviques, en exigeant, lors de la conférence de Spa, que la Pologne renonce au profit de la Russie soviétique d’une moitié des territoires, correspondant à ce que les tsars lui avaient pris de force au XVIIIe siècle. Ce qui naît à l’époque, cette méfiance intuitive chez les Polonais envers leurs “amis” Européens, renforcée en septembre 1939, est palpable encore de nos jours. 
Cet écho lointain fait vibrer aussi la sensibilité bien polonaise face aux destins des Ukrainiens et des Biélorusses et à leur rejet par l’Europe. Qui ne le comprend pas, ne comprendra jamais pourquoi c’est en Pologne que sont venus s’installer et travailler plus d’un million d’immigrés ukrainiens, accueillis les bras ouverts par la grande majorité des Polonais, et pourquoi au sommet de l’UE c’est le Premier ministre polonais qui promeut (et avec succès) l’idée d’un plan de vaste soutien économique à la Biélorussie .
Dans son célèbre livre, Clark a prouvé que les échos de la Grande Guerre étaient bien audibles dans la politique d’aujourd’hui. C’est une vérité. Mais n’oublions pas que les échos polonais résonnent d’une tout autre manière que ne les a entendus l’excellent historien britannique.

 


Texte publié dans le mensuel Wszystko Co
Najwaniejsze (Pologne) dans le cadre d’un projet
d’éducation historique de l’Institut de la mémoire
nationale


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