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Santé publique

QUELLE POLITIQUE DU MÉDICAMENT POUR L’ALGÉRIE

© D. R.

Par : FARID CHAOUI
PROFESSEUR DE MÉDECINE

Le médicament ne doit pas être réduit à un simple produit industriel et commercial, il est “l’élixir” qui permet le miracle de la guérison, et cet aspect symbolique domine largement au regard des médecins et de leurs malades, exigeant, à juste titre, quel qu’en soit le prix, de soigner et d’être soignés par les meilleurs produits existants. De ce fait, le médicament est porteur non seulement d’une problématique technique, scientifique et commerciale, mais aussi et surtout d’une charge émotionnelle considérable qui porte tout débat sur ce sujet à un niveau fortement sensible, voire irrationnel. 

Celui, actuel, autour de l’Agence nationale des produits pharmaceutiques souligne cet aspect et malheureusement contribue à masquer les vrais défis et enjeux de la politique du médicament dans notre pays. La polémique qui s’est déclenchée autour de la future et hypothétique tutelle de l’ANPP dès sa naissance laisse dubitatif quant à son avenir.
Un bébé né au forceps, qui se retrouve piégé dans une querelle de paternité avant d’avoir poussé son premier cri (malgré une grossesse prolongée de plus de 12 ans), est vraiment mal parti pour vivre et grandir dans la sérénité. 
Cette contribution se propose de donner aux citoyens quelques éléments pour une meilleure compréhension des enjeux sous-tendus par ce grave problème.

Situation actuelle 
L’Algérie comptera plus de 45 millions d’habitants en 2025, dont environ 10% seront âgés de plus de 60 ans et 25 à 30% âgés de 0 à 14 ans. 
Cette caractéristique d’une transition démographique inachevée va se télescoper avec la transition épidémiologique et imposer à l’Algérie un double fardeau sanitaire : la prise en charge des problèmes de santé spécifiques de la population infanto-juvénile et de ceux plus complexes, plus lourds et plus chers de la population “seniors”.
Face à ce défi sanitaire, les moyens sont en décalage : en particulier financier, puisque la dépense nationale de santé (DNS) est estimée aujourd’hui à moins de 400 US$/hab./an (contre 10 fois plus dans les pays de l’OCDE). La part du médicament dans la DNS est estimée à environ 80 US$/hab./an, ce qui est à la fois peu et beaucoup : peu par rapport aux chiffres de l’OCDE (plus de 600 US$ en moyenne), beaucoup lorsqu’on mesure son poids dans la dépense nationale de santé (DNS) estimé à plus de 20% (la part du médicament dans la DNS en OCDE ne dépasse pas les 10%). Cela signifie que près du quart des moyens financiers dégagés par la communauté pour faire face à ses besoins de santé vont dans la poche de l’industrie pharmaceutique, locale ou internationale, publique ou privée !!
Ces chiffres détruisent le mythe d’une consommation excessive des Algériens en médicaments et soulignent le poids de plus en plus lourd de l’industrie pharmaceutique dans le fonctionnement de notre système de santé.
De plus, et cela est plus grave, nous savons combien nous dépensons en médicaments mais l’information qualitative est très limitée, et les mécanismes d’accréditation, de commercialisation et de contrôle des médicaments introduits sur le marché algérien se caractérisent par leur totale opacité. Comment s’effectue la liste de nomenclature ? Quels produits sont agréés et comment ? Qui décide de leur remboursement et à quel taux ? Comment s’effectue leur commercialisation, c’est-à-dire, fondamentalement, quel médicament et pas tel autre est prescrit par le médecin ? La liste des médicaments agréés est chiffrée actuellement à plus de 1 500 DCI, alors que l’OMS avance que moins de 200 DCI sont nécessaires pour soigner plus de 90% de la pathologie humaine !!!

Quelles mesures pour assainir ce marché et promouvoir une industrie pharmaceutique nationale ?
La politique du médicament n’est qu’un segment de la politique nationale de santé. Sans cette référence politique essentielle qui permet d’établir des priorités sanitaires et, par conséquent, des choix stratégiques pour le développement de l’industrie nationale du médicament, la politique du médicament risque d’être prise en otage par les lobbies, particulièrement ceux de l’industrie pharmaceutique et des élites médicales. C’est le cas actuellement.
Il s’agit de mettre en œuvre une politique pertinente par rapport aux besoins de la population et réaliste, tenant compte de nos besoins et de nos moyens.  Ce qui signifie “soigner mieux et moins cher”
1- Il faut agir sur les prescripteurs : en améliorant le niveau de leur formation académique et en organisant, de manière totalement indépendante de l’industrie pharmaceutique, leur formation postuniversitaire (actuellement le recyclage des médecins est complètement sponsorisé par les grands laboratoires !!). Cette action est essentielle, elle permet de réaliser les économies les plus substantielles et d’améliorer la qualité des soins, car il ne faut pas l’oublier, les prescripteurs sont les ordonnateurs de la dépense !
2- Dans le même esprit, il faut réaliser un guide thérapeutique destiné en priorité aux médecins généralistes qui servira de base à leur prescription conformément aux progrès de la médecine et à l’usage rationnel du médicament.
3- Développer une politique d’information sanitaire concernant le bon usage des médicaments en direction de la population pour lutter contre l’automédication et le gaspillage.
4- Définir une liste des médicaments essentiels qui constituera la base du développement de notre industrie pharmaceutique : ces médicaments devront être constamment disponibles, produits localement et accessibles à toute la population, c’est-à-dire remboursés à 100%. 
5- Promouvoir une politique de production et de promotion des médicaments génériques : ce qui signifie dépasser la situation actuelle de façonnage à partir de principes actifs importés et s’engager résolument dans un transfert de know-how qui permettrait rapidement à notre industrie de fabriquer ses propres principes actifs. Cette politique implique en priorité la formation des personnels spécialisés et la mise en place d’une base industrielle moderne capable d’absorber ce know-how, d’assurer une production fiable et de qualité de principes actifs et de développer une politique de recherche et d’innovation dans le domaine pharmaceutique.
6- Les médicaments nécessaires ne sont malheureusement pas tous généricables ! Certaines molécules innovantes sont irremplaçables dans le traitement de beaucoup de pathologies lourdes, transmissibles comme le sida ou les hépatites ou non transmissibles comme les cancers, les maladies métaboliques et cardiovasculaires et les maladies inflammatoires chroniques digestives et rhumatologiques. 
Il s’agit en particulier de la nouvelle génération de médicaments : les biomédicaments, dont la production relève de méthodes innovantes et qui viennent à peine de tomber dans le domaine public.
Ce sont précisément ces molécules qui coûtent très cher et sont protégées par des brevets. 
Aujourd’hui, leur importation, même en biosimilaires (génériques des biomédicaments), coûte très cher ! Il faut que notre future industrie soit en mesure de les fabriquer, et c’est possible ! Sur le plan légal, à la suite de l’Afrique du Sud qui, sous la présidence de Mandela, avait décidé de défier les big-pharmas et de copier les médicaments de lutte contre le sida(*), plusieurs pays comme l’Inde, le Brésil ou la Thaïlande ont décidé souverainement de copier toute molécule jugée nécessaire aux besoins de santé de leur population. Cette politique, sous la pression des associations humanitaires mondiales, a été légalisée par la conférence de l’Organisation mondiale du commerce à Doha en 2001. Une clause spéciale dite des “licences obligatoires” autorise tous les pays à copier toute molécule innovante, même protégée par un brevet, si leur situation sanitaire l’exige. 
L’Algérie a tout intérêt à s’engager dans cette voie, la seule qui lui permettra à moyen et long termes de faire face aux défis grandissants des maladies non transmissibles, en augmentation constante avec le vieillissement de la population et dont le coût pèsera de plus en plus lourdement sur la DNS.
7- Cette politique implique d’investir davantage dans la formation des personnels spécialisés, de mobiliser toutes nos capacités de recherche universitaire et privée et, encore une fois, de mettre en place une base industrielle pharmaceutique moderne et compétitive. L’investissement étant particulièrement élevé, peut-être faudra-t-il s’engager dans ce domaine dans une coopération régionale (maghrébine ?) qui permettrait de réduire les risques en élargissant le marché à plus de 120 millions de consommateurs à l’horizon 2025.
8- Enfin, toutes ces transformations impliquent des batailles juridiques ardues, complexes et inégales, dont la plus importante est la lutte contre les excès de la brevetabilité. Il y a lieu rapidement de lancer la formation de juristes spécialisés capables de défendre nos intérêts dans un marché fortement concurrentiel, véritable jungle juridique. Ces juristes spécialisés sont actuellement inexistants aussi bien en Algérie que dans tout le Maghreb.
En conclusion, je crois pouvoir dire, et en respect du combat mené par les syndicats de professionnels de la santé, qu’il est nécessaire à chaque étape du développement futur de cette industrie, qui peine à décoller malgré de grandes potentialités, d’inscrire chaque action et débat dans le cadre global de la politique nationale de santé. C’est important pour ne pas se perdre dans des polémiques et des combats d’arrière-garde qui ne servent pas toujours l’intérêt général.
Une fois nos objectifs de santé connus, on pourra valablement développer les cahiers des charges sur la base desquels se construira le partenariat entre les pouvoirs publics et l’industrie pharmaceutique.
L’État doit maîtriser toute la problématique qui conduit à proposer au malade la bonne molécule et la moins chère pour le soigner. Il doit être en mesure à chaque étape de procéder aux contrôles nécessaires pour s’assurer de l’efficacité et de l’innocuité d’un médicament. Enfin, il doit rester l’arbitre souverain dans les choix stratégiques en matière d’enregistrement et de politique de prix des médicaments, car c’est lui en dernière analyse qui paye la note et c’est son devoir d’en éviter l’envolée et les gaspillages.
Pour toutes ces raisons, réduire le problème du médicament à de simples équations industrielles et commerciales, quelle qu’en soit la pertinence technique par ailleurs, est réducteur, dangereux et porteur de graves dérives pour la santé du citoyen.
Le débat sur la tutelle de l’Agence du médicament doit s’inscrire dans cette problématique globale pour aboutir à la solution la plus pertinente et la plus opérationnelle.

* Ce faisant, l’Afrique du Sud a fait baisser le coût annuel du traitement du sida par malade de 10 000 dollars à 100 dollars !


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