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Mokhtar, l’Africain

Le colonel Mokhtar Kerkeb, lors du défilé, le 1er novembre 1962 à Alger. ©D. R.

“Mokhtar, l’Africain”, c’était le surnom de Mokhtar Kerkeb qui déclarait en 2003, alors en poste en tant qu’ambassadeur d’Algérie à Nouakchott : “Avant d’être diplomate, je suis un moudjahid, un combattant de la liberté, convaincu de notre responsabilité, à nous les anciens, de libérer nos peuples colonisés, dans le monde arabe, le continent africain et le tiers monde, du joug de la colonisation”.
Lorsque l’Algérie accède à l’indépendance en 1962, après une guerre de libération de huit années, de nombreux pays africains sont encore sous l’emprise coloniale. Sur les 55 pays que compte le continent africain, seuls 32 sont indépendants dont 22 ne l’ont été qu’entre 1960 et 1962. Parmi les pays encore colonisés, il y a, entre autres la Tanzanie, la Zambie, la Gambie, le Cap-Vert, la Guinée-Bissau, le Mozambique, l’Angola et le Zimbabwe. En 1963, les chefs d’État des pays indépendants d’Afrique se réunissent du 22 au 25 mai à Addis-Abeba, en Éthiopie, et créent l’Organisation de l’unité africaine (OUA). À l’initiative de la toute jeune République algérienne, les chefs d’Etat africains décident d’inclure dans la Charte de l’OUA, la création d’un comité de libération pour aider les peuples encore colonisés : “Tous les États indépendants d’Afrique ont le devoir d’appuyer dans leur lutte pour la liberté et l’indépendance les peuples d’Afrique qui n’ont pas encore accédé à l’indépendance.” La mission de ce comité de coordination militaire africain est d’œuvrer à la décolonisation totale du continent. L’Algérie se voit naturellement confier la direction de la commission défense dirigée par le colonel Mokhtar Kerkeb. Ce comité de coordination est composé, dans un premier temps, de neuf États membres de l’OUA : Algérie, Congo-Kinshasa, Éthiopie, Guinée, Nigeria, Ouganda, Sénégal, RAU (Égypte), République unie de Tanzanie. Ce n’est que deux ans après, en octobre 1965, que l’Assemblée de l’OUA qui se tient à Accra, au Ghana, décide d’élargir le nombre des États membres du comité en y incluant la Somalie et la Zambie. Le comité compte, dès lors, onze membres. Dans le cadre de ce qui a été décidé par l’OUA, l’Algérie charge le colonel Mokhtar Kerkeb, dès 1963, d’apporter un soutien total aux mouvements de libération en Afrique. C’est ainsi que durant des années, il sera le héros de l’ombre qui œuvrera, au nom de l’Algérie et de l’OUA, aux côtés de plusieurs peuples africains en lutte pour leur indépendance. Le colonel Kerkeb mènera ainsi plusieurs missions secrètes et participe à la création de camps d’entraînement tels que celui de Bagamoyo en Tanzanie où vont s’entraîner les combattants du Frelimo (Front de libération du Mozambique). De ces missions, il n’en a jamais parlé à la maison. C’est après son décès que j’ai pris connaissance de son travail par les récits de ses compagnons d’armes.
Le pilote Bouabdallah dit Slim a fait part, par exemple, des parachutages de mon père dans des zones difficiles, inaccessibles par d’autres moyens.

Patrice Lumumba, la mort d’un symbole africain
Mon père m’a souvent parlé de sa tristesse et sa révolte lorsqu’il avait appris, en janvier 1961, la mort de Patrice Lumumba, premier Premier ministre du Congo indépendant, renversé par des mercenaires, puis torturé et exécuté par Moise Tshombé qui régnait à l’époque sur la Katanga, une région du pays en sécession. Lumumba payait ainsi de sa vie sa soif de liberté pour son peuple.
Pour tous les révolutionnaires, ce crime ne pouvait rester impuni. Mon père en était absolument convaincu. Il a, de tout temps, parlé avec beaucoup d’émotion de Patrice Lumumba, et de ces mercenaires étrangers qu’on appelait les Affreux, payés pour faire disparaître d’une manière abjecte tous les révolutionnaires. Patrice Lumumba est aux yeux des Algériens un symbole. Dès l’accession de son pays à l’indépendance en 1960, il a apporté son soutien au combat pour l’indépendance du peuple algérien.
Six ans plus tard, le 30 juin 1967, l’avion de tourisme dans lequel Moise Tshombé voyageait, est détourné vers l’aéroport militaire de Boufarik. Mon père, alors chef d’état-major de la 1re RM, le réceptionne avec ses hommes à son arrivée sur le sol algérien, après cette opération commise par des services étrangers. En l’emmenant vers son lieu de détention, j’imagine que mon père s’est remémoré les circonstances cruelles de l’assassinat de Patrice Lumumba.
Début 1965, c’est un révolutionnaire internationaliste que rencontre le colonel Kerkeb, le célèbre Che Guevara qui vient d’arriver à Alger. Le Che a l’intention de s’engager directement et physiquement en Afrique, en particulier en apportant son soutien aux mouvements lumumbistes qui combattent le pouvoir imposé par les puissances étrangères dans la patrie de Lumumba, le Congo-Kinshasa, ancienne colonie belge.
Che Guevara prépare son expédition au Congo avec le soutien du Colonel Mokhtar Kerkeb. L’Algérie vient, en effet, de charger mon père de lui apporter un important soutien logistique. Le film documentaire, Alger, La Mecque des révolutionnaires, diffusé en mai 2017 sur Arte, y fait référence. Une certaine amitié s’est établie entre Che Guevara et le colonel Kerkeb, comme le montrent de nombreuses photos de ces deux personnages qui ont marqué les mouvements révolutionnaires africains.


Che Guevara (à gauche) et le colonnel Mokhtar Kerkeb (au centre).

L’Angola, un autre terrain du combat anti-colonialiste
Lors de la guerre de libération de l'Angola, l'OUA a demandé à cinq pays membres de désigner un officier pour enquêter sur la réalité des combats menés par le MPLA ou le FLNA, deux mouvements concurrents qui luttent contre l’armée coloniale portugaise. Le colonel Mokhtar Kerkeb est désigné pour cette opération délicate, car il connaît parfaitement le sujet et les hommes. C’est un officier d’expérience qui connaît personnellement différents responsables des mouvements de libération africains : Agostinho Neto, Alberto Chipande, Obasanjo, Sam Nujuma, Joaquim Chissano, Becké, Samora Machel, et bien d'autres.
Ce n’est donc pas, par hasard, que l’OUA l’a choisi pour présider le Comité de coordination militaire africain de l’OUA. Mokhtar Kerkeb est l’homme de la situation du point de vue militaire et politique, d’autant qu’il est volontaire et est convaincu du juste combat pour la liberté des peuples africains opprimés. Son expérience d’officier de l’Armée de libération nationale (ALN) lui a énormément servi pour affronter des situations difficiles durant cette période au service d’un idéal africain. C’est dans le maquis algérien qu’il a acquis une riche expérience en matière d'analyse des situations et des risques, pour une meilleure efficacité opérationnelle. Dans la cadre de cette mission, mon père arrive à Dar Es-Salam, en février 1968. Officiellement, il est un représentant de l'Algérie auprès du Comité de coordination de l'OUA, qui a pour tâche le suivi des mouvements de libération en Afrique. À son arrivée, mon père va cohabiter avec Mohamed Redjam qui travaille à l'ambassade d'Algérie comme attaché de presse. Redjam se rendait à l'ambassade quotidiennement et mon père allait au Comite de coordination de l'OUA. À Dar Es-Salam, dont on pouvait faire le tour complet en moins d'une heure à l’époque, il a profité de ses quelques temps libres pour apprendre le swahili et parfaire sa connaissance des modes de vie des différents groupes ethniques africains.
Dar-Es-Salaam est un lieu d’accueil de tous les mouvements de libération africains : MPLA (Angola), Frelimo (Mozambique), ANC (Afrique du Sud), Zanu et Zapu (Zimbabwe), Swapo (Namibie). C'est aussi le fief de beaucoup d'espions qui veulent savoir ce qui se passe, plus particulièrement dans les camps d’entraînement comme celui de Morogoro en Tanzanie.
Le secret et la sobriété étaient de règle pour mon père qui n'a jamais parlé de son travail, ni de sa mission, pas même à son colocataire. Seuls deux personnes qui travaillent avec lui sont au courant : Kermad et Bachir Chouchane. Ces deux hommes sont envoyés au camp de Morogoro pour entraîner militairement les combattants de certains mouvements de libération. Mon père se rend, très souvent, à Morogoro. Ses déplacements sont motivés par le souci de se rendre compte lui-même si les choses se déroulent correctement pour les deux instructeurs algériens.
Ses contacts le sollicitent aussi pour entrer en Angola, probablement pour se rendre compte des avancées militaires du MPLA (Mouvement de libération de l'Angola). Pour cela, il est escorté la nuit par des militants du MPLA, à travers la jungle et la savane, et parcourt ainsi plus de 200 kilomètres à pied. Un exercice auquel il était habitué lors de notre guerre de Libération nationale. À son retour de mission, la seule confidence faite à Monsieur Redjam, est que le trajet est long et très éprouvant, et le constat fait de ce qu’endurent, sur le terrain, les combattants de la liberté du MPLA.


De droite à gauche : Ben Ahmed Abdelghani, Boualem Bessaih, Kadi, Mokhtar Kerkeb, Abdelkader Chabou, en 1961.

Au service de l’Algérie et de l’Afrique
Entre 1968 et 1972, mon père participe à plusieurs reprises à des commissions militaires d’évaluation des mouvements de libération au sein du Comité de coordination pour la libération de l’Afrique, le Comité des onze créé par l’OUA.
Il a ainsi produit de nombreux rapports détaillés de ses missions d’évaluation : rapport de la commission militaire sur le Frelimo, rapport de la commission militaire sur le GRAE (Gouvernement révolutionnaire angolais en exil), rapport de la mission militaire sur la Guinée-Bissau, rapport de la commission militaire sur le MPLA, rapport de la commission militaire sur la Zanu, etc. Chaque rapport détaillait les difficultés de chaque mouvement, d’ordre politique ou matériel, les moyens de transport, les moyens de communication, l’organisation de la population, les guérilléros, les forces de l’ennemi et les zones libérées. Ils comportaient également des préconisations pour améliorer les aides et les actions en direction de ces différents mouvements. Pas moins de cinquante rapports, signés de sa propre main, sont la preuve du travail et des efforts apportés par l’Algérie, par l’intermédiaire de ses hommes vaillants et volontaires, souvent au risque de leur vie, pour enseigner l’art de la guérilla à différents mouvements de libération africains.
Depuis son indépendance, l’Algérie s’est toujours engagée politiquement, matériellement et financièrement dans le combat mené par les mouvements nationalistes. Les rapports du colonel Mokhtar Kerkeb en sont la preuve, et montrent l'authenticité de la lutte armée menée durant cette période, notamment par le MPLA. Par deux fois, mon père a échappé, en Tanzanie, à une tentative d'assassinat, qu'il a attribué aux services secrets du Portugal, puissance coloniale qui domine à l’époque l’Angola et le Mozambique. Dans un de ses rapports, mon père écrit que c’est un pays où il n’y a aucune sécurité.
Il ajoute :  nous avons évoqué la question de la sécurité avec un capitaine tanzanien qui nous a dit : “Que chacun se munisse d’armes et se protège.” Il n’y a aucun secret dans cette ville, et tout se sait. Tout le monde sait que nous sommes des instructeurs.
Il faut être méfiant, et être sur nos gardes à tout moment. Pour se rendre à Alger de Dar Es-Salam, il passe parfois par Paris où, à plusieurs reprises, il est suivi par des agents portugais ou des services secrets occidentaux qui veulent sûrement connaître ses contacts. Une autre fois, il fait face à une tentative d’enlèvement sur sa personne, en Italie, qui a heureusement échoué, de justesse.
En lisant ses différents rapports, un thème revient très souvent, c’est celui de l’Afrique du Sud et de son régime d’apartheid. Il considère que l’Afrique du Sud est le principal et le plus puissant ennemi de l’Afrique en quête de liberté. Le déclenchement d’une lutte armée en Afrique du Sud obligerait le régime racial de ce pays à retirer ses forces du Mozambique, de l’Angola et de la Rhodésie (aujourd’hui la Zambie et le Zimbabwe), ce qui permettrait d’accélérer à la libération de ces territoires.
En 1969, le rapport du comté des experts militaires, estime que la lutte armée en Afrique australe doit être considérée comme une seule entité, et que l’on ne peut pas dissocier la lutte au Mozambique et en Angola de la lutte en Afrique du Sud et en Rhodésie. De ce fait, une stratégie adaptée est nécessaire entre les mouvements de libération luttant en Angola, au Mozambique, en Rhodésie (qui deviendra indépendant sous le nom de Zambie et de Zimbabwe), en Namibie et en Afrique du Sud.

La mort d’un juste parmi les justes
“L’Afrique pleure un juste”, c’est en ces termes que Nouredine Djoudi interprète de Nelson Mandela durant son entraînement militaire par l’ALN, en 1962, et ancien ambassadeur d’Algérie en Afrique du Sud, parle du colonel Mokhtar Kerkeb, au moment de son décès en août 2013. Cet hommage vibrant de Monsieur Djoudi est d’autant significatif qu’il est un homme très respecté, lui aussi, par les responsables africains. En mai 2016, il est décoré par le président de l’Afrique du Sud, Jacob Zuma, de la médaille d’argent de l’Ordre des compagnons d’Oliver Reginald Tambo.
Cet homme de grande noblesse, qui a côtoyé mon père durant ces années de solidarité avec les mouvements de libération africains, raconte que seul le colonel Mokhtar Kerkeb est entré, au risque de sa vie, à l'intérieur des maquis angolais où il a passé de longues semaines. Les photos de ses missions à l'intérieur des zones de combat, sont affichées aujourd’hui dans un musée angolais, à la mémoire du premier président de l'Angola libéré, le Dr Agostino Neto.
Nouredine Djoudi se souvenait que le président Neto lui avait confié que la présence de mon père parmi les maquisards du MPLA a, non seulement, apporté un souffle de confiance hérité de son passé de moudjahid mais qu'il symbolise à leurs yeux, par sa présence physique sur le terrain, l'engagement total de l'Algérie.
Lors de l’indépendance de l’Angola, le 11 novembre 1975, le colonel Mokhtar Kerkeb se trouvait à Tindouf en zone opérationnelle et n’a pas pu se rendre aux côtés de ses amis angolais. Le Président Agostino Neto lui a adressé un message personnel de remerciement pour l’aide apportée à son peuple.
En 2007, l’Angola a souhaité écrire son histoire, et particulièrement cette page importante de sa guerre d’indépendance. Le colonel Mokhtar Kerkeb a été contacté par le ministère des Affaires étrangères pour y participer. Malheureusement, certaines personnes n’ont pas compris l’importance d’un tel travail. Ce qui est regrettable, car cela aurait contribué à rapprocher nos deux pays, et au-delà de l’Angola, cela aurait été aussi l’occasion d’écrire cette formidable histoire de solidarité inter-africaine, mettre en exergue l’aide matérielle et humaine apportée par l’Algérie au continent africain. L’Afrique doit énormément à l’Algérie. Les jeunes générations algériennes en particulier, et africaines en général, sont en droit de connaître cette partie de notre Histoire. À nous tous d’être fiers de ces actions de notre pays, de notre Algérie qui avait mis la solidarité comme un étendard pour lutter contre toutes les dominations.
Pour ma part, je suis fière de cette Histoire, des actions de mon père et de ses compagnons d’armes qui, au nom de l’Algérie, ont fait leur devoir, dans la discrétion et la modestie. Je n’ai appris le travail accompli par mon père durant toutes ces années qu’après son mort. Alors, chers amis, vous me permettrez de m’adresser à lui, publiquement : Mokhtar Kerkeb, je sais que tu as toujours été un homme de liberté, libre de tes choix, libre de tes engagements au service de l’Algérie et de ce continent qui t’était cher, l’Afrique. Tu nous laisses à nous les jeunes, ce témoignage précieux qu’une vie peut être utile par les actes accomplis et les justes paroles exprimées. Avec tes actions et celles de tes compagnons, nous nous sentons fiers de ce que vous avez accompli par amour de votre pays. À nous d’essayer, aujourd’hui, de vous ressembler et de créer, pour les générations futures, une continuité de cette belle Histoire algérienne.

Par : Djazia kerkeb
Fille du défunt colonel Kerkeb