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A la une / Contribution

63e anniversaire du Congrès de la Soummam

Message et filiation avec la Révolution populaire

© D. R.

“C’est une révolution organisée et non une révolte anarchique... C’est une marche en avant dans le sens historique de l’humanité... C’est enfin la lutte pour la renaissance d’un État algérien sous la forme d’une République démocratique et sociale…” Extrait de la plateforme de la Soummam.

L’insurrection citoyenne engendrée par l’élan patriotique du 22 février s’inscrit dans le droit fil du mouvement émancipateur de novembre 1954.  Les symboles et références à la gloire de la Grande Révolution ont, depuis les premières marches, fait l’unanimité des slogans. “Pour un État démocratique et social”, “Pour un État civil”, pour ne citer que ceux-ci, les résolutions de la Soummam planent pour ainsi dire sur la rue réfractaire. Signe des cycles de l’Histoire, c’est comme si la plateforme de la Soummam, étouffée au Caire en 1957, retrouvait voix au chapitre dans la cité libérée.

Comment saisir la réhabilitation de l’esprit de la Soummam par la révolution pacifique, prescrivant la primauté du politique sur le militaire ? Alors que, au même temps, le renversement du Caire de 1957, l’assassinat de Abane, sont perçus comme les causes du malheur national.

Quelle est la place qui revient de droit à cette Charte, référent matriciel 
historique, dans l’ordre normatif de l’Algérie nouvelle ? 

Les inlassables marches du vendredi offrent des images à méditer. À voir la sœur du géant Ben M’hidi, Drifa Ben M’hidi, revendiquer l’application des commandements de la Soummam, la séquence est on ne peut plus émouvante par, à la fois, sa charge symbolique et mémorielle et sa consistance historique.

Après l’assassinat de Abane en décembre 1957, les préceptes de la Soummam sont interdits. Vilipendés. En cela, la mécanique de la falsification est toujours à l’œuvre. L’opposition du glorieux l’appel du 1er Novembre à la Soummam participe d’une machination constante. Pourtant, au fond, les deux séquences se complètent : la deuxième éclaire la première alors que la nature des deux évènements force la dissymétrie.

Novembre est un appel de rupture, la Soummam est la matrice principielle politique, sociale et institutionnelle de l’Algérie combattante. L’embryon d’un État en formation. De surcroît, les attaques répétées, non sans œillères idéologiques, contre la Charte de la Soummam relèvent, a minima, de l’aberration. Le slogan “Badissiya novembria” en est l’une des plus insensées. Au-delà de l’aporie, un tract de guerre ne saurait suffire, à lui seul, à dessiner les contours d’un destin. Qui plus est, Abane, par son œuvre fédératrice, a fait adhérer les oulémas au rassemblement national. Mieux, la charte de 1956 a produit le fond politique et précisé les formes du déclenchement du 1er Novembre.  

Le principe de la primauté du politique sur le militaire — qui a conduit Abane à son lâche assassinat — est l’exigence immédiate de la révolution de 2019. La vérité semble admise, mais il n’est pas redondant de l’asséner : les forces obscures qui ont achevé l’État soummamien ne peuvent permettre l’avènement démocratique en 2019. La cause ne peut devenir la solution.

Structurer la Révolution : transformer le “torrent citoyen” en projet républicain
Politiquement et dans une certaine mesure juridiquement, le Congrès de la Soummam du 20 août 1956, viatique de l’aspiration démocratique, est désormais revendiqué comme la pierre angulaire de la République démocratique et sociale. Pour l’éternité, par le truchement des résolutions d’Ifri, l’Algérie proclama son existence sous forme d’entité étatique, au sens du droit international.

Modernes et prospectives, les prédictions et thématiques qui ont cristallisé les débats des congressistes, sous la présidence de Ben M’hidi et les lumières éclatantes de Abane sont au cœur des ruptures portées par la rue en lutte depuis le 22 février : la nature de l’État et l’abandon de la forme jacobine, la part du militaire dans la cité civile, la laïcité, la question des libertés individuelles, l’inscription de l’Algérie dans le giron nord-africain et sa place dans le monde, et plus foncièrement la place du citoyen dans la République. C’est là le socle d’une démocratie. Et de toute modernité.

Une saisissante filiation  
Les similitudes entre la Révolution de 1954 et celle en cours sont indubitables. Le rapprochement a une aspiration : l’espérance de liberté. Un credo : le refus de l’aliénation. Un sentiment : la dépossession du bien commun. L’Algérien s’est émancipé du statut du colonisé. Il lui reste à accéder à l’entière reconnaissance de sa citoyenneté. La Révolution libératrice a fasciné les mouvements de décolonisation, elle est désormais le creuset idéel de l’insurrection du 22 Février. À l’exemple de son aîné de 1954, le mouvement populaire a réhabilité la vertu du débat et ressuscité l’honneur de la collectivité.

Mises en garde et enseignements de la Soummam
La jeunesse, les femmes, les catégories socioprofessionnelles ont sublimé le monde par la maturité du combat, intrépide, qu’ils livrent. Quand le citoyen se réapproprie pacifiquement le débat qui engage son destin, la manœuvre et la répression sont souvent des motifs supplémentaires de remobilisation. 

Le combat commun autour de l’idée nationale a entraîné les Oulémas, centralistes, UDMistes, communistes à contribuer au Front coordonné par le visionnaire Abane. Qui, au surplus, a eu la prodigieuse idée de ne pas laisser en mage les autres communautés de l’époque : les Européens, les juifs… Émancipateur, sans ambiguïté sémantique, le texte de la Soummam a su reconnaître à la femme toute sa place : “Nous saluons avec émotion, avec admiration, l’exaltant courage révolutionnaire des jeunes filles et des jeunes femmes, des épouses et des mères ; de toutes nos sœurs moudjahidate qui participent activement, et parfois les armes à la main, à la lutte sacrée pour la libération de la Patrie.”

À l’heure où la Révolution du 22 Février se trouve à la croisée des chemins, la célébration du 20 Août 1956 vient ainsi rappeler que l’utopie soummamienne est portée par des millions de marcheurs vers “une conquête d’un avenir flamboyant de liberté et de bonheur”.

Liberté, droit à un État de droit : droits inaliénables 
La quête d’exigence démocratique de 2019, aux accents affirmés de modernité, est incarnée par ses deux pivots, aussi naturels qu’universels : la liberté et l’État de droit. Comme l’air et le soleil, ces droits inaliénables sont proclamés par les précurseurs des Lumières et les premières Déclarations des droits de l’homme.

En ce sens, il n’est pas superflu d’invoquer la proclamation américaine, issue du Congrès du 4 juillet 1776 : “Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur... Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir...”

Soixante-trois années après la Soummam, la société, longtemps livrée au doute et à la démission, est à présent ressuscitée. Vaillante, elle a fait du départ du système l’alpha et l’oméga d’une révolution à laquelle il échet désormais d’attribuer un cap : lui conférer sa doctrine. Fixer son sens. Édifier sa substance.

Une plateforme de la Soummam pour la révolution du 22 février
Depuis 6 mois, les Algériens livrent, pacifiquement, un combat héroïque, exemplaire, sans concession. Les marcheurs résolus aspirent à un destin libre. Une souveraineté réelle. Effective. Le tandem Abane Ramdane-Larbi Ben M’hidi alliant la perspicacité à la sagesse avait compris que l’objectif révolutisonnaire est “l’œuvre de TOUS les Algériens et non pas celle d’une fraction du peuple algérien, quelle que soit son importance”. 

La Révolution du 22 Février, qui a réconcilié le citoyen avec sa mémoire, ne peut faire l’économie d’un sursaut à la rentrée :  se doter impérativement d’une Convention nationale qui proclamera la Charte historique de la République. L’équivalent de la propre plateforme révolutionnaire de 1956.

Inéluctable transition
Constitution paralysée, peuple dans la rue, panne institutionnelle, sourde guerre d’usure, la solution ne consiste pas en une sortie de crise mais en l’entrée dans une nouvelle ère. La dynamique nationale se doit d’être en capacité de s’adapter aux défis impérieux de la rentrée. Poumon du mouvement, il va sans dire que le maintien de la mobilisation intacte, pacifique et fédératrice est sa première force.

Or, inexorablement, tout renvoie à un puissant saut qualitatif. Au terme de longues semaines de mobilisation historique, outre une nécessaire interrogation jusqu’aux tabous, il est plus qu’impératif de se doter d’un acte fondamental affirmant les principes de la République démocratique. Intangible, ce texte transitionnel servira d’instrument constitutionnel jusqu’à l’entrée en vigueur de la Constitution nouvelle.

Telles normes transitoires, créatrices d’un nouvel ordre juridique par leur fonction constituante, constituent la base du passage à la démocratie : la DDHC du 1789, la Charte constitutionnelle de 1978 en Espagne, la petite Constitution intérimaire de 1993 en Afrique du Sud… (voir en ce sens notre contribution Transition démocratique pacifique / Postulats, préalables et concepts, Liberté du 17 juin 2019).

De valeur supraconstitutionnelle, il s’agit du premier acte juridique de la période transitionnelle, proclamé la Convention nationale — instance souveraine intérimaire de représentation nationale (voir notre contribution : “Instruments démocratiques pour une transition constituante”, publiée dans Liberté du 20/05/2019). De même, de celle-ci seront issus les organes de la transition :  l’Exécutif bicéphale (chefferie d’État, gouvernement resserré), la commission d’organisation des élections et la Cour constitutionnelle transitionnelle, chargée du contrôle de la conformité de la transition aux préalables démocratiques, posés par la Charte historique.  

La dette de la nation envers Abane
Dépossédé de sa mémoire millénaire et immédiate, le peuple debout a essaimé des kilomètres d’espérances et des oasis de liberté, depuis le 22 février. Il n’entend plus courber l’échine. Son leitmotiv inébranlable : accéder à son droit naturel de disposer de sa destinée. De sa souveraineté. 

De son État. Ceci ne sera possible que par l’émergence d’un État soumis au droit, fixé par une Constitution qui traduira les slogans et délibérations des agoras populaires, complétée par le juge constitutionnel, interprète authentique de la norme fondamentale. Dont les pouvoirs sont séparés, équilibrés et assortis de contre-pouvoirs. Le tout dans une démocratie viable et participative. 

Le meilleur hommage, ô combien mérité à Abane, Ben M’hidi et tous les martyrs ne peut être que l’édification de la République esquissée à la Soummam. C’est en quelque sorte une symbolique réparation du crime de Tétouan du 27 décembre 1957. Abane a payé de sa vie son audace d’avoir conçu la doctrine de l’État idoine et prédit les dérives actuelles. Son message lui aura survécu. Il est le plus illustre visage de la République. 
 

(*) Avocat, chargé d’enseignements. France

 

 

 

 



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