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A la une / Contribution

Il y a seize ans disparaissait Muhya

“Nous continuerons à interpréter ton théâtre...”

© D.R

Par : Dr Yahia HIDER

Militant du MCB et membre de la troupe universitaire Imsebriden ayant interprété des pièces théâtrales de Muhya

L’homme dont nous avons rendu la dépouille à l’éternel repos, il y a seize ans, avait reçu de la nature le don sacré du génie et possédait toutes les qualités éminentes : amour du vrai et du beau, un goût sûr et délicat, une connaissance parfaite de notre langue et l’art de la manier avec succès en vers et en prose.”

Je ne viens pas faire ici l’éloge de Muhya. Cet éloge n’est plus à faire. L’admiration du temps ne laisse rien à dire qui n’ait été déjà dit. D’ailleurs, il est des renommées si hautes, qu’elles sont au-dessus des critiques et des louanges. La sienne est du nombre. Il est Muhya ! Cela suffit, et vaut tous les panégyriques ; car Muhya : c’est la guerre aux préjugés, le refus de l’arbitraire, la passion du droit et le plus ardent amour de l’humanité ; tout le génie d’un peuple, concentré dans un seul homme ; toute l’œuvre de deux millénaires, résumée dans un seul nom. Je m’associe avec joie et respect à cette consécration d’une gloire qui n’a jamais cessé de nous prodiguer la plus humaine des leçons : garde-toi des ignorants et des exaltés ! Et, de quelque part qu’ils viennent, dresse-toi contre tous les abus, toutes les intolérances et tous les fanatismes !

Après m’être incliné devant cette mémoire d’un grand homme, si bien placé entre la maison qui l’a vu naître et celle qui le voit immortel, d’une immortalité qu’il ne doit qu’à lui-même, j’ai aussi le devoir de saluer, en lui, l’auteur des plus belles fresques de la littérature kabyle. Que dire, oui, que dire de cette éloquence extraordinaire, qui tient de l’alliance majestueuse de l’imagination et de la philosophie, et prodigue à la fois les pensées profondes et toutes les saillies enthousiastes de la liberté, éloquence sublime et tout animée de ces passions républicaines, les plus vives de toutes, parce qu’elles mêlent à la grandeur des sentiments la chaleur d’une fiction ?
Glorieuses sont ces œuvres où la jeunesse d’aujourd’hui découvre de nouvelles beautés : on leur rend cet hommage, qu’à l’avance elles satisfont toutes les aspirations esthétiques dont l’époque qui les vit éclore n’avait pas encore pris conscience. Mais plus glorieuses encore seront ces œuvres où les générations futures pourront discerner des vérités nouvelles, inaperçues pour les premiers lecteurs, et dont l’écrivain, même, n’avait pas toujours entrevu toute la portée.

L’homme dont nous avons rendu la dépouille à l’éternel repos, il y a seize ans, avait reçu de la nature le don sacré du génie et possédait toutes les qualités éminentes : amour du vrai et du beau, un goût sûr et délicat, une connaissance parfaite de notre langue et l’art de la manier avec succès en vers et en prose. Cette belle langue dont les mots s’étendent, se nuancent et se ramifient selon la nature des objets qu’ils ont à peindre et deviennent de véritables tableaux ; cette langue toujours sonore dont les inflexions variées à l’infini produisent une harmonie enchanteresse ; cette langue enfin qui fait chanter tout ce qu’elle articule et qui est comme ce que la lumière est aux couleurs. Appelé par une vocation du cœur et de l’esprit à la création littéraire, initié par un long exercice à tous les mystères de la composition, il était entré en symbiose intime avec les plus grands écrivains de ce monde.

Avec une imagination prompte à s’exalter, avec un penchant presque invincible à se passionner, il a pu devenir un juge non pas froid, mais équitable dans toutes ses œuvres. Précurseur en toutes choses et surtout dans l’art théâtral, révolutionnaire sans le savoir, il frayait les voies à des nouveautés littéraires qu’il ne pressentait pas, et qu’il ne verrait pas sans quelque surprise. Mais il faut accepter les dons du génie sans lui demander compte des intentions. Il nous enseignait, dès les années 1970, à nous affranchir des règles tyranniques et à briser le moule étroit qui comprime l’expansion de notre âme nationale ravagée depuis l’indépendance. Tous les crimes du pouvoir et toutes les atrocités des islamistes peuvent à peine donner une idée de cet épouvantable ravage. Prenons-y garde, la funeste doctrine arabo-islamiste s’est précipitée à l’asservissement des esprits. Elle s’est nommée elle-même la volonté de Dieu. Selon ses adeptes barbares et déchaînés, le sort du monde est fixé depuis que Hassan El-Banna s’est autoproclamé nouveau prophète d’une nouvelle religion dont l’hymne est noirceur et violence. 

Toute l’Histoire a un but, un dessein dont on ne sait point qui l’a conçu, mais vers lequel l’humanité marche inexorablement. C’est la victoire du progrès et de la liberté. Mais aujourd’hui, les islamistes tentent de nous convaincre que notre nation est comme cette bille sur le tapis en pente du billard chinois. Elle a pu rencontrer des clous de bronze – qui sont la révolution, les grandes figures de notre histoire, les grandes dates – sur lesquels elle a pu rebondir. Mais peu importe, nous disent-ils, elle reprendra sa descente et finira par tomber dans le trou. Là, elle reposera, inerte, dans des ténèbres qu’on nous promet heureuses, sans curiosité pour aucun passé qui n’a plus à nous servir de leçon ni de modèle, et dont les remous anciens passeront pour inutiles. Alors cessera toute vérité qui contredirait leur conception du royaume de l’ombre.

Royaume de larmes, resplendissant de lambeaux de chair humaine, où l’hémoglobine dégoulinera quotidiennement des corps mutilés des victimes de lapidations spectaculaires et de décapitations publiques. Muhya l’a bien compris depuis le carnage exécuté par Khomeiny au lendemain de la révolution iranienne contre ceux-là mêmes qui l’ont menée : les intellectuels, les femmes, les militants de gauche, les syndicalistes… tout ce que l’Iran avait de lumière en 1979. C’est pourquoi Muhya a été parmi les premiers à nous alerter contre cette horrible aliénation qui nous cloue à la marge de la marche de l’humanité et parmi les lumières les plus étincelantes à nous montrer la voie du progrès – qui arrivera sûrement un jour, pacifiquement nous le souhaitons. Un tel service mérite beaucoup de reconnaissance et j’en dépose ici l’hommage de vénération au nom de mes camarades de la troupe Imsebriden. La parole ajouterait peu aux impressions produites par cette touchante cérémonie lorsque nous avons donné l’asile de la souffrance et du dénuement pour dernière demeure à leur bienfaiteur. Nous avons déposé les restes mortels de l’apôtre des faibles et des pauvres sous ce marbre consacré à sa mémoire. Et nous, qui menons encore son deuil, avons aspiré à partager une petite part de sa munificence. La pensée de sa vie sera l’honneur de sa tombe.

Éclairer et secourir l’humanité algérienne, telle fut non-seulement sa volonté, mais aussi l’occupation constante de ses années de labeur. En surcroît du bien qu’il a fait, il a trouvé la renommée qu’il ne cherchait pas. Son nom sera répété d’âge en âge dans nos lèvres tremblantes sous les sanglots de nos yeux, et l’indigent gardera à jamais sa mémoire. Puisse son exemple être imité ! Puissent les riches et les heureux de ce siècle, enseignés par sa foi, cédant aux inspirations sympathiques de la pitié, pénétrés du véritable esprit d’égalité et de liberté, avertis par l’état avili de la société, chercher, comme Muhya, leur contentement et reconnaître leur devoir dans la pratique éclairée de la vérité et de la générosité ! Que l’amour des richesses et des jouissances, mobile trop universel à notre époque, s’excuse et s’absolve, en n’oubliant pas les souffrances du pauvre et en lui donnant sa portion. Et que ceux qui sont incapables d’aimer essaient, au moins, de ne plus haïr !

Non, ce ne sont pas des apparences vaines, ce sont des raisons solides qui m’ont persuadé avec le plus éclairé des souvenirs et des faits, que les hommes, de quelque condition et de quelque mérite qu’ils soient, ne reçoivent nôtre vénération que lorsqu’ils sont au nombre des morts. Ce grand homme, dont nous avons essayé de faire revivre ici la mémoire, contemple maintenant à nu ces grandes vérités, que nous ne voyons qu’au travers des voiles du corps. Il voit en lui-même ce qu’il est véritablement et voit qu’il est plus vivant et plus grand qu’il ne fut jamais. On ne peut avoir une autre pensée de l’état de perfection où la ferveur humaine le considère. Et pour moi, je proteste mes amis, que je ne mettrai jamais au nombre des morts celui dont l’âme subsiste sans fin, et dont le mérite et la noblesse sont éternels. Cher Muhya, nous continuerons à t’écouter, à te lire et à interpréter ton théâtre dans un air de liberté d’esprit et de cordialité volontiers teintée d’humour, pour nous souvenir de toi, pour observer les remous d’un présent qui sera souvent, je le crains, agité, et chercher à percer les secrets d’un avenir que la lucidité ne permet guère de prospecter sans quelque souci. 

Du moins ferons-nous confiance à l’aventure de l’homme et à la destinée de ce que tu as désigné du nom le plus simple et le plus fort : notre patrie ; et nous n’oublierons pas d’élever nos regards au-dessus des contingences immédiates vers la ligne d’horizon où l’océan, confondu avec le ciel, aspire le fleuve de l’Histoire pour lui donner un sens, où l’éternité absorbe le temps pour lui donner une raison. Seize ans depuis que tu as entrepris ton repos irrévocable, seize années chargées de guerres, de mutations, de tragédies de toutes sortes, d’immenses victoires de l’humanité sur le terrain de la science et de la technique, d’hésitations et de reculs sur celui de la conscience, pour aboutir, dans l’ordre des idées et des mœurs, à une période de glissements et de secousses qui ne laissent pas sans vertige les hommes de notre âge. Notre patrie, ta patrie, même engagée dans un mouvement nécessaire d’intégration au monde moderne, que tu as souhaité et défendu, cherche encore un équilibre difficile entre les forces d’inertie et les poussées d’un esprit contestataire qui n’épargne ni ses institutions ni ses dogmes. Le résultat de cet écartèlement serait-il un recul de la pratique vertueuse, un déclin des vocations démocratiques et un désarroi de l’âme ?

 


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