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A la une / Contribution

Contribution pour la Rédaction Digitale (#LibertéVENDREDI)

Rencontre (presque) imaginaire avec Mohamed Boudia

©D.R.

Il marchait, il n’arrêtait pas de marcher, le sourire en bandoulière, il ne pouvait s’arrêter, il était ainsi fait, expansif, mais très souriant. Jeune, il ne pouvait ne pas s’engager dans la lutte révolutionnaire, la cause de l’Algérie, sa patrie, ne pouvait le laisser indifférent. D’ailleurs, même s’il le voulait, il ne pouvait pas ne pas s’impliquer dans le combat des siens, il était au cœur de l’action. Boudia n’était pas n’importe quel homme, il était aussi un véritable intellectuel, un homme d’action, cet autodidacte lisait tout, faisait du théâtre et écrivait des textes dramatiques qui célébraient la révolution. « Je suis né pour être au cœur du combat de mon peuple, dans un quartier, la Casbah, qui était, en quelque sorte, le véritable métronome de la révolution. Il y avait de tout, les militants, les artistes, les musiciens. Il y avait surtout la poésie. La Casbah, c’était/c’est un véritable poème, avec ses métaphores et ses métonymies, de très belles figures de style. Moi aussi, je faisais tout, je chantais, écrivais, nous étions presque tous de véritables artistes, un quartier-poésie, un quartier-révolution ». Il parle puis s’arrête un moment, un regard très lointain, comme s’il cherchait une cible à atteindre, il reprend vite la parole, lui qui a vécu, intensément vécu, pour reprendre le titre d’un ouvrage d’un poète qu’il aimait beaucoup, qui ciselait les mots, Pablo Neruda. Il n’oubliait pas ses amis de la Fédération de France du FLN, ses faits d’armes, les révolutionnaires qu’il a côtoyés, les artistes, ils sont nombreux, qu’il avait rencontrés, appréciés, aimés. Il n’aimait pas se raconter, il était à côté de ceux qui avaient reçu Che Guevara qu’il avait invité avec Ahmed Ben Bella à assister à une pièce de Kaki, « 132 ans ».

 Connu essentiellement pour ses activités politiques et culturelles, Mohamed Boudia a de tout temps été un infatigable agitateur. De la politique, il allait au théâtre et revenait à la politique. Pour lui, les deux entités étaient intimement liées. Les pièces qu’il avait écrites obéissaient d’ailleurs à un schéma politique précis : la quête de l’indépendance de l’Algérie. « L’Algérie, c’est ma vie, mais plutôt toutes les révolutions ». Il était un peu comme Kateb Yacine qui estimait que toutes les révolutions étaient marquées par un destin unique. D’ailleurs, il aimait beaucoup Kateb Yacine.

Né le 24 février 1932 à Alger, dans l’un des quartiers les plus pauvres de cette ville, La Casbah, de famille très modeste. Comme tous les habitants de ce lieu aujourd’hui abandonné. De 1950 à 1952, il se retrouva à Dijon où il fit d’ailleurs son service militaire. Ce fut dans cette ville française qu’il commença à côtoyer les milieux nationalistes et à fréquenter les théâtres. « Paradoxalement, le service militaire me permit d’apprendre à manier les armes que j’allais vite retourner contre les ennemis de mon peuple. J’appris à manier deux choses, les armes et la langue qui allaient me servir contre celui qui avait tout fait pour annihiler le souffle culturel national. J’ai/nous avons dompté les armes et la langue de l’ennemi les faisant nôtres. Nous avions découvert les valeurs de la révolution de 1789, vite oubliées par les colons, mais que nous avions utilisées contre eux. Drôle de situation. Nous nous sommes servis des structures, partis, associations, pour contester leur présence injuste, le colonialisme qui est un mal intégral ». Il arrête de parler, claque ses doigts, sourit comme s’il narguait des adversaires cachés, continue à conjuguer des paradoxes : « Oui, ce sont tous d’anciens de l’école française qui furent les artisans du premier novembre. Ils prirent les armes en connaissance de cause pour répliquer au colonialisme qui a tout fait pour détruire les langues originelles, la culture nationale ».

Mohamed Boudia était fait pour rejoindre la lutte du peuple. Il connut les geôles coloniales avant de prendre le chemin de l’exil juste après le coup d’Etat de juin 1965.  De 1955 à 1957, le théâtre devenait un véritable art de combat. Des hommes de théâtre engagés dans le mouvement nationaliste se faisaient les porte-parole de la question algérienne à Saint Denis, Barbès, Clignancourt, Marseille et dans d’autres villes françaises. Mohamed Boudia et son ami Mohamed Zinet s’illustraient par un extraordinaire dynamisme. Mourepiane restait un souvenir vivace. Incapables de tenir en place, ils tentaient de tout faire à la fois, de participer aux actions de la Fédération de France du FLN, d’expliquer inlassablement les objectifs et les positions du mouvement nationaliste. Ils animaient des rencontres avec les émigrés et formaient de jeunes comédiens. Mais bientôt, l’administration coloniale, au courant des faits et des gestes de ces éléments révolutionnaires, allaient prendre la décision de dissoudre ces troupes, trop engagées à ses yeux. Ce qui n’était d’ailleurs pas faux.

Boudia s’était retrouvé en prison. Mais cela ne l’avait pas empêché de poursuivre son action dans les geôles. Il a monté quelques pièces pour les prisonniers dans le but d’expliquer l’importance et la nécessité de la lutte de libération, ce qui représentait un extraordinaire acte de courage et d’engagement. L’entreprise était périlleuse. Il faisait du théâtre à la prison de Fresnes. Etienne Bolo, son compagnon de cellule et néanmoins ami se souvient de cette expérience, il en parle avec une grande émotion : « Il m’a immédiatement expliqué ses projets : organiser dans la détention un groupe théâtral qui permettrait à tous les « frères » de sortir de leur léthargie carcérale et de s’exprimer culturellement. Il m’a bombardé de questions t m’a demandé quelles pièces et quels auteurs- Shakespeare, Molière, Brecht- conviendraient le mieux à cette entreprise. Il ne séparait jamais le combat politique du combat culturel et il menait l’un et l’autre dans l’esprit de l’universalisme « progressiste ». Et chose peu courante dans une prison, il a atteint le but qu’il s’était fixé, et il a monté, mis en scène et joué dans la chapelle de la prison transformée en théâtre, sa pièce « L’Olivier » et la comédie de Molière, Le Malade imaginaire qu’il avait traduite en arabe dialectal. ». Etienne Bolo était un ami, un confident et un militant de gauche. Il ne tarit pas d’éloges sur cet homme hors-pair qui, selon lui, avait des traits du Che qu’il avait d’ailleurs connu à Alger.

Son destin était tout tracé. Arrêté en 1959 à Paris, incarcéré dans la même cellule qu’Etienne Bolo, il réussit tout de même à s’évader de la prison de Fresnes. Il a écrit durant ses années d’incarcération deux pièces : « Naissances » et « L’Olivier » et a traduit en arabe « dialectal » quelques textes dramatiques français. Il a adapté notamment Molière. Le théâtre l’a toujours séduit, comme d’ailleurs un autre compagnon de lutte, Mohamed Zinet, l’auteur de l’excellent, « Tahia ya Didou » qui a apporté une note de singulière fraicheur au cinéma algérien. « Zinet, c’était la poésie, un homme extraordinaire, qui s’est fait tout seul, non conformiste, ami des humbles et des véritables artistes comme Kateb Yacine et M’hamed Issiakhem ». En parlant de Zinet, il se mit à évoquer d’autres noms, Lacheraf, Benhamida, Khemisti, Ben Bella et à raconter certaines anecdotes et quelques faits politiques d’une Algérie indépendante qui a failli imploser au lendemain même de la victoire.

       Dès l’indépendance de l’Algérie, il a exercé plusieurs fonctions et a été à l’origine de la publication de deux organes de presse : « Novembre », revue culturelle et « Alger ce soir », quotidien. Il a été également directeur général du Théâtre National Algérien (TNA) qu’il a contribué à étatiser avec le regretté Mustapha Kateb. Le décret de janvier 1963 portant nationalisation des théâtres porte l’empreinte de ces deux hommes. C’est lui l’auteur du premier manifeste du théâtre algérien, « De l’Orientation ». Il était partout. Il savait dès 1962 que le parcours allait-être caractérisé par de multiples risques. La question du pouvoir et de la voie à emprunter traversait tous les débats. Après un long silence, il reprend la parole : « Certains ne cherchaient qu’à défendre leur petite parcelle de pouvoir, nous l’avons vu au congrès de Tripoli, le niveau était bas, la plateforme que nous avions rédigée avait été approuvée sans avoir été lue par les présents qui s’intéressaient à autre chose. Mais malgré cela, nous avions cherché à mettre en œuvre un discours cohérent, révolutionnaire, foncièrement socialiste, à l’écoute des pulsations du peuple ». Le mot « peuple » revenait à plusieurs reprises, il était extrêmement passionné par son propre débit, ses propres convictions. Les premières années de l’indépendance furent enthousiastes. Alger était le lieu de rencontre de nombreux intellectuels et artistes étrangers qui venaient à Alger comme pour entreprendre un pèlerinage. C’est surtout lui qui les côtoyait, animait les débats. C’était un moment où Charles Bettelheim, Hervé Bourges, Raptis, Soliman, Samir Amin, Lotfi el Kholi, Georges Arnaud…allaient et venaient à Alger. Le cinéma connaissait aussi de belles choses. Gillo Pontecorvo faisait le déplacement pour réaliser un film « La bataille d’Alger » que les uns avaient aimés, d’autres comme Boudia et Lacheraf avaient appréciés sans grande effusion, lui reprochant la présence d’une écriture quelque peu stéréotypée. Au théâtre, tous ceux qui allaient être à l’origine de la décentralisation en France animaient des stages à Alger, discutaient avec les hommes de culture algériens. Boudia respire un coup : « Il y avait de grands débats sur la culture et le théâtre. Des questions nous taraudaient : quel théâtre faire ? Quelle culture mettre en œuvre ? Comment toucher le public, le peuple ? Il fallait tout organiser, tout structurer. Mustapha Kateb allait se charger de l’ouverture de l’école d’art dramatique, diversifier le répertoire. Il y avait de tout, Kaki, Safiri, Rouiched, Calderon, Goldoni, Molière, Brecht, Tewfik el Hakim, Shakespeare, Beckett…Alger était une fête. ». Il y avait aussi cette union des écrivains où brillaient Sénac, Mammeri, Himoud Brahimi et quelques autres. A Bordj el Kiffan, de grands enseignants (Saad Ardach, Alfred Faraj, Boeglin, Sauvageot…) allaient transmettre leur savoir à de jeunes élèves qui vont, par la suite, dominer la scène théâtrale nationale ; Fellag, Ziani, Sonia, Adar, Kabouche... Alloula fut un moment directeur de cette école.

Le 19 juin 1965, après le coup d’Etat du colonel Boumediene, recherché, il a dû quitter, grâce à des amis, d’ailleurs sérieusement malmenés par les autorités de l’époque, l’Algérie, pour s’installer en France et poursuivre ainsi ses activités artistiques, théâtrales et politiques. Sa rupture avec les milieux culturels et politiques algériens a été difficile à assumer. Il a mal compris les retournements d‘hommes qui, une fois l’indépendance acquise, allaient parfois employer les mêmes armes que le colonisateur. La torture reprend le dessus. Harbi, Hadj Ali, Zahouane, Ait Ahmed et bien d’autres connurent l’arbitraire. Il a compris, après quelques tentatives pour organiser l’opposition, que les choses étaient dures et complexes.

Cet homme, comme d’autres intellectuels, vont se retrouver en prison ou à l’exil, avec la bénédiction et le silence complice de nombreux nouveaux démocrates, hier bien installés sous le burnous autocratique de Boumediene, aujourd’hui, encore au pouvoir ou dans de nouveaux espaces oppositionnels. Cet autodidacte, très intelligent et très perspicace, arrivait à concilier politique et culture dans un univers peuplé d’une absence presque totale de perspective. Il a eu le culot, avec quelques amis, de mettre en œuvre un projet culturel et une manière de concevoir la culture aujourd’hui absente des travées des espaces de décision. Jamais, l’Algérie n’allait retrouver ces moments culturels forts des premières années de l’indépendance. Même quand il a quitté l’Algérie, il a décidé d‘exercer dans un théâtre tout en prenant position pour la Palestine. Georges Habbache nous avait dit en 1983 que Boudia constituait à lui seul la synthèse du véritable militant révolutionnaire : un politique doublé d’un homme très cultivé.     

       Mohamed Boudia a travaillé au Théâtre de l’Ouest Parisien pendant quelques années. Au TOP, il était infatigable. « J’organisais tout, je préparais les spectacles, les répétitions. Mon objectif dans ce théâtre était de mettre en œuvre un programme sérieux et d’organiser cette structure sur le plan administratif. Certes, nous étions une administration réduite, un personnel réduit. A l’époque, le théâtre public était important. Des rencontres étaient organisées, comme celle d’Aubervilliers où il était question de théâtre populaire ».

Il est assassiné le 28 juin 1973. Ses funérailles ont été organisées dans une semi clandestinité à Alger. Aucun ministre (ou responsable politique) n’avait fait de déclaration. Seuls les Palestiniens ont organisé des manifestations lui rendant ainsi un hommage posthume. C’est vrai qu’il était très proche de Georges Habbache, responsable du Front Populaire pour la Libération de la Palestine (FPLP) et l’un de ses représentants les plus actifs en France. Son action politique et sa pratique culturelle donnaient à son théâtre une fonction d’agitation proche de l’Agit-Prop ». L’Alger officiel qui l’a poussé à l’exil ne pouvait reconnaître les mérites d’un véritable militant de la révolution, ce qui aurait mis en question le regard officiel d’une Histoire placée au garde à vous et domptée en fonction de parcours militants virtuels. Le grand homme de théâtre et ami de Boudia, Sid Ahmed Agoumi se souvient de ses funérailles : « Je suis celui qui lit son oraison funèbre. L’OLP (Organisation de Libération de la Palestine) qui le détestait puisque Boudia était du FPLP (Front de Libération de libération de la Palestine) d’obédience marxiste-léniniste dirigé par George Habbache, surpris par mon intervention, se crut obligé de lui rendre un hommage bref pour ne pas dire discret. Les clivages politiques à l’époque dans le mouvement palestinien étaient très forts, pour ne pas dire marqués par des rapports haineux. L’oraison m’avait valu quelques ennuis de la part de la sécurité que dirigait Salah Vespa. Les acteurs qui le suivirent dans cette entreprise furent Ould Abderahmane Kaki, Hadj Omar, Nadia Talbi, Alloula, Larbi Zekkal, Hadj Cherif et moi-même. Nous avions joué la pièce « Les chiens » de Tone Brulin. ». Agoumi, en illustre comédien, évoque Boudia en souriant, il continue : « J’évoque mon hommage, non pas pour me faire valoir, mais pour témoigner d’un fait important, l’enterrement d’un grand homme.  Ce fut à la demande des acteurs du théâtre qui refusait que l’enterrement de Mohamed Boudia se fasse clandestinement comme le souhaitait le pouvoir de Boumediene dont il était un farouche opposant. Un important dispositif sécuritaire était installé, des policiers en civil furent déployés un peu partout. Il faut rendre hommage aux habitants et aux militants de son quartier, Soustara, qui m’ont encadré et soutenu m’apportant un extraordinaire courage me permettant de lire mon oraison. Je l’avoue, j’avais la frousse, la peur arrivait à paralyser tous mes membres.  Le soutien des habitants de Soustara et du frère de Sid Ali Kouiret, Mustapha, grand ami du défunt me fut d’un grand réconfort. C’est Boudia qui suscita mon éveil à la politique. C’est lui qui me permit de comprendre qu’en matière d’art, le talent sans conscience politique était un avatar bourgeois qui ne servait que lui-même. C’est ainsi que s’éveilla ma prise de conscience qui me donnait ainsi la possibilité de saisir la vocation sociale et politique du théâtre.  Il fut avec le grand écrivain, Mourad Bourboune, lui aussi exilé après le coup d’Etat du 19 juin 1965, un véritable éveilleur de conscience. Je lui dois pratiquement mon éveil politique et la nécessité de ne pas mourir idiot. Il faut le souligner, dans mon oraison, je n’avais pas évoqué Mohamed, l’opposant au régime Boumediene.  Je n’étais pas audacieux. J’avais néanmoins dit qu’on avait assassiné notre Che Guevara, à nous tout en insistant sur le fait qu’il s’était sacrifié pour une cause juste.  Le représentant de l’OLP était certes, présent certes mais il ne devait pas prendre la parole comme je l’ai déjà signalé. C’est le martyr du FPLP, non de l’OLP. C’est la vérité. Cet enterrement révélait les luttes sourdes et le combat acharné que se livraient les fractions palestiniennes.  Surpris par mon intervention, Salah Vespa contraignit le représentant de l’OLP à bafouiller quelques mots. C’est la vérité vraie. »

 Mohamed Boudia, digne et fier, ne pouvait d’ailleurs s‘accommoder des reconnaissances officielles ni des hommages trop galvaudés. Il a aimé le théâtre, il a toujours été séduit par le combat politique et la cause palestinienne. Mais, il serait peu sérieux de parler de Boudia sans évoquer son théâtre marqué par le combat anticolonial. C’est pour cette raison que je tenterais d’interroger rapidement sa production dramatique. Les pièces les plus connues restent « Naissances » et « L’Olivier ».

Dans sa pièce, « Naissances », Mohamed Boudia met en scène la vie d’une famille algérienne de la Casbah durant la guerre de libération. Tout se passe dans un lieu unique, la maison de Rachid. Les personnages musulmans, engagés dans la lutte armée, s’interrogent sur le devenir du pays, une fois l’indépendance acquise.  Un combattant du FLN, évadé de prison, est sauvé par Rachid, le personnage central du récit. Sa rencontre avec René apporte une dimension dramatique paroxystique à la pièce. La mort de Tahar en prison alors qu’il était soupçonné de trahison par ses compagnons, suscite un grand nombre d’interrogations sur les ambiguïtés et les contradictions du combat. Aïcha, la belle-sœur et l’amante du personnage central, est enceinte. Elle met au monde un enfant qui prend ainsi la place de Rachid, arrêté par des soldats français. Ainsi, la dimension tragique se trouve rattrapée par une ouverture épique. Cette manière de faire est présente dans Le Cadavre encerclé de Kateb Yacine quand Lakhdar assassiné, Ali continue le combat.

Le récit semble obéir à une certaine continuité, c’est –à- dire respectant l’unité du temps.  Cette illusion de linéarité donne au récit un certain mouvement. On sait que les actions se déroulent pendant la guerre après le premier novembre 1954. L’histoire se passe après 1956-1957. Certains éléments contenus dans les dialogues fournissent quelques informations relatives à l’instance temporelle.Les événements historiques investissent l’histoire et l’installent dans un cercle investi par l’historicité des faits. Le discours est en quelque sorte contraint et obéit forcément aux contingences idéologiques de la période qui marque le récit et le parcours des personnages. Le personnage, même s’il vit l’ici et le maintenant et est porteur de territoires historiques précis, est le lieu de cristallisation de plusieurs temps et de multiples fonctionnements convoquant les diverses chaînes temporelles. Le projet de l’auteur est clair : dire l’Algérie. Le choix de la période traitée dans le texte obéit à une instance politique préexistante. Les personnages, Omar et Rachid dessinent dans leurs discours, parfois stéréotypés, les limites temporelles et les circonscrivent dans une sorte de cercle peu productif.

       Le discours théâtral est essentiellement pris en charge par Rachid et Omar qui relancent et ralentissent parfois l’action. Le théâtre-tract recourt souvent à la continuité de l’enchaînement : c’est l’émission d’une « vérité » qui préside à l’écoulement du temps. La plupart du temps, les personnages emploient le pronom personnel « ils » quand ils parlent des Européens. Ceux-ci ne sont souvent pas nommés. Donner un nom à son ennemi, c’est en quelque sorte lui reconnaître une certaine légitimité. Cet effacement de l’identité de l’Autre est l’expression du refus de tout ce qu’il charrie comme culture et comme comportements et attitudes. C’est le cantonner dans un statut d’« étranger ». Ainsi, ce n’est pas l’Arabe qui n’est pas nommé comme dans L’Etranger d’Albert Camus, mais l’Européen qui perd ainsi son identité dans le texte d’un écrivain algérien, Mohamed Boudia. Cette manifestation parodique est extrêmement pertinente d’autant plus qu’elle reflète un état de fait précis. Un seul Européen, René, enseignant, est admis dans leur cercle. Ce qui atténue le regard manichéen de l’auteur. Certes, René ne rompt pas avec le discours humaniste d’une certaine culture française.

Les figures poétiques utilisées suggèrent la désillusion, le désenchantement et la déception. Le personnage de Tahar, soupçonné de trahison, transporte encore une fois le lecteur dans l’Histoire événementielle : « la bleuite » qui est une opération montée de toutes pièces par les services psychologiques de l’armée française pour provoquer une certaine suspicion dans les rangs du FLN. Des milliers de cadres furent ainsi liquidés. Pour Tahar, le passé était lumineux mais le présent est le lieu de la mort et de la déchéance. La deuxième pièce traite également de la guerre de libération, mais en usant d’un langage imagé, parabolique. L’Olivier qui aborde également le thème de la lutte armée est à notre avis mieux construite que Naissances. Les personnages-ils sont quatre- fonctionnent comme des unités autonomes. La fable est simple. Quatre personnages (Aissa, Si Kaddour, Zineb et le combattant) se retrouvent seuls dans un village complètement détruit par l’armée coloniale. Il ne reste plus qu’un olivier que refuse de quitter le vieux Si Kaddour qui ne peut se détacher de cet arbre nourricier et mythique. Kaddour représente une sorte de sécularité marquée par une continuité historique. Au moment de partir, il préfère rester auprès de son olivier au risque de connaître la mort. « L’Olivier » est la description vivante des atrocités de la guerre et de ses incidences sur la vie humaine. Zineb est folle. Le village est détruit. C’est aussi, l’histoire d’une prise de conscience.

Dans les deux textes, un arbre constitue l’unique objet sur scène. Du début à la fin, l’olivier dans la pièce de Boudia peuple l’univers mental de Si Kaddour. Comme dans « En Attendant Godot », le vieux revient au même endroit comme s’il lui était impossible de marcher, de bouger. C’est une situation absurde. Là où il peut partir, il lui semble que les choses ne changent pas pour autant. L’arbre est témoin et acteur en même temps. Ainsi, si Naissances, est très marqué sur le plan de l’Histoire, L’Olivier constitue le repère temporel d’une mémoire nourricière, lien singulier entre le passé, le présent et le futur virtuel. Cet arbre est en quelque sorte l’univers fondateur de la nation et un repère spatial fondamental qui met en relief une relation ombilicale entre Kaddour et cet arbre.

L’influence de Camus, de Sartre et de Beckett est remarquable.  Il est étonnant de constater la présence de traces de l’œuvre de Samuel Beckett dans les pièces d’un auteur engagé directement dans le combat politique. Ce paradoxe s’expliquerait par l’humanisme de l’auteur condamné à prendre position contre une réalité précise : la colonisation.  Si Kaddour dans L’Olivier vit dans un monde absurde, injuste. Il « subit », il ne peut rien changer à sa condition. Les traces de Sartre sont évidentes dans les deux textes. Tous les personnages sont concernés par le destin du monde. Aïcha et Rachid ne cessent de le répéter dans la pièce, Naissances. Le combattant se sacrifie pour les autres. « Il est responsable de sa mort », pour reprendre Hugo dans « Les Mains sales ». Il nous rappelle également Le Diable et le bon Dieu. Boudia adopte la problématique philosophique de Sartre. Nous décelons les traces de deux œuvres (« Les Mains sales » et « Le Diable et le bon Dieu ») dans les deux pièces étudiées. La présence de Beckett et de Camus, moins évidente, donne aux textes une dimension humaniste.

Ahmed CHENIKI

Pour la #RDL


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