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Reportage

Oubli de l’opération “Oiseau bleu” : pourquoi ?

L’opération “Oiseau bleu” ou la “Force K” ou “Opération K” comme “Kabyle” fut mise en œuvre par le SDECE (services secrets français) en 1956.

Le 20 août 2014, le bureau régional du RCD de Bgayet organisait un séminaire sur le Congrès de la Soummam au cours duquel sont intervenues plusieurs personnalités. Universitaires et politiques ont croisé leurs analyses et témoignages sur un événement capital de la guerre de libération nationale. L’affluence enregistrée par cette manifestation, 2 jours durant, la qualité des débats et, surtout, la présence massive de jeunes en quête de découverte d’un passé brouillé m’ont conduit à programmer en Kabylie un cycle de conférences organisé par des associations, des APC ou des sections partisanes sur la guerre de libération et ses incidences dans l’après-guerre. 4 raisons principales ont déterminé ce choix.
1- L’Algérie contemporaine s’est construite sur la base du mythe fondateur de la guerre d’indépendance.
2- L’Histoire de cette période qui sert de légitimation au système politique en place depuis 1962 a été largement dégradée par les censures, les falsifications et les instrumentalisations.
3- J’ai choisi d’engager cette invitation au débat en Kabylie parce qu’en plus des capacités d’écoute et des conditions de débat favorables qu’on y trouve, cette région a accueilli de grands moments de cette guerre et ce sont précisément ces événements qui ont connu les plus grandes manipulations.  
4- J’appartiens à une génération qui a été sevrée d’informations et qui aurait pu être gagnée par le déni de vérité et, à son tour, relayer l’intoxication si nous n’avions pas réussi, à force d’opiniâtreté, à lever la chape de plomb qui pesait sur une guerre fantasmée et confisquée.
Je me revois encore, courant avec mes amis étudiants après le moindre document, le moindre témoin pour trouver un indice, arracher une parole qui nous guide et nous éclaire dans la nuit mémorielle.
Sous Boumediene, trouver les sources fiables acceptant de satisfaire notre curiosité et qui réponde à notre ardent souhait de savoir et de comprendre était une gageure.
C’est pourquoi je me sens le devoir de dire ce que je sais et ce qui reste à découvrir pour éviter à la jeunesse d’aujourd’hui l’exil de la mémoire auquel on a voulu condamner ma génération.
Je vous rappelle ici ce que je disais au colonel Ouamrane en 1981 en présence de Nordine Aït Hamouda quand il s’était rétracté sur son engagement à nous dire ce qu’il savait des réseaux dont a usé Boussouf pour capter et soumettre en quelques mois les rouages de la révolution, déviation qui a, entre autres, abouti à l’assassinat d’Abane : “Mon colonel vous n’avez pas le droit de vous taire. Votre témoignage appartient à l’Histoire et cette histoire nous appartient. Si vous gardez le silence, nous allons non seulement être privés d’une partie de notre mémoire mais il y a plus grave. Le vide que vous allez laisser derrière vous sera comblé par d’autres individus qui n’auront pas de scrupules pour travestir la vérité dont il nous sera très difficile de libérer notre passé. Ce qui veut dire que d’autres fautes, d’autres drames comme l’assassinat d’Abane vont se reproduire.” Et à ce propos, je voudrais saluer ici le colonel Khatib, dernier responsable de la Wilaya IV, qui, malgré une santé des plus précaires, n’a jamais ménagé ses efforts pour enregistrer le maximum de témoignages disponibles sur le déroulement de la guerre dans sa wilaya.  
Je voudrais donc apporter ma part de vérité sur cette période pour que les jeunes d’aujourd’hui ne connaissent pas les frustrations qui nous avaient traumatisés et qu’ils s’épargnent les manipulations qui ont marqué l’après-guerre et qui continuent de peser sur le destin national.
Mon souhait est que les départements d’histoire, de sociologie, de littérature ou de linguistique des universités régionales concentrent leurs études sur les événements souvent déterminants qui se sont déroulés dans cette région et dont nous n’avons que des connaissances partielles ou, malheureusement, trop souvent partiales. La réappropriation de cette Histoire peut irriguer le tissu associatif quand l’Algérie, libérée du règne de l’argent sale et du clientélisme qui polluent la société civile, pourra organiser sa vie publique dans la transparence et la rigueur.
Je vais commencer aujourd’hui par rappeler une des épopées les plus extraordinaires des premières années de la guerre de libération, je veux parler de l’opération “Oiseau bleu” ou “force K”. Il est important de redécouvrir cette séquence dans ses plus intimes ressorts, d’en connaître les rares interprétations qui en ont été faites après la guerre, si l’on veut essayer de comprendre les raisons de cette quasi-occultation.
L’opération “Oiseau bleu” a commencé dès 1956, quand l’ethnologue Jacques Soustelle est nommé gouverneur général en Algérie. Par intuition professionnelle, ce spécialiste des évolutions des populations se laisse convaincre qu’il est possible d’attiser, en Algérie aussi, les susceptibilités ethniques dont ont joué les agents coloniaux en Indochine.
De plus, la Kabylie était majoritairement de sensibilité messaliste avant que Krim Belkacem - et c’est là un des mérites du signataire des accords d’Evian qui n’a pas été assez souligné – ne parvienne à en faire, sans grand dommage, l’épine dorsale du FLN-ALN. En bon ethnologue, Soustelle retient la région des Iflissen n’Lebhar et des Aït Jennad car, entre autres raisons, ce territoire avait été bien étudié par Jean Servier et Camille Lacoste Dujardin.
C’est alors que les services de renseignement français envisagent la constitution de contre-maquis qui seraient équipés par la France en armes, munitions et finances pour infiltrer et neutraliser la région la mieux structurée de l’insurrection algérienne. Au début, le SDECE hésite, mais les arguments scientifiques du gouverneur général finissent par avoir raison des dernières réserves du général Lorillot, premier responsable militaire en Algérie. Il est important de le souligner pour la compréhension des déductions ultérieures ; l’opération “Oiseau bleu” a été conçue et décidée par les plus hautes autorités françaises. Une fois le principe convenu, le capitaine Benedetti est chargé de l’organisation et du suivi des commandos. Cet officier, aidé par l’inspecteur Ousmer de la DST, originaire de Kabylie, alerte à Azazga un certain Tahar Halliche, qui à son tour informe Zaïdat Ahmed, dit Hand Ouzayed, de l’initiative française. Ce dernier, déjà engagé dans le FLN, demande un temps de réflexion et avertit Yazourene Saïd, dit Brirouche, qui alerte Mohamedi Saïd et Krim Belkacem.
Dans un premier temps, le scénario suscite chez le chef des maquis kabyles une méfiance instinctive. Mais après réflexion et concertation avec ses cadres, Krim décide de jouer son va tout et accepte de manager l’une des entreprises les plus invraisemblables de l’insurrection nationale.
Saïd Mehlal et Omar Thoumi sont chargés du recrutement des contre-maquis, et les fourgonnettes qui distribuaient le journal “l’Echo d’Alger” leur feront parvenir des centaines d’armes de guerres avec les munitions idoines en plusieurs lots, au moment où les maquisards de l’ALN étaient pour la plupart équipés de simples fusils de chasse !! Cerise sur le gâteau, 2 millions de francs, somme considérable à l’époque, destinés à financer la contre-révolution, accompagnent ces livraisons. Pour avoir une idée de ce que représente cette masse financière, il faut savoir que le premier budget de guerre levé par Krim et Ouamrane auprès du limonadier Hamoud Boualem se chiffrait à cinq cents mille francs. Les dés sont jetés.
Afin de donner le change, les maquisards kabyles livrent les cadavres d’individus abattus pour cause de messalisme ou d’autres formes de collaboration en les présentant comme des éléments de l’ALN. Le stratagème fonctionna longtemps jusqu’au moment où des soupçons commencèrent à se dessiner dans la mesure où les tableaux de chasse présentés par les supplétifs supposés éliminer l’ALN étaient généralement des collaborateurs notoires de l’administration coloniale. Mais sur ce point précis, Krim avait devancé les risques en instruisant ses hommes : quand une victime présentée par les recrues de la force K n’était pas “convaincante”, il fallait la mettre sur le compte de l’ALN qui, malgré tout, continuait à agir. Mais les demandes toujours plus exigeantes en fournitures d’armes et de munitions finirent par aiguiser les inquiétudes de l’administration coloniale. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître aujourd’hui, la machination dure plusieurs semaines. Jusqu’au jour où un des commandos de la force K tombe dans une embuscade tendue par l’armée française. On découvre sur l’un des éléments tués une photo où il pose avec des maquisards recherchés de longue date. L’affaire éventée, tous les acteurs impliqués dans l’opération reçoivent l’ordre de rejoindre le maquis. Krim Belkacem envoie une lettre au gouverneur général dont il est intéressant de découvrir le contenu :

“Monsieur le ministre,
Vous avez cru introduire avec la force K un cheval de Troie au sein de la résistance algérienne. Vous vous êtes trompé. Ceux que vous avez pris pour des traitres à la patrie étaient de purs patriotes qui n’ont jamais cessé de lutter pour l’indépendance de leur pays contre le colonialisme. Nous vous remercions de nous avoir procuré des armes qui nous serviront à libérer notre pays.”
10 jours plus tard, c’est l’opération “Djennad” qui a mobilisé 10 000 hommes dont le 3e RPC du colonel Bigeard. 11O combattants de l’ALN seront tués au lieu dit Agwni Uzidud mais seule une infime partie de l’armement généreusement offert par le Gouverneur général sera récupérée, le reste constituera le premier véritable arsenal de l’ALN. Il est important de noter qu’outre l’importance de l’armement et des financements soustraits à l’ennemi, le temps qu’a duré cette opération a été mis à profit par Krim Belkacem pour organiser et former ses hommes dans une relative quiétude ; l’armée française, comptant sur les déstabilisations internes de sa manœuvre, a réduit au strict minimum ses activités militaires. Chacun sait que dans les mouvements révolutionnaires les phases de gestation et de lancement sont toujours les plus délicates et les plus décisives. Il faudra que les chercheurs analysent au plus près les impacts stratégiques de l’opération “Oiseau bleu” sur la guerre de libération.
La limitation dans l’espace et la réduction de l’intensité de l’offensive française au début 1956 a été un élément fondamental dans le développement du potentiel militaire de l’ALN en Kabylie. Ce sursis a également été mis à profit par le FLN pour affermir l’encadrement de pans conséquents de la population encore  mal informée des objectifs de la proclamation du 1er Novembre et, pour d’autres, toujours sous l’emprise de la propagande coloniale.
Les semaines qui correspondent à la durée de l’opération “Oiseau bleu” ont été incontestablement déterminantes dans la consolidation de l’insurrection armée en Kabylie. Or, il faut bien considérer que c’est à partir de cette région que furent lancés au début de la guerre les noyaux qui ont organisé une bonne partie de l’Algérois. C’est, également, à partir de cette zone que l’émigration, ébranlée par la crise de 1949 et les groupes messalistes toujours actifs, commencera à se restructurer. C’est enfin à partir de la Kabylie que seront projetés avec, il est vrai, des résultats contrastés, les premiers groupes chargés de structurer le Sud.
En résumé, l’opération “Oiseau bleu” a été un paramètre important dans la stabilisation et l’extension de l’insurrection en Kabylie dans une phase particulièrement sensible. Quand on sait ce que cette région a apporté à la guerre de libération en général, notamment pendant les premières années de la lutte, on saisit mieux les conséquences de cette séquence sur le cours de la guerre si l’affaire avait tourné court. Les archives françaises décrivent cette folle aventure comme la plus grave des humiliations militaires subies par l’armée coloniale pendant la guerre d’Algérie.
Quel écho a rencontré cet événement dans la littérature officielle après l’indépendance ? Rien ou si peu. Pendant longtemps, le seul film consacré à l’opération “Oiseau bleu” à été produit par la société AVP, qui est une structure privée. Le document a, cependant, l’inestimable avantage d’avoir recueilli les témoignages des derniers survivants de cette épopée, aujourd’hui tous disparus. Par la suite des journalistes, à l’instar de Mohamed Iouanoughene, en dépit de diverses contraintes et de la modestie des moyens disponibles, ont eu le mérite de produire des documentaires qui pourront toujours servir de base pour de futures recherches.   Quelle analyse peut-on faire de cet “oubli” institutionnel ? Nous allons essayer d’avoir une lecture centrée sur des causes intrinsèques à l’opération “Oiseau bleu” pouvant expliquer sa faible résonnance dans l’après-guerre avant de resituer cette occultation dans un contexte plus large. Le silence qui a entouré cette entreprise peut s’expliquer par la disparition prématurée de Hend Ouzayed, acteur de premier plan, doté d’une culture politique et d’une conscience militante qui auraient probablement été d’un grand secours pour une restitution fidèle et cohérente des faits intimes qui ont présidé à la préparation et la réalisation d’un montage digne d’une authentique bataille de l’intelligence militaire. Comme toutes les initiatives complexes “Oiseau bleu” a ses zones d’ombre et l’élimination de Hend Ouzayed par ses frères, dont il reste à clarifier les tenants et les aboutissants, a pesé sur la relégation puis l’effacement de cette opération. Le mutisme du colonel Yazourène au lendemain de la guerre, autre protagoniste de cet événement, a aussi pesé sur sa faible mise en relief. Enfin, l’assassinat de Krim Belkacem en 1970 a tari la source privilégiée qui aurait permis de découvrir comment a été gérée dans la durée une opération qui requiert anticipation psychologique, traitement fin et rapide du renseignement et adaptation opérationnelle sur des délais aussi longs et qui plus est dans un terrain particulièrement contraignant. Mais la disparition ou la neutralisation de ces acteurs ne suffisent pas à expliquer le voile qui a été jeté sur la transmission et l’installation, à sa juste place, de l’un des faits militaires les plus audacieux de la guerre. L’essentiel des décisions et actions enregistrées en Kabylie pendant la guerre ont connu un traitement tendancieux méthodique après l’indépendance. Occultation, réduction ou falsification ont été jusqu’à aujourd’hui les réponses officielles ou para officielles qui ont caractérisé la transcription de la mémoire combattante de Kabylie. Le site d’Ighil Imula où fut imprimée la proclamation du 1er Novembre 1954 n’a survécu que par le dévouement et l’acharnement d’Ali Zammoum, dont la famille était propriétaire du lieu. Les médias audiovisuels publics ne manquent pas de rapporter chaque 1er novembre des cérémonies organisées ici et là pour commémorer un acte fondateur de la nation que l’on se plaît à isoler de l’endroit où fut produit le document qui lui a conféré sa matérialité historique. À ce jour, aucun chef de l’État n’a daigné se rendre sur ce site, symbolique parmi tous.
Les polémiques récurrentes orchestrées contre le congrès de la Soummam témoignent de cette volonté obstinée à minimiser ou à parasiter l’épicentre politique et militaire qui a permis de donner à la révolution algérienne sa voix et son visage ainsi que l’ensemble de ses codes et structures qui l’on portée jusqu’à l’indépendance.
La stigmatisation permanente de la Wilaya III et de son chef emblématique, le colonel Amirouche, représente probablement l’expression la plus incisive de cette stratégie négationniste. L’ampleur inégalée de l’organisation politico-militaire de cette wilaya qui en a fait la cible privilégiée de l’armée coloniale, l’assistance politique, militaire et financière qu’elle a apporté aux autres régions du pays, les propositions et suggestions qu’elle faisait régulièrement remonter au GPRA pour lui permettre d’affiner ses lignes politiques et diplomatiques sont ignorées ou travesties. Pour la propagande officielle, la Wilaya III est assimilée à Melouza, la bleuite ou la “nuit rouge” de la Soummam.
Qu’importe si des règlements de compte dévastateurs ont déchiré les Aurès, fi des exécutions sommaires de cadres en Tunisie et au Maroc où il y avait pourtant le temps et les moyens pour instruire les dossiers des présumés coupables… Le statut de la Kabylie combattante sera contesté dans sa légitimité, violé dans ses réalités et méticuleusement limité dans ses perspectives potentielles. Il ne restait plus qu’à recouvrir le forfait historique par l’estocade politique : hizb fransa ! La curée est générale et tout le monde s’y met : anciens maquisards de service, universitaires organiques, médias attitrés… Et cela dure.
Dans Le Soir d’Algérie du 11 novembre, un collaborateur de Boussouf et néanmoins proche de Bouteflika m’attaque pour avoir rapporté dans la quatrième édition du livre consacré au colonel Amirouche de nouveaux témoignages sur les conditions de la séquestration de ses restes ainsi que les risques encourus par le colonel Lotfi, radicalement opposé aux méthodes du binôme Boussouf-Boumediene.
S’agissant de procédés déloyaux et truffés de contre-vérités, je n’ai eu d’autres choix que de remettre les pendules à l’heure dans le même quotidien, le 17 du même mois, et Dieu sait que j’avais autre chose à faire. Dans le journal Echourouk de ce 21 novembre, on peut lire de la part d’un ancien maquisard des Aurès qu’Amirouche, à l’époque commandant, mandaté par le CCE, première instance exécutive de la révolution, pour une mission aux Aurès, aurait contraint Adjoul Laadjoul à se rallier à l’armée française en prenant fait et cause pour la stratégie de Ben Boulaïd. Le polémiste croit digne, crédible et responsable d’ajouter qu’Amirouche n’avait pas à s’immiscer dans les affaires internes de la Wilaya I. Cinquante-quatre ans après l’indépendance, les guerres intestines tribales transcendent toujours les objectifs de la révolution. Dans l’après-midi du même jour, le général Abdelhamid Djouadi, envoyé par le colonel Amirouche en Wilaya I pour favoriser les échanges de jeunes djounoud entre le différentes wilayas, me confirme n’avoir jamais entendu une seule personne émettre la moindre remarque désobligeante à l’encontre d’Amirouche pendant toute les années de maquis qu’il a passées aux Aurès. Non, décidément rien n’est simple, rien n’est ordinaire dès qu’il s’agit de traiter de la Kabylie ou de ses responsables.   
Quelle que soit la légitimité de l’instance qui la décide, si utile, efficace et rentable que soit une action pour la révolution, elle doit, par principe et en tout temps, être discréditée et disqualifiée dès lors que son auteur est originaire ou responsable de la Kabylie.  
Voici ce qu’écrit d’emblée l’historien Daho Djerbal dans la préface du livre de René Galissot dédié aux accords d’Evian, je cite :  “Il y a quelques années, à l’institut d’Histoire de l’université d’Alger, dans le sujet d’un concours d’accès à la post-graduation, option Histoire de la révolution algérienne, le jury avait proposé le thème suivant : ‘’Les accords d’Evian : couronnement (victorieux) de la guerre de libération ou déviation des principes de la révolution (de novembre 1954) ?’’.” Daho Djerbal ajoute : “La façon dont était posée la question, le style et la construction des phrases suggéraient déjà la ‘’bonne’’ réponse au candidat, c’est-à-dire déviation des principes et, de fait, 90% d’entre eux donnèrent cette réponse-là.”
Naturellement, il n’est pas question de ramener la totalité des instrumentalisations de la guerre au seul fait de la stigmatisation de la Kabylie. Mais il est difficile de ne pas lier l’avalanche de critiques adressée aux accords d’Evian par Boumédiène au fait que la délégation du GPRA était conduite par Krim Belkacem dont il finira par avoir raison en 1970 à Frankfurt.     
Nous sommes partis de l’évocation de l’opération “Oiseau bleu” et de la censure qui l’a suivie pour découvrir que cet “oubli” n’était que l’une des manifestations de la stratégie de confiscation-manipulation de la guerre de libération dans laquelle la Wilaya III a joué un rôle central. Certains ne manqueront pas de relever que la Kabylie, qui n’a jamais négocié sa fidélité et sa loyauté à la nation – on vient de voir comment l’ethnologue Soustelle a été renvoyé à ses études par le “paysan” Krim Belkacem – n’a pas été payée de retour, et c’est là un euphémisme.
Ce n’est pas l’objet de cette rencontre que de répondre à ce légitime constat. J’aimerais néanmoins prévenir d’une chose que l’histoire comme l’expérience personnelle m’ont apprise : quand on aborde le destin d’une collectivité, il n’est jamais pertinent de réagir par l’émotion ou dans la précipitation.   
La conscience nationale algérienne est jeune et fragile. Pour l’essentiel, son cœur battant est la guerre de Libération nationale. Or, c’est précisément cette donnée qui est l’objet de toutes les convoitises et les instrumentalisations. Notre droit et notre devoir est de remettre, en âme et conscience, à chaque fois que les circonstances l’exigent et que des données disponibles le permettent, les choses à l’endroit
Pour des raisons politiques, sociologiques, culturelles et historiques, la charpente de l’Algérie contemporaine porte une large empreinte de l’apport de la Kabylie. Tant que le système politique algérien sera régi par le rapport de forces brutal avec ses corollaires d’opacité et de corruption, l’Histoire restera otage des enjeux des clans qui se disputent un pouvoir de rente. Ce n’est donc pas le pouvoir actuel — ou celui qui pourrait le remplacer si le logiciel de désignation reste identique — auteur et bénéficiaire de cette confiscation mémorielle, qui produira ou permettra la restauration de la vérité historique.
Une fois de plus, il revient, en priorité, à la Kabylie de mobiliser l’ensemble de ses ressources pour protéger ses valeurs et son avenir afin de ne pas être à nouveau dépossédée de son passé et hypothéquée dans son avenir.
Nous sommes à la veille d’un bouleversement national et géopolitique majeur. Nul n’a intérêt à ce que, une fois de plus, l’Histoire immédiate du pays soit livrée aux appétits machiavéliques qui ont transformé l’indépendance en mise sous tutelle de la volonté populaire. L’histoire est une expérience et un enseignement. Il n’y a jamais eu de phase historique algérienne émancipatrice quand la Kabylie était en régression. Inversement, toutes les situations qui ont vu cette région décliner se sont traduites par des périodes d’atonie, voire de reflux national.
Quand le doute gagne les esprits et que les cœurs sont serrés de trop d’injustice, il faut se ressourcer sur l’essentiel : on n’est fort que de ses vérités.            
Je vous remercie.


S. S.
(*) Conférence animée par l’auteur, le 22 novembre 2014, à Azazga


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