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Quelle place pour l’agriculture saharienne ?

© D. R.

Par : RÉGIS JOURDAN
       
CONSULTANT GÉNIE RURAL, AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE

”Les  régions  sahariennes  qui  ne  sont  pas  engoncées  dans  des structures  foncières  morcelées et  peu  viables, offrent la  possibilité de créer ex nihilo  de  véritables  exploitations  familiales  modernes de 30 à 50  ha  calées sur le débit et le rayon d’action du forage (les exploitations de  plus  grande  taille  sont  déconseillées  car  elles  nécessitent  un niveau d’investissement trop élevé).”

L’agriculture saharienne a connu un essor important au début des années 90 sans y avoir été réellement préparée. Aussi, faut-il rendre hommage aux pionniers de cette époque généralement venus du Nord, en quête de terres cultivables, qui se sont installés dans le Touat, le Gourara, le M’zab le Soufi, les Ziban, Oued R’hir, Ouargla ou en périphérie d’autres oasis.

Vingt ans après, il convient  de  tirer  les  enseignements  de  cette  épopée saharienne et de voir quel est son avenir dans un contexte de souveraineté alimentaire. Pour faciliter la compréhension du lecteur, voici la définition de ces concepts qui fait consensus :

Autosuffisance alimentaire
•Capacité pour un pays  de  produire  sur  son  sol ou dans sa zone maritime réservée, tous les besoins nécessaires à la nutrition et la bonne santé de ses habitants ;
Sécurité alimentaire
•Capacité pour un pays à la fois en produisant et au travers d’échanges commerciaux équilibrés de satisfaire ses besoins ;
Souveraineté alimentaire  
•Considérer  que  l’autosuffisance  constitue  un  moyen  d’indépendance nationale face à tout risque de conflit ou de pandémie pouvant mettre en danger l’approvisionnement d’un pays. Prévoir des stocks de sécurité et ne recourir que de façon conjoncturelle à des importations de denrées alimentaires.

La souveraineté alimentaire est aussi synonyme d’indépendance politique. Plusieurs points sont à considérer dans cette réflexion stratégique : la planification nationale de la production, l’aménagement du territoire et le développement rural intégré. La planification répond aux besoins alimentaires et nutritionnels des populations sachant qu’il faut favoriser les circuits courts pour les produits frais. Cela signifie par exemple que pour les régions sahariennes, l’autosuffisance en produits frais doit être de règle.

Les  grands  territoires  algériens  ( les  plaines  du  littoral,  les  zones montagneuses de Kabylie, le Tell, l’Atlas saharien, les Hauts-Plateaux, la zone présaharienne, la zone saharienne) ont des vocations naturelles dont on ne peut faire fi. La valorisation de ces potentiels doit supplanter l’idéologie. Pour rappel, dans les années 1990, la vision stratégique de l’agriculture saharienne était que “le Sahara serait le grenier à blé de l’Algérie”.

Force est de constater que trente ans après, la situation des importations de blé ne s’est pas réduite. La vocation du Sahara n’est pas de produire du blé, pas plus que du maïs ou du soja. Est-il bien utile de sortir l’olivier de son contexte climatique méditerranéen où il pousse sans irrigation pour le planter dans le Sahara ? 

La stratégie consiste donc à planifier une production adaptée aux terroirs et l’encourager par des subventions et des mesures incitatives, sans pour autant tomber dans une agriculture administrée. La libre entreprise doit rester de règle pour s’adapter aux besoins du marché national.

Une fois évalués les besoins et les potentialités agro-pédo-climatiques des différents terroirs algériens, ce sont les avantages comparatifs de chacun d’eux qui doivent orienter la planification, sans mettre ces régions en concurrence. Il ne s’agit pas de rechercher le rêve ou de cultiver l’utopie mais de promouvoir une agriculture de terroir dont les savoir-faire locaux seront améliorés par la recherche agronomique.

Dans les régions sahariennes, on doit tirer les enseignements des expériences passées (Gassi-Touil, Feidjet El-Bagel, Dayat El-Bagra à Brezina, production industrielle de tomate à Adrar, périmètre d’Abadla irrigué à partir de Djorf Torba près de Béchar…).

Dans cette stratégie territoriale, la place des cultures en cycle pluvial (dès 350 mm), avec possibilité d’irrigation complémentaire lorsqu’on peut disposer d’une ressource en eau, doit être examinée avec attention plutôt que de partir sur du tout irrigué en région saharienne en puisant sur des nappes fossiles très peu rechargeables. À cet effet, on peut être étonné que l’intensification de l’agriculture sur les Hauts-Plateaux ne soit pas mieux considérée. 

Cette vaste zone céréalière et d’élevage ovin, de Saïda à Sétif, ne pourrait-elle pas bénéficier d’une irrigation complémentaire à partir des barrages du Tell pour pallier les déficits hydriques en période de levée, augmenter les rendements, réduire les terres en jachère qui représentent un potentiel productif très important et introduire d’autres cultures dans la rotation (pourquoi pas la betterave à sucre en complément à la production de sucre à partir de la datte, et réduire ainsi les importations de sucre) ?

Ayant travaillé dans cette région pendant plusieurs années, j’ai constaté que les ouvrages de lutte contre l’érosion (terrasses, banquettes antiérosives, seuils, ouvrages de correction torrentielle, ouvrages de recharge, reboisement, etc) y occupent peu de place, alors que le pays voisin aux conditions similaires (Tunisie) a acquis une référence internationale en ce domaine.

La conséquence est l’envasement rapide des barrages du Tell, de M’sila et d’autres, ainsi que des lacs collinaires qui constituent pourtant des points d’eau utiles pour le bétail et la faune sauvage. La protection de la ressource en eau passe par la lutte contre l’érosion, la conservation des sols et la bonne gestion des parcours pastoraux (à défaut, on va créer un nouveau Sahara entre l’Atlas et le Tell).

L’agriculture saharienne est une activité à risque 
•Problèmes d’accès à une eau potentiellement abondante dans le sous-sol mais non utilisable partout : zones où la nappe est salée, problème de température, décarbonatation dans les conduites, coût élevé d’exhaure lorsqu’on va en profondeur car l’artésianisme a disparu ;
•Climat, froid en hiver et chaud en été, ce qui oblige à des cultures de cycle court (pas de culture plein champ entre le 15 mai et le 15 septembre) avec des variétés résistantes ;
•Sols généralement peu profonds et minéraux nécessitant un drainage à la parcelle pour évacuer les sels et le besoin d’amendements organiques ;
•Coût élevé d’équipement du territoire en infrastructures (lignes électriques, pistes, forages, équipements sociaux) en raison des grandes distances ;
•Risque climatique (vent de sable, forte ETP, écarts thermiques...) ;
•Nombre limité d’entreprises de service pour la location de matériel agricole, la réparation de pompes immergées, l’acquisition de semences certifiées, le stockage en entrepôt réfrigéré…

L’agriculture oasienne est séculaire et repose sur un modèle familial d’autosubsistance construit autour de la palmeraie irriguée par des systèmes traditionnels d’exhaure (puits, foggaras…) requérant peu de débit et peu d’énergie. Par la suite, la petite puis la grande mise en valeur ont fait sortir l’agriculture de l’oasis traditionnelle pour conquérir le désert : c’était la course à l’inconnu et les pionniers du désert ne disposant d’aucun référentiel ont dû tout inventer en matière de culture.

Des succès indéniables ont été obtenus dans la plasticulture, certaines cultures de plein champ (pomme de terre primeur à El-Oued, arachide, cultures fourragères…) et l’extension de la palmeraie notamment sur Biskra. Les cultures fourragères destinées à un élevage bovin laitier y ont leur place dès lors qu’il se créé une laiterie au sein du parc agricole. En effet, la photosynthèse importante (eau-soleil-CO2) favorise la fixation du carbone sous forme d’hydrates de carbone.

Enfin, on doit évoquer les conditions favorables d’isolement sanitaire des régions sahariennes qui constituent un atout pour l’agriculture biologique et la multiplication des semences.La planification doit orienter l’investissement vers les régions qui offriront le meilleur retour économique en développant une agriculture professionnelle, sur des niches spéculatives, autrement dit, avec des exploitations de taille économiquement viable et une bonne technicité des agriculteurs.

Les régions sahariennes qui ne sont pas engoncées dans des structures foncières morcelées et peu viables, offrent la possibilité de créer ex nihilo de véritables exploitations familiales modernes de 30 à 50 ha calées sur le débit et le rayon d’action du forage (les exploitations de plus grande taille sont déconseillées car elles nécessitent un niveau d’investissement trop élevé).

En matière agro-industrielle, la priorité sera donnée à la promotion de petites unités de transformation artisanale des produits du terroir pour éviter le transport et pour que la valeur ajoutée soit acquise et réinvestie sur place ; une transformation semi-industrielle sous contrat d’alliance productive est envisageable (cas de laiterie). La constitution de complexes agro-industriels n’est pas souhaitable.

Il ne s’agit pas de revenir à une “agriculture oasienne de la nostalgie” mais de réaliser des projets dans la durée qui doivent s’inscrire dans une démarche territoriale intégrée, c’est-à-dire qui ne relèvent pas du parachutage d’un parc agricole au milieu du désert, mais du développement rural. On ne peut dissocier production et développement rural.

En effet, pour maintenir des agriculteurs sur le territoire afin de produire les denrées dont on a besoin, dans les conditions d’aridité que l’on sait, il faut leur assurer des conditions de vie décentes (eau potable, électricité, habitat sécurisé, services de santé, école, pistes rurales…), donc avoir une approche de développement rural intégré.

Cette démarche doit s’inscrire dans le respect des deniers publics et de l’intérêt général pour préserver l’avenir, les ressources naturelles – dont l’eau – et répondre aux besoins d’une population jeune.

Le choix des sites de mise en valeur et de développement de création de pôles de développement ou bassins de production doit passer par l’élaboration d’études de faisabilité (faisabilité macro-économique pour l’Etat, faisabilité micro-économique pour les exploitations préconisées).

 

 

 


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