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Pour une prévention socio-sanitaire de proximité

© D.R.

William Dab, épidémiologiste de terrain, ancien directeur général de la santé en France, connu dans le champ de la santé publique, a donné un entretien au journal Le Monde du 11 avril 2020. Ses propos peuvent être considérés comme une approche critique sur la gestion présente du coronavirus en France. Il indique les limites d’une gestion focalisée sur les soins d’urgence, tout en louant l’excellence du travail de coordination assuré entre les différents hôpitaux français, pour prendre en charge les malades graves atteints du Covid-19. 

Il revient avec force détails sur une prévention de proximité : placer en quarantaine les personnes contaminées sorties de l’hôpital, en les installant dans des hôtels ou autres lieux d’habitation. En outre, il évoque la sous-analyse de la situation épidémiologique de la pandémie qui est une forme d’ignorance grave, ne permettant pas de lutter avec efficacité contre la pandémie. Il indique l’importance de produire un imaginaire scientifique, en croisant et en mobilisant toutes les données disponibles dans les différentes institutions sanitaires et scientifiques, même s’il faut, pour cela, procéder par échantillonnage. 
Ce qui permettrait d’obtenir une tendance sur l’évolution de la pandémie. Il montre les limites psychologiques et sociales du confinement, notamment pour celles ou ceux qui habitent dans des appartements insalubres et étroits, pouvant basculer vers sa remise en cause si cet enfermement persiste dans le temps. Imposer une action de prévention à la population, comme le confinement, ne semble pas, selon lui, suffire s’il n’y a pas parallèlement une transparence dans les informations diffusées dans la société. 
La population a un besoin pressant de savoir clairement si les masques et les gants sont disponibles, où les trouver et à quelle date il faut envisager leur “présence” dans les pharmacies. Il ne s’agit donc pas de rester accroché à la langue de bois : “Les masques ont été commandés.” 
Les acteurs de la prévention de proximité agissent au cœur de la société. Il considère à juste titre que la prévention de proximité est l’antithèse de la bureaucratie. C’est encore plus extrême en Algérie. Une bureaucratie sanitaire difforme, “s’identifiant” à ses bureaux, ne peut assurer un travail de coordination rigoureux, étant dans l’ignorance et la sous-estimation des dynamiques socio-sanitaires des professionnels de la santé des structures de soins et celles des patients anonymes, déployées sur le terrain (Mebtoul, eds., 2014). Les sciences sociales de la santé représentent souvent la cerise sur le gâteau, donc “peu de choses” pour la bureaucratie sanitaire qui ne cesse de répéter : “De quoi se mêlent-ils ? Ils ne sont pas médecins.” Alors, tant pis ! Arrachons le droit et le devoir de nous mêler de ce qui nous regarde ! Nos disciplines sont nécessaires, primordiales pour dévoiler les impensés que les différents pouvoirs et les acteurs dominants des institutions sanitaires ne souhaitent pas entendre. Et l’un de ces impensés est précisément de considérer que la santé n’est pas uniquement la maladie en soi, mais la vie sociale globale de la personne qui attend légitimement de la considération sociale, de la dignité et le droit à l’information sanitaire. 
On ne peut pas, sous le prétexte de crise sanitaire, recourir aux censures des médias libres, favoriser les non-dits et les multiples promesses sans lendemain. C’est au contraire durant cette épreuve dramatique que la démocratie sanitaire centrée sur l’écoute de tous les acteurs (chercheurs des différentes spécialités, personnel de santé, malades, associations, etc.) doit être de rigueur. C’est la condition pour permettre d’accéder à la confiance et à la solidarité entre les agents d’une société. Dans le cas contraire, on restera enfermé dans une sorte de barrière symbolique et cognitive entre les uns plus “conscients” et les autres “engagés” dans le déluge inconscient de la mort en mettant la vie d’un collectif en danger…
Que ce soit en France ou en Algérie, les pouvoirs ont méprisé fortement la prévention comme une activité centrale devant être produite au cœur de la société, et non pas dans ses marges, dans un “faire-semblant” qui “respire” le mensonge, l’artificiel au profit du modèle curatif prestigieux qui consiste à privilégier uniquement une médicalisation forcenée de la santé et de la société, oubliant toute la dimension sociale et relationnelle de la maladie. William Dab le dit explicitement : “On mise tout sur les soins sans réaliser que la prévention est un investissement très rentable. Chaque fois qu’on dépense 100 euros dans le domaine de la santé, 96% vont aux soins et 4% à la prévention organisée. Tous les soirs à 20h, nous applaudissons nos soignants. Je me demande si nous ne devrions pas siffler tous les midis les carences de la prévention de terrain jusqu’à ce qu’elles deviennent efficaces.”

Une prévention socio-sanitaire faiblement ancrée dans la réalité sociale en Algérie
Parce que la prévention socio-sanitaire n’a jamais été prise au sérieux par le politique, elle va représenter pour les acteurs de la santé (professionnels de santé, population) un caractère marginal, de l’ordre de l’exception, faiblement intégré dans le fonctionnement de l’institution sanitaire comme une catégorie réflexive centrée sur les attentes de la population, refoulant le système de pensée profane pour se limiter bien souvent à rappeler mécaniquement et rapidement les normes et les valeurs médicales. 
La “prévention” socio-sanitaire est identifiée mécaniquement à une sensibilisation paternaliste sur les risques encourus face à telle ou telle maladie chronique. La forme de “l’interaction” entre le personnel de santé et les patients, ou, pour être plus précis, la façon d’imposer à l’Autre les prescriptions, efface la personne, pour la réduire au mal organique. Tout est dit d’un ton docte, où se mêlent les certitudes d’une seule rationalité qui détient en soi la vérité. 
Les prescriptions ne sauraient être discutées par les gens de peu. La prévention de proximité ne s’est pas construite comme une catégorie politique puissante et autonome pouvant ouvrir des champs du possible qui seraient de l’ordre de la réinvention permanente de la manière de faire face au mal, en épousant de façon globale ses dimensions organique, sociale, psychologique et politique. 
Cela impose de reconsidérer autrement les personnes dans l’espace social et sanitaire, en les reconnaissant comme des usagers-citoyens impliqués dans le fonctionnement du système de soins.
Ce qui aurait supposé une inversion de leur statut qui consiste à les considérer comme des personnes détentrices de compétences, les reconnaissant comme des productrices de santé, celles-ci pouvant attribuer des significations pertinentes à la maladie et à la prévention. Or, se limiter au statut de patient, consommateur passif de soins, a pour effet pervers d’effacer la personne et le groupe social, au profit de la seule dimension biologique. “Une mise à distance du social” (Dominique Memmi, 2013) consiste à occulter les fortes inégalités sociales de santé entre les différents groupes sociaux. (Perreti-Watel, 2000). 
Il semble donc impératif, face à ce virus impitoyable, de construire cet élan mobilisateur indissociable de la notion de responsabilité collective, à la condition que le politique redonne un tout autre sens à la prévention de proximité (informations crédibles et transparentes, coordination rigoureuse des actes sanitaires, une solidarité agissante pour objectiver les risques de la pandémie, une reconnaissance sociale du travail sanitaire, la prise en compte urgente des inégalités sociales de la santé, la pluralité de sens du confinement, etc.), pour s’orienter progressivement vers la production sociale d’une culture du risque. 
Il s’agit de dépasser un moralisme primaire réducteur qui ne résoudra pas le problème, face à nos graves défaillances socio-organisationnelles au centre d’un environnement social producteur de risques multiples. La société n’est pas une cruche vide qui peut fonctionner à la manière d’une “machine sociale”, téléguidée uniquement par des injonctions politico-administratives…

Référence bibliographiques
Mebtoul M., 2015 (sous notre direction), Les Soins de proximité en Algérie. À l’écoute des patients et des professionnels de la santé, Coédition L’Harmattan-GRAS.
Memmi D., 2013, De la dénégation au déni ? La mise en silence du social dans les campagnes françaises de prévention, in ouvrage collectif, Le Diabète : une épidémie silencieuse, pp 111-135.
Peretti-Watel P., Moatti  J.-P., 2009, Le Principe de prévention. Le Culte de la santé et ses Dérivés, Paris, Le Seuil.
Peretti Watel P., Sociologie du risque, 2000, Paris, Armand Collin.
Voir site Gras, la production scientifique du GRAS, 1991-2016.

Par : Mohamed Mebtoul (*)
Sociologue


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