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UNIVERSITÉ

Les sciences sociales et humaines et leur rapport à l’entreprise

Les sciences sociales que d’aucuns, chez nous, méprisent ou réduisent, comme l’a fait l’ex-Premier ministre Abdelmalek Sellal, à une poésie désincarnée, sont considérées sous d’autres latitudes “civilisées” comme extrêmement utiles et complémentaires des sciences dites “exactes”.

Le partenariat université-entreprise ne devrait en aucun cas exclure ou frapper de nullité les sciences sociales et humaines. En son point huit, le Conseil européen que nous avons déjà cité (voir les articles précédents), “souligne que le dialogue université-entreprise ne doit pas se limiter aux seuls secteurs des mathématiques, des sciences et des techniques mais doit concerner tous les domaines, par exemple les études littéraires”. Alors qu’en Algérie, ces disciplines sont considérées, en particulier par nos politiques et technocrates comme étant superflues, ailleurs, elles recueillent au contraire de plus en plus les suffrages des chefs d’entreprise. Le même Conseil européen juge nécessaire de “renforcer tant l'interdisciplinarité et la transdisciplinarité des programmes d'éducation et de recherches que la coopération entre universités et que, de ce point de vue, les TIC constituent un outil essentiel”. Se faire prisonnier de sa spécialité étroite, comme c’est partout ou presque le cas en Algérie, c’est se priver des apports des sciences connexes, c’est restreindre ses champs de connaissance au strict minimum. Comme le fait remarquer à juste titre mon collègue le professeur André Grelon, l’interdisciplinarité est ce qui permet de s’affranchir de l’étroitesse de sa spécialité d’origine. D’où son questionnement : “Comment dans une thèse de sciences sociales (notez d’entrée le pluriel) ne pas être amené à dépasser sa discipline d’origine devant la complexité du sujet qui se dévoile au fur et à mesure qu’on avance dans la recherche ?” À cet égard, le terrain constitue le lieu idéal pour mettre en œuvre une telle dynamique. Les étudiants de Constantine 3 envoyés par leur enseignante observer le développement de la nouvelle ville ont bien dû constater que leur étude soulevait des problèmes démographiques, sociologiques, anthropologiques, économiques et urbanistiques… pour ne lister que les sciences sociales les plus évidentes. Une recherche de sciences sociales peut être conduite à chercher son bien au-delà même de ces disciplines communes. Je pense par exemple à une belle étude sur les mineurs du fer en Lorraine. Le chercheur a étayé son travail d’histoire sociale par des éclairages en géologie, en mécanique industrielle, en médecine du travail, en économie régionale et en géopolitique… Pour que de tels apports soient intégrés de façon cohérente à la démarche de recherche, encore faut-il y être ouvert, donc préparé. Ce doit donc être le rôle de l’équipe pédagogique que de montrer aux doctorants qu’il leur faut dépasser leur culture mono-disciplinaire initiale pour se couler dans la posture du chercheur lequel, pour mener à terme son travail, va s’ouvrir à d’autres savoirs que ceux qu’il a fréquentés jusqu’alors. 

Faut-il valoriser ou condamner au rebut de l’histoire les sciences sociales et humaines ?
Les sciences sociales que d’aucuns, chez nous, méprisent ou réduisent, comme l’a fait l’ex-Premier ministre, Abdelmalek Sellal, à une poésie désincarnée, sont considérées sous d’autres latitudes “civilisées” comme extrêmement utiles et complémentaires des sciences dites “exactes”. Les recommandations qu’on vient de lire du Conseil européen concernant la prise en compte des études littéraires dans le processus de la connaissance du monde social et économique, et l’exemple fourni par le professeur Grelon de ce chercheur français qui a conduit “une belle étude sur les mineurs du fer en Lorraine” soulignent bien l’extrême intérêt que l’on accorde dans les pays développés à l’interdisciplinarité, et donc au dialogue nécessaire entre les différentes disciplines. Or, en Algérie, la tendance dominante n’est pas de faire sauter ces barrières arbitrairement instituées entre ces disciplines, mais de les ériger en normes. De là s’explique en effet l’appauvrissement de nos connaissances de la société et aussi de l’évolution scientifique du monde. Tandis que la logique suppose le dialogue et la complémentarité entre ces différentes spécialités, le système éducatif algérien et la représentation du monde qui en découle instituent au contraire des clôtures quasi étanches entre elles et affectent surtout les sciences sociales d’un signe absolument négatif, comme si ces sciences réputées “molles” n’étaient porteuses d’aucune “plus-value”. 
Au contraire de cette vision étriquée du monde dont se nourrit l’élite politique algérienne et s’en délecte même, le Conseil européen a, dans sa recommandation XV, n’a pas manqué d’insister sur “… la nécessité de donner du prestige aux travaux d'investigation et de recherche et de les entourer d'incitations, non seulement dans les domaines scientifiques et techniques mais aussi dans les domaines des sciences sociales et humaines qui constituent un réservoir de connaissances de qualité pour les activités commerciales de pointe…”. Par ailleurs, le même Conseil européen invite tous les États membres à déployer les efforts nécessaires en vue d’apporter “des améliorations des performances des universités européennes par l'application du principe du "triangle de la connaissance" (éducation, recherche et innovation), en tenant compte de la nécessité de resserrer les liens entre les entreprises et les universités, comme en témoignent les communautés de la connaissance et de l'innovation (CCI) de l'Institut européen d'innovation et de technologie (IET), et encourage parallèlement les universités à intégrer l'environnement économique et social dans leur principale sphère d'activité dans le cadre de leurs programmes de recherche et d'innovation”. Il souligne du même coup que “l'amélioration du dialogue et de la collaboration entre les universités et les entreprises offrira davantage de possibilités de retirer des avantages mutuels qui non seulement stimuleront la croissance économique, mais qui présenteront aussi une utilité sociale plus large, puisqu'ils contribueront à améliorer en permanence la société fondée sur la connaissance”.

La place des sciences sociales dans l’économie de la connaissance
Tous les chercheurs avertis s’accordent en effet à dire que le savoir produit par les sciences sociales et humaine est d’un usage pluriel et utile au développement social et économique de la société, et leur apport en la matière n’a rien à envier aux sciences exactes qu’elles complètent. “Du marketing au recrutement, les sciences de l'homme sont appliquées dans tous les domaines de la vie de l'entreprise. Une présence qui passe par des techniques et des experts, mais aussi par une utilisation diffuse des concepts et des connaissances issus de la sociologie, la psychologie, l'économie, la linguistique...” En d’autres termes l’usage du savoir issu des sciences sociales en entreprise est pluriel, puisqu’il y mobilise les sociologues des organisations et du travail, les psychosociologues, les économistes et les historiens. Depuis près d’un demi-siècle l’appel, par les entreprises, à ces disciplines est devenu très fréquent comme en témoigne la publication, en 1994, d’un numéro spécial de la revue Entreprises et histoire, intitulé précisément “Le recours aux sciences sociales” dans lequel Véronique Beillan procède à une rétrospective historique de l’usage et de l’intégration de ces disciplines au sein de nombreuses entreprises françaises. De nombreux chercheurs, comme Meynaud (1996), Meynaud Hélène Yvonne et Marc Xavier  (2002), Palmade et Dubost (1996) ont démontré “combien les sciences sociales sont des disciplines vivantes, dont les acquis, conclusions et méthodologies sont perfectibles”. Certes, les sciences sociales ne sauraient se prévaloir, à l’instar des sciences techniques, des dépôts de brevets ou de “de mise en orbite de sondes spatiales”, mais leur “leur utilisation en tant que «technologie sociale» — c’est-à-dire pour la conception de pratiques particulières d’action sur les individus (politiques publiques, organisations, actions collectives, etc.) – ne doit pas être ignorée ni minorée, mais elle ne concerne que quelques recherches bien précises. La sociologie des organisations ou l’économie de l’entreprise disent des choses tout à fait importantes pour celui qui voudrait améliorer le fonctionnement de son entreprise ou de son administration, mais limiter l’utilité des sciences sociales serait avoir une vue bien étroite du problème. Ce serait ramener l’utilité d’un savoir à sa seule composante économique – en tant qu’allocation des ressources rares – qui, aussi importante soit-elle, n’a aucune raison d’être la seule prise en considération.
En effet, les sciences sociales ont bien d’autres utilités. Comme toute science, elles ont pour conséquence une action de transformation du monde. Mais cette transformation n’a pas seulement lieu dans la technologie sociale, mais aussi par la diffusion des résultats de la science dans la société. C’est en effet à ce moment-là que les acteurs se les réapproprient et leur donnent sens en fonction de leurs situations. D’une façon générale, les sciences sociales sont utiles parce que les acteurs s’en servent, et ils s’en servent de façons diverses et difficilement contrôlables. On peut, certes, penser au militant qui utilise Bourdieu comme argument de mobilisation, mais aussi, pourquoi pas, au père de famille qui utilise Bourdieu pour faire acquérir à son enfant un habitus à même de satisfaire ses désirs d’ascension sociale…” De l’argumentation qui précède, il apparaît clairement que les sciences sociales et humaines ne sont pas aussi superflues que le prétendent certains esprits chagrins ou incultes, mais ressortent bel et bien d’une science économiquement et socialement utile.


A. R.
(*) Professeur des universités (M’sila)


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Commentaires
2 réactions
Universitaire le 22/03/2018 à 11h11

Dans Le Monde diplomatique d’Octobre 2015, p.02, Sous le titre : Le Japon contre les sciences humaines, il est écrit que : Le ministre de l’éducation a envoyé une lettre aux présidents des universités du Japon pour leur demander de fermer des départements de sciences humaines et sociales, jugés inutiles. La décision suscite tant de protestations que même le syndicat patronal a s’en démarquer (Asahi Shinibun, 10 septembre 2015).

Universitaire le 22/03/2018 à 11h12

« Nous souhaitons le contraire (de la décision gouvernementale). Ce qui est important pour les étudiants dans les universités et les écoles supérieures, c’est de comprendre la diversification des cultures et des sociétés à travers diverses expériences, comme l’étudient les étudiants à l’étranger » note Keidutten (le syndicat patronal japonais). En juillet, le Conseil Scientifique du Japon, une organisation qui rassemble deux mille chercheurs, a signé une pétition contre la lettre du ministre.

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