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Maghreb la parabole des aveugles


Par : Djaffar lakhdari
         Militant politique

Lorsque l’on interroge les protagonistes des grands conflits quand ceux-ci s’achèvent, avec leurs lots de destructions et de malheurs, il est rare d’entendre d’autres commentaires que “nous n’avons pas voulu ça”. L’étude des grands conflits récents montrent qu’en effet, c’est souvent le cas. Escalade d’engagements (cas des États-Unis au Vietnam), engrenages dus aux systèmes d’alliances et mécanismes de mobilisation font que sans vraiment l’avoir voulu, tout en s’y préparant, la guerre s’impose. Cette machine infernale ne pourrait, cependant, fonctionner s’il y manquait trois éléments fondamentaux. 

Le premier est la tension durable avec l’adversaire potentiel qui fait que celui-ci, qu’on finit par ne plus connaître, apparaît, au fil des ans, comme un ennemi “naturel”. La construction de “l’ennemi naturel” doit beaucoup à la propagande des parties, s’adjugeant chacune, presque toujours, la défense d’une cause juste et noble (la liberté, le droit des peuples, la défense de la nation…) qui permet de diaboliser l’adversaire. Elle doit aussi beaucoup aux plaies de l’histoire et à la rupture durable des liens. Le surarmement des parties, leur préparation au pire, fait alors que le pire devient probable. Le second est l’illusion, presque systématique chez les protagonistes, de posséder un avantage stratégique qui fait que la guerre serait courte et victorieuse, donc envisageable. Le troisième est l’activisme de forces politiques considérant que d’un conflit majeur peut naître la solution à laquelle elles aspirent, peu importe donc le prix. Elles font leur l’aphorisme bien connu : “Mieux vaut une fin effroyable qu’un effroi sans fin.”

L’historien australien Christopher Clark a bien décrit cette mécanique infernale qui a conduit l’Europe dans le plus grand conflit de l’histoire. Conflit, qui, comme le note, à juste titre, l’historien allemand Ernst Nolte, commence en 1914 et s’achève en… 1945.  Clark montre l’enchaînement des faits qui ont conduit les Européens à un suicide collectif, au terme duquel, ils se sont mutuellement détruits, neutralisés et ont perdu définitivement la suprématie mondiale qu’ils avaient jusqu’en 1914. Cet affrontement a finalement aussi permis aux puissances émergentes, non européennes, de se partager l’Europe en zones d’influence. Clark montre ainsi qu’outre le jeu bien connu des alliances et la préparation matérielle et morale de tous au conflit, l’irrédentisme actif et résolu de quelques groupes ultranationalistes et minoritaires en Europe a été la mèche qui a mis le feu aux poudres. L’Europe a ainsi marché à sa perte tel un somnambule, à mille lieues d’imaginer que ce continent qui se voyait comme la civilisation au singulier plongerait en quelques années dans une barbarie sans équivalent dans l’histoire.  Nous connaissons aujourd’hui une tension et des risques similaires d’un engrenage fatal au Maghreb, toutes proportions gardées. Tous les paramètres d’un conflit majeur sont réunis, et si nous n’agissons pas résolument pour l’empêcher, son occurrence n’est plus à exclure avec les développements récents que nous connaissons. La question du Sahara occidental en est le levier.

La région la plus homogène et la moins intégrée au monde 
Pourtant, le Maghreb a de fortes singularités qui l’ont mis à l’abri, depuis près de cinquante ans que ce conflit latent dure, d’un emballement mortifère. Ce n’est, en effet, pas le moindre des paradoxes, le Maghreb est une vaste région qui, en Méditerranée, présente la plus forte homogénéité. Homogénéité ethnique, culturelle, linguistique et religieuse sans équivalent dans tout le pourtour méditerranéen. Homogénéité forgée par l’histoire et déterminée par la géographie. Cette homogénéité a fait que dès l’origine (Conférences du Caire 1927, de Tanger 1958), les mouvements nationalistes ont inscrit le rapprochement entre les pays du Maghreb au fondement même de leur projet, se sachant portés par un puissant sentiment de solidarité entre les peuples de la région. Ce sentiment a survécu aux vicissitudes de l’histoire et explique sans doute qu’aucun régime n’a osé dépasser un certain seuil dans le conflit. Déclencher une guerre serait vécu comme une trahison de cette aspiration commune et signerait sans aucun doute la fin du régime qui en serait responsable. En outre, les enjeux de puissance, au regard de l’Europe du XXe siècle, sont, bien entendu, absents, eu égard à la force économique et à l’autonomie stratégique des pays du Maghreb, en dépit de l’illusion qu’ils peuvent entretenir sur ce dernier point.

Aucun d’entre eux ne dispose d’une industrie qui lui permettrait de gérer de manière autonome un conflit de longue durée.  S’agissant de pays de taille comparable, l’Algérie et le Maroc en cas de conflit direct revivraient probablement au scenario catastrophique de la guerre Iran-Irak. Une destruction mutuelle assurée sans aucun gain avec, au final, la ruine de ces pays et leur mise sous tutelle. Le paradoxe est que dans le cas du conflit Iran-Irak, l’Algérie officielle a déployé, en vain, tous ses efforts pour empêcher ce conflit qu’elle jugeait à juste titre absurde, au moment même où elle entrait indirectement dans l’engrenage du conflit du Sahara occidental. Ce scénario catastrophe a, pour les raisons déjà évoquées, peu de chances d’advenir en dépit des derniers développements dans la région. Mais ce peu, c’est déjà trop.

La “main de l’étranger” ne crée pas les problèmes, elle les exploite 
Qui aurait pu ainsi imaginer au lendemain des indépendances et du nationalisme arabe triomphant, que l’Irak, la Syrie, le Liban, la Libye et le Yémen seraient un jour dans l’état où ils se trouvent aujourd’hui ? Des crises internes ou régionales, ignorées ou mal gérées par des régimes coupés de leurs peuples et des réalités, ont conduit au chaos. Les causalités externes, complaisamment et systématiquement évoquées, véritables mantras des responsables qui refusent d’assumer leur responsabilité, n’interviennent en réalité qu’à la marge de ces crises. Laisser s’installer durablement un mécanisme de conflit à ses frontières, c’est prendre le risque que des forces externes puissent peser sur son évolution, redéfinir à leur avantage le jeu des alliances. La “main de l’étranger” ne crée pas les problèmes, elle les exploite.

L’examen précis de toutes les crises, qui ont conduit à la destruction de ces états, montre l’écrasante et sinistre responsabilité des pouvoirs en place. Ce n’est pas l’impérialisme américain ni le sionisme qui ont abattu l’avion de Mohamed Seddik Benyahia qui tentait, en 1982, une ultime médiation entre l’Iran et l’Irak. La situation conflictuelle au Maghreb due à la question du Sahara occidental ne peut plus être laissée en suspens en ignorant le risque qu’elle fait peser sur la région et ses coûts, directs et indirects, déjà exorbitants. Pour faire face aux conséquences possibles de ce problème, l’Algérie et le Maroc ont consacré ces dernières années une part considérable de leurs ressources aux dépenses militaires.

Ces deux pays, à peine émergents, n’ont ni les moyens ni le besoin d’une telle course aux armements. En outre, cette tension a figé depuis des décennies toute tentative d’intégration et de coopération des économies de la région. Des économistes ont évalué le coût du “non-Maghreb” à environ deux points de PIB par an, pour un conflit qui dure depuis bientôt un demi-siècle. 
Le Maghreb présente ainsi le paradoxe d’être à la fois la région la plus homogène et la moins intégrée au monde. Ce constat de faillite vient s’additionner à la liste interminable des échecs internes de ces pays.

Un lourd coût politique pour la région
Le coût politique de ce conflit est encore plus lourd. Des générations d’Algériens et de Marocains ont grandi dans l’ignorance et l’hostilité réciproque entretenue par la propagande des médias officiels et officieux. Par rapport aux générations post-indépendance, les Maghrébins s’ignorent. Les récits les plus extravagants sont colportés sur le voisin que les réseaux sociaux amplifient.  Côté algérien le discours dominant dépeint un Maroc prétendument féodal, dirigé par un Makhzen manipulateur sur ce dossier et allié des puissances néo-impériales. Cette caricature oblitère le fait que le mouvement national marocain a dû combattre non pas un, mais plusieurs colonisateurs, pour restaurer sa souveraineté qui, donc, s’est faite par étape. La revendication concernant le Sahara occidental n’est pas celle du Makhzen, mais de toutes les forces politiques marocaines, des islamistes du PJD aux communistes du PPS, ainsi que des mouvements tolérés ou clandestins, unanimes sur ce point. Pour les Marocains, la question du Sahara occidental est bien une question de décolonisation… du Maroc.

En Algérie, on ignore, ou on feint d’ignorer cette donnée en tentant de faire croire à l’opinion que cette question est l’affaire d’un Makhzen isolé Côté marocain, on a vu se développer ces dernières années un discours bien plus dangereux encore, tenu parfois par des responsables de haut rang à la retraite. Un discours qui fait de l’Algérie une nation, un État sans fondement, créé par décret français, afin d’empêcher et d’asservir le Maghreb dont le Maroc serait le cœur. Avec le temps, cette ineptie est devenue une opinion courante et éveille en Algérie une suspicion légitime. En outre, l’opinion considère qu’au Sahara occidental, l’Algérie a fait une guerre par procuration à son voisin. Le bon sens populaire, conscient de la proximité des peuples maghrébins et des carences de leurs régimes, a su, jusqu’à présent, réduire la portée de cette fracture. Mais jusqu’à quand ? Nous sommes ainsi loin, très loin de la solidarité voulue par les pères fondateurs, de la conférence du Caire (1927) à celle de Tanger (1958), et dont le traité de Marrakech (1989) a été la dernière manifestation. Il est donc urgent de s’atteler à la résolution définitive de ce conflit en éloignant résolument le spectre de la guerre. En s’inscrivant dans la durée, ce problème est devenu complexe, avec plusieurs niveaux de lecture.

L’autodétermination, souvent présentée comme l’unique solution possible, bute sur le problème insoluble, depuis des années, de la délimitation du corps électoral. Les soixante-quinze mille électeurs, du recensement de 1975, sont aujourd’hui potentiellement environ huit cent mille répartis dans deux zones. Des fonctionnaires chevronnés des Nations unies, en charge de ce dossier, démissionnent, ou reculent devant ce problème sans fin et sans solution possible hors d’un consensus entre les parties. L’Algérie et le Maroc tiennent en réalité la clé de cette affaire. De leur entente ou de leur désaccord seuls dépend l’issue de ce problème de décolonisation aux yeux des Nations unies et de nombreux pays ayant reconnu la RASD, mais de recouvrement de son territoire, aux yeux du Maroc. Lorsqu’en 1989, les chefs d’État du Maghreb signent le traité de Marrakech, Chadli et Hassan II en tête, ils ne peuvent ignorer bien sûr cette question.

Si officiellement l’UMA et la question du Sahara occidental sont découplés, tout indique qu’il n’en est rien en réalité. L’Algérie reconnaît, en effet, depuis 1976, un État, la RASD, dont le territoire figure explicitement dans l’accord de l’UMA sans que cet “État” y soit reconnu ni mentionné. L’accord de l’UMA à cinq États supposait une solution négociée, un accord entre l’Algérie et le Maroc qui préjugeait du résultat d’un référendum qui viendrait confirmer les termes de cet accord. Hassan II avait alors exprimé les termes et les limites du compromis : “en dehors du drapeau, tout est négociable”, préfigurant ainsi la solution d’autonomie élargie prônée par le Maroc aujourd’hui. En réalité, l’UMA a été conçue pour dépasser intelligemment ce conflit dans le cadre maghrébin. La question du Sahara occidental, loin d’être un fait annexe, en était le point aveugle.

Une alternative incontournable
Cet accord, en fait, prenait acte d’une alternative incontournable dont les termes n’ont pas changé depuis et qui est le véritable cœur du problème. Soit on fait le choix d’un sixième État, et il faut renoncer au Maghreb, soit on fait le choix du Maghreb, et il faut renoncer à un sixième État. La simple lecture d’une carte montre que le Maghreb est l’intérêt stratégique de l’Algérie qui en est le centre. En outre, au cas hautement improbable où le projet d’un sixième État serait réalisé, il y aurait une tension permanente avec le voisin de l’Ouest avec tous les risques et les coûts directs et indirects que cela implique pour les deux pays. L’Algérie officielle avait alors opté pour une solution pragmatique, réaliste et surtout conforme à l’intérêt de tous les peuples de la région.

L’UMA est aujourd’hui moribonde, faute d’avoir été au bout de cette logique. Il faut, cependant, revenir à l’esprit qui l’a inspirée, dans l’intérêt de tous et en particulier des populations sahraouies envers lesquelles, l’Algérie et le Maroc ont aujourd’hui une obligation morale. Un Maghreb apaisé permettrait ainsi une meilleure allocation de ses ressources limitées, pour le développement de ses populations. Toutes ses populations. En outre, les autonomies réelles régionales pourraient mieux s’affirmer dans un cadre maghrébin, comme le montre l’exemple édifiant de l’Europe des régions. Du reste aujourd’hui, tout comme les autres Maghrébins, les Sahraouis réclament d’abord des droits sociaux et politiques, une pleine citoyenneté. Des projets d’intérêt communs pourraient rapidement émerger pour peu que soit dépassé ce conflit d’un autre âge, mais devenu un point de fixation et une mèche susceptible de faire exploser la région et condamner l’avenir du Maghreb.

Boumediene disait, en son temps, que la “révolution socialiste algérienne” était menacée via ce conflit. Le “camp socialiste” n’existe plus, le “Tiers-Monde” a cédé la place à des pays émergents qui refaçonnent l’ordre international. La donne géopolitique a profondément changé, y compris dans notre région, aujourd’hui plus vulnérable que jamais, faute de coopération régionale. Le non-Maghreb se paie aussi par des menaces nouvelles et des ingérences multiples, comme le montre le cas dramatique de la Libye. Si le scénario redouté d’une escalade du conflit se mettait en place, nul doute que ces mêmes puissances en seraient, in fine, les seuls bénéficiaires. Dans un monde qui n’a plus rien à voir avec celui des années 1970 qui a vu naître le conflit du Sahara occidental, une coopération et une intégration maghrébine progressive, réaliste qui jouerait un rôle pivot dans un ensemble euro-africain, ouvrirait des perspectives conformes aux attentes légitimes de ses populations. Toutes proportions gardées, le Maroc et l’Algérie sont au Maghreb ce que la France et l’Allemagne sont à l’Europe. De leur rapport dépend l’avenir de la région. Gageons que les classes politiques, en renouvellement, de ces pays, sauront tirer les leçons de l’histoire de nos voisins du Nord et s’écarter de la voie tragique que le peintre Breughel a si bien su figurer dans son célèbre tableau La parabole des aveugles.


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