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Contribution

Où va l’école algérienne ?

© D.R

Par : Ahmed tessa
Pédagogue

Un coup de tonnerre dans le ciel serein d’une épidémie qui recule. La toile s’est enflammée à l’annonce par le ministre de l’éducation nationale de l’obtention du bac à 9/20. Un séisme d’une faible magnitude suffit pour qu’une bâtisse, déjà fragile, tombe à terre. Cette annonce a fait évaporer les maigres espoirs d’un redressement d’une école algérienne malade : telle est la teneur des commentaires relayés sur la toile. Comme il fallait s’y attendre, le populisme de certains cercles a tenté de promouvoir, en la saluant, cette décision ministérielle. C’est le cas de ce responsable d’un syndicat du secteur de l’éducation nationale sur le plateau d’une TV de droit étranger. Il affirme “que cette décision se justifie par le sacrifice de nos élèves candidats qui ont souffert de la crise sanitaire.” Comme attendu, nos médias lourds ne donneront pas la parole aux voix opposées à cette décision. Mais à analyser cette annonce de plus près, l’observateur avisé pourra tirer des enseignements de qualité qui militent pour cette impérieuse refondation de l’école algérienne.

Mais faudrait-il encore que cette annonce se transforme en électrochoc pour nous réveiller de notre torpeur ambiante face à la déliquescence de notre système scolaire.

Enseignements
Pris dans un commentaire, ce témoignage à vif d’une enseignante : “J’ai honte !”. Oui, elle a honte pour la simple raison que durant chaque année scolaire elle s’époumone et s’échine à dire à ses élèves : “Travaillez, fournissez des efforts pour avoir de bonnes notes et bien réussir.” A l’évidence, ce “bakann’œuf” va à contresens de ses sermons éducatifs. Il les gomme d’un trait de plume. Une prime à la paresse est ainsi délivrée pour les futurs candidats. Le comble du discrédit est atteint lorsque des élèves candidats – en attente de leur succès – se mettent eux aussi à rejeter cette décision. 

Rien ne dit que cette situation induite par la crise sanitaire ne se reproduira pas pour les examens de juin 2021. Les futurs candidats – pas seulement eux, n’oublions pas les largesses données aux élèves des autres classes – seront tentés d’exiger le même tarif que leurs heureux prédécesseurs. On assistera au même scénario que la fameuse “3ataba” revendiquée (et satisfaite) à chaque mois d’avril par les candidats au bac et ce, des années durant (de  2007 à 2013.)

Il y a lieu de souligner la passivité complice de tout un chacun au moment de la décision d’exclure les leçons du 3e trimestre des épreuves du Brevet optionnel et du “bakann’œuf”. Le ver du discrédit académique était déjà dans le fruit avant le premier jour de l’examen. On aurait dû rattraper le 3e trimestre avant de lancer les épreuves des examens. Les rares voix qui s’étaient élevées dont celles du Snapest, du CLA et du Satef sont restées sans écho – malheureusement. Le mal étant fait, revenons aux conséquences de cette lubie pédagogique.

La plus grave – entre autres – est l’alimentation des bancs de l’université en étudiants privés (et ce n’est pas leur faute) des prérequis indispensables pour la poursuite des études universitaires. Quel sera le devenir de ces nouveaux étudiants dont l’effectif fera exploser les capacités d’accueil des amphithéâtres ? Quelle sera l’attitude de leurs enseignants ? Assumeront-ils le rôle des professeurs de lycée afin de les remettre à niveau ou bien se contenteront-ils de travailler comme s’ils venaient avec le bagage exigé ?
Les dures contraintes – intellectuelles notamment –  de l’enseignement universitaire feront “souffrir” plus d’un et pas seulement les bacheliers sans mention – eux, le seront à coup sûr.

Ce sont les mentionnées “très bien et bien”’ qui paieront la lourde addition. Ils sont de toute évidence d’excellents élèves de lycée (selon la norme scolaire officielle) et auraient décroché une bonne moyenne – si le bac avait été normal. Empêchés d’accéder aux leçons du 3e trimestre, ils prendront un mauvais départ dans les filières dites de prestige où ils vont être orientés (médecine, pharmacie, génie civil, informatique …). Vont-ils se diriger vers le redoublement ou le décrochage ? Nul ne sait. Mais, il y a une astuce vers laquelle ils pencheront.

Elle a pris l’ampleur d’un gros phénomène depuis lancement de la réforme en 2003 : c’est de repasser leur bac en candidats libres (examen qu’ils avaient obtenu l’année précédente) pour améliorer leur moyenne et prétendre à l’orientation souhaitée. Ils seront rejoints par l’autre catégorie de bacheliers, ceux qu’on appellera les bac à 9.

Pour le bac 2021, il faudra s’attendre à une augmentation exponentielle du nombre de candidats. Cela viendra alourdir la machine hyper militarisée de l’examen avec le cortège de désagréments qui l’accompagne. Il n’y a pas que l’université à en pâtir. Une autre catégorie de bacheliers cuvée 2020 risque de faire parler d’elle. Ce sont les candidats libres en quête du parchemin pour espérer une promotion chez leur employeur. Peut-être pas tous, mais un certain nombre sera promu à un échelon supérieur de leur hiérarchie au vu d’une évaluation erronée (le bac à 9).

Autre conséquence à long terme, le bac 2020 demeurera frappé d’une double peine : frelaté car amputé du trimestre le plus important de l’année scolaire et démonétisé par la moyenne de réussite (le fameux 9/20). Ainsi, sera culpabilisée la promotion des bacheliers 2020. Comme la Covid qui nous pousse vers l’essentiel de la vie, cette annonce ministérielle a aussi ses vertus. Elle nous somme de revoir de fond en comble notre vision de l’éducation scolaire. Pourquoi va-t-on à l’école ? L’actuelle vision ne répond nullement, ni aux besoins vitaux de nos enfants ni aux exigences de ce monde moderne qui “(re)colonise” les pays faibles. A la clé, c’est la stratégie pédagogique – programmes, méthodes et modalité d’évaluation – qu’il nous faut repenser.

Dans tous ses segments, le système scolaire algérien est obsolète, budgétivore, inégalitaire et inéquitable. Ses fondations remontent à la période coloniale de l’école française qui utilisait l’école en tant que pourvoyeuse de “têtes bien pleines et non bien faites” chez les enfants issus des familles défavorisée : l’école reproductrice des inégalités sociales. S’accrocher à ce paradigme pédagogique de funeste mémoire revient à donner raison à cet ancien ministre de l’Enseignement supérieur qui déclamait en 2018 : “L’université algérienne n’a pas besoin de prix Nobel”. L’actuelle décision d’un bac à 9 vient lui donner du crédit.


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