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ALGERIE 20 AOÛT 1956 – 20 AOÛT 2020

Rendre le FLN au FLN

© D. R.

Par : Mohammed Ould Si Kaddour El-Korso 
        Professeur d’histoire

A qui sert l’Histoire ? C’est le baromètre du temps qu’il fait en référence au temps passé et de ce qu’il sera le lendemain et les jours suivants. L’Histoire est une discipline noble. Elle puise sa raison d’être et sa force dans la relation passé-présent-futur qui donne du sens plus à nos erreurs et nos échecs qu’à nos succès et victoires.

En ce soixante-quatrième anniversaire, le Congrès de la Soummam a force de loi. Les décisions cardinales qui y ont été prises ont survécu aux nombreux détracteurs et manipulateurs. Dans cette Algérie qui bouge, une question majeure est en attente de refaire surface une fois la phase cruciale de la Covid-19 dépassée. Celle de la construction d’un État démocratique et subsidiairement celle du FLN. 

Nous prendrons le Congrès de la Soummam et son manager Abane Ramdane comme trame centrale pour soulever certaines interrogations qui ont impacté la Révolution et qui impactent à ce jour la construction de l’État algérien.

1- Quelques clefs pour une lecture saine du Congrès de la Soummam 
La recherche historique avance à son rythme en fonction de la disponibilité des sources documentaires : archives, exploitation de la presse, témoignages et aussi iconographique (photos, films). Un impératif s’impose, et nous ne cesserons jamais de le répéter, il n’y a pas d’histoire sans sources, sans archives surtout, à moins de confondre la discipline Histoire avec le plaisir de s’entendre parler comme c’est très souvent le cas dans les tribunes officielles. 

Il n’est pas inutile de rappeler que la marche vers la lutte armée a lourdement souffert de trois maux majeurs qui ont marqué à un moment ou à un autre le long et tumultueux cours de la Révolution. Il y a en premier lieu la bureaucratie du parti indépendantiste, le culte de la personnalité et les dissensions internes. Il faut relire à ce propos les travaux, entre autres, de Téguia, Lacheraf, Harbi, Meynier et pour ne pas le citer Stora à croiser avec les différents mémoires de Mohammed Lebjaoui, Mohammed Boudiaf, Aït Ahmed, Saad Dahleb, Mabrouk Belhocine et autres, sans omettre les travaux de la nouvelle génération d'historiens dont entre autres celui de Allal Bitour de l’université de Bouzaréah, Alger 2.

Le 1er Novembre, formidable coup de génie de la part de ses concepteurs, a été le verrou qui a brisé les digues, libéré les énergies, ouvert de nouvelles perspectives révolutionnaires. “Les attentats commis par une bande de hors-la-loi” étaient une véritable déclaration de guerre au nom du peuple algérien contre la France coloniale. Cependant, la Proclamation du 1er Novembre 1954 ne pouvait pas à elle seule, ni servir de feuille de route ni de charte pour la Révolution annoncée. Une mise en œuvre conséquente, rationnelle et objective de tous les moyens était nécessaire pour concrétiser les ambitions à la mesure des défis et des dangers.

À ce propos, les historiens sont unanimes à dire que pendant plusieurs mois, aucune direction sûre et reconnue par tous les chefs de zone, capable de les réunir pour faire le point, n’a émergé. Le 1er Novembre a-t-il donc manqué de préparation ? Le passage à l'acte ne pouvait être reporté encore une fois ! Le congrès, projeté la veille du déclenchement pour début 1955, ne s’est jamais tenu pour des considérations liées à la féroce répression qui s’est étendue à une partie de ses chefs. Le tenir c'était un objectif partagé par l'ensemble des acteurs sur le terrain, des politiques comme des militaires, de l'Intérieur comme de l'Extérieur.

En plus des conditions de sécurité à réunir, il fallait que quelqu'un prenne l'initiative, qu'il fasse l'unanimité autour de lui, qu'il ait de l'envergue intellectuelle et militante, qu'il soit sur le terrain des opérations, au cœur de la bataille. Réunir toutes ces conditions n'était pas à la portée de n'importe qui. Comme toutes les révolutions à travers le monde, la Révolution algérienne s'est appuyée sur deux leviers : l'un théorique, l'autre pratique. En attendant qu'émerge ce concepteur, l'offensive militaire et psychologique de l'ennemi ne connaissait pas de répit. 

2- Ni Le Caire ni Moscou
L’histoire nationale a été et reste une formidable source d’inspiration. Les combats que le peuple algérien a livrés contre le colonialisme sont de véritables cours de stratégie militaire. Mostéfa Lacheraf a abordé cette question dans nombre d’articles publiés dans les revues engagées comme Esprit, Temps Modernes, Présence Africaine, etc. Il a disséqué la stratégie des ancêtres, des paysans-guerriers puis des maquisards. 

À la lumière de la Résistance populaire du 19e siècle et l’incapacité du parti indépendantiste à se doter d’une stratégie qui lui aurait permis de passer à l’acte, le FLN, héritier de ce parti, a mis en place une stratégie militaire, politique et diplomatique évolutive, active et participative. Militairement, la stratégie de l’ALN-FLN rappelle celle de l’Émir Abdelkader contre Bugeaud : fatiguer l’ennemi, le harceler, perturber ses lignes de communication et de ravitaillement, saper le moral des troupes, enfin n’engager le combat qu’une fois les conditions stratégiques et psychologiques réunies. La guerre de guérilla a toujours été l’arme des démunis.

Elle ne repose pas sur la qualité de l'armement, mais sur celle de l'humain : la conviction profonde que la cause défendue est juste et noble, sur le don de soi, sur l'esprit de solidarité. Aux armes sophistiquées et dévastatrices de l’ennemi, elle oppose la guerre des nerfs comme arme première pour affecter les capacités psychologiques de l'adversaire. C’est ce qui s’appelle optimiser au mieux ses forces et ses moyens limités. 

Pour décrédibiliser le combat libérateur et tromper l’opinion publique métropolitaine et internationale, les officines de l’armée coloniale en Algérie ont recouru à des recettes vieilles comme le monde en propageant des contrevérités à force de tracts lancés du haut de leurs hélicoptères et “avions mouchards”. “Les fellagas algériens” étaient une pure création du Caire et de Moscou d’où ils prenaient leurs ordres, lisait-on dans ces tracts.

C’était dénier aux Algériens toute maturité, toute capacité à prendre leur destin en charge en menant à bien un combat longtemps attendu et maintes fois reporté. En vérité, ces officines réactivaient une idéologie raciste selon laquelle “l’Arabe est une race inférieure et inéducable” (1894). Alors pourquoi s’étonner que cette France coloniale et raciste impute le déclenchement de la lutte armée au Caire et à Moscou ? Pour s'en convaincre, elle fera partie de la coalition israélo-britannique qui fit chou blanc en 1956 devant Port-Saïd en Égypte.   

3- Le Congrès de la Soummam, un acte majeur dans la structuration de la Révolution
Pédagogiquement quatre choses sont à retenir pour une bonne et saine compréhension de l’esprit du Congrès de la Soummam et de l’après-Soummam.  Premièrement. Premier trimestre de l’année 1955, rien n’était joué, bien au contraire. Le peuple tardait à se positionner.

À part les recrues de l’avant-1er-Novembre, les chefs de zones n’arrivaient pas à fédérer autour d’eux de nouvelles forces d’autant que la machine de guerre coloniale s’était immédiatement mise en branle au lendemain de la “semaine sanglante”. La crainte d’un énième échec et son lot de répressions aveugles, voire d’extermination partielle d’une tribu, d’une mechta, d’une sous-région annihilaient tout engagement massif dans ce FLN resté encore inconnu. La prudence alimentée par la peur seront vaincues par le coup de force du 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois ordonné et mené par Zighout Youcef. 

Deuxièmement. Le système de “zones” a précédé les “Wilayas” consacrés par la Soummam. Chaque chef de zone se voulait l’incarnation même de la Révolution. Chacun était maître de son périmètre, avait sa propre stratégie d’embrigadement des populations ; parfois vigoureuse ; menait le combat selon sa propre culture, selon la conception qu’il se faisait de la Révolution. Sans caricaturer, il y avait autant de FLN et de Révolutions, que de chef des zones. Il serait malhonnête aujourd’hui de pointer du doigt ces chefs locaux de la toute première heure qui ont vécu différemment dans leur chair les injustices coloniales et qui faisaient de leur mieux pour servir l’esprit du 1er Novembre tel qu’ils l’ont conçu. 

Troisièmement. Le patriotisme tribal et/ou régional, est une notion ancrée dans la mémoire rurale algérienne. L’occupation coloniale et les politiques des régimes, qui se succéderont de 1830 à 1954, seront à l’origine de sa mue incarnée par le concept de “Watan” dans son acception moderne (début XXe s. ) et de sa déclinaison, “Watani”, pour désigner celui ou ceux qui étaient prêts à mourir pour la patrie. L'ALN-FLN s’appuiera sur cette notion de patriotisme rural pour mobiliser activement au lendemain de la Soummam les masses paysannes, fer de lance de la Révolution.

Même menées au nom de l’islam et du djihad, les insurrections armées populaires tout comme par la suite la guerre de Libération nationale, avaient pour point de départ et finalité la libération du territoire et non pas comme certains historiens français s’échinent, à ce jour, à déformer la vérité historique en prétendant que les Insurgés du XIXe siècle et à leur suite le FLN-ALN, combattaient les chrétiens et la religion chrétienne. Enfin en quatrième point, les divisions qui ont porté un coup fatal au mouvement indépendantiste ainsi que la notion de leadership, n’ont pas disparu comme par enchantement sous le coup de la baguette magique du 1er Novembre. 

Il y a d’abord ceux, qui au nom de leur parcours militant se voulaient les tuteurs incontestés de la Révolution. Ces purs et durs n’acceptaient pas au nom d’une vision qui s’avérera étriquée, que des militants de sensibilités et de tendances différentes intègrent le FLN. Ils ne changeront pas d’un iota en 1962 et longtemps après. Dans le même ordre d’idées, certains politiques du FLN et militaires de l’ALN voulaient, chacun de son côté, superviser un pan de la Révolution. 

À titre d’exemple, Abane se dressera contre Boudiaf, un ancien de la Fédération du MTLD en France qui voulait faire de l’émigration ouvrière en métropole sa chasse gardée. De son côté, Ben Bella signe, en novembre 1955, un tract dans lequel il s’octroie le titre de “représentant de l’Armée de libération nationale” au Caire. Ce tract – mais pas seulement — impactera durablement les rapports Abane-Ben Bella au point que celui-ci sera écarté d’une manière ou d’une autre du Congrès de la Soummam, ce qui se traduira par une haine viscérale de Ben Bella envers celui qu’il considérait comme “un esprit mal sain” , un “malfaisant” , comme l’usurpateur de la Révolution. 

Au-delà de cette guerre dans la guerre, ce qui était enjeux pour le tandem Abane-Ben M’hidi, les deux ténors de la Soummam, ce n’était ni plus ni moins, le sort de la Révolution, autrement sa structuration, la centralisation et la séparation de ses organes de commandement entre civils et militaires, sa domiciliation géographique à l’intérieur des zones de combat et non à l’extérieur de l’Algérie. La “bataille d’Alger” en décidera autrement en précipitant les choses puisque Abane est obligé de quitter Alger pour Tunis avec la conviction d'y revenir et diriger la Révolution de l'intérieur. Mais l’essentiel était acquis. Une seule révolution, une seule voix, une seule capitale, Alger. Que serait-il advenu sans la tenue du congrès clarificateur et unificateur ? Nous aurions eu une révolution à deux têtes, une à Alger et une au Caire avec deux visions, non pas différentes mais opposées, qui finiraient par s’entredéchirer. Un précieux cadeau fait à Soustelle, aux Massu, Bigeard et autres aigris de Dien Bien Phu.     

4- La Soummam, victime de la vision prémonitoire de Abane-Ben M’hidi
La polémique née autour du Congrès de la Soumman a d’abord été le fait des politiques et des militaires, qu’ils aient pris part ou pas au congrès. Elle s’est prolongée au-delà de 1962, opposant les pro- et les anti-Abane Ramdane. Restituons très brièvement les faits. Abane n’a pas pris part au déclenchement de la guerre de Libération et pour cause, il purgeait une peine de cinq pleines années de prison pour appartenance à l’OS. Libéré en janvier 1955, il rejoint aussitôt le FLN et s’impose non pas comme un simple acteur, mais comme l’acteur principal. Devenu rapidement chef de la zone d’Alger, il va porter un regard neuf, lucide et critique sur les conditions du déclenchement de la Révolution, alors qu’elle n’avait pas encore bouclé son sixième mois.

L’unité dans le combat, qui était son leitmotiv, passait par l’élargissement et l’ouverture de la base militante et combattante du FLN à toutes les forces nationales anticolonialistes, à condition de se fondre en tant qu’organisations dans le FLN, comme ce fut le cas pour l’UDMA (F. Abbas), les centralistes (Ben Khedda, Bouda, Kiouane, Louanchi…), les ulémas (L. Tébessi, Kheireddine…), le PCA (les “Combattants de la libération” qui finiront par rejoindre à titre individuel l’ALN et les groupes de choc urbain en 1956).

Les communautés chrétiennes et juives étaient elles aussi sollicitées pour apporter leur concours à la lutte libératrice. Conception qui n’était pas du goût de ceux qui représentaient pour ainsi dire l’aile radicale du FLN, mais qui en réalité véhiculaient inconsciemment les préjugés hérités du MTLD. 
Incisif, tranchant, d’un caractère irréductible, Abane s’opposera à l’individualisme, à l’esprit clanique et au leadership naissant chez certains responsables politiques et militaires de l’intérieur comme de l’extérieur.

Ces maux, qui avaient germé bien avant la Soummam dans le corps de la Révolution, auxquels il faudrait ajouter les résurgences de la crise berbériste, exposaient celle-ci à une implosion certaine, mieux que ne l’auraient fait toutes les armées de France et de Navarre réunies. 

5- L’indépendance de l’Algérie se ferait dans le “cadre nord-africain”
Quand bien même les menaces de partitions de l’Algérie étaient une manœuvre gaullienne pour tester le GPRA, il s’est trouvé d’autres Soustelle et de nombreux généraux désabusés devenus chefs activistes de l’OAS, à l’image de Salan, qui avaient menacé le pays dans son âme. N’avaient-ils pas envisagé de créer en Algérie sous l’étiquette de l’“Algérie française” une nouvelle Rhodésie au sud de l’Hexagone ?

Les tentatives d’annexion (1834, l’Algérie est déclarée possession française), la création de trois département français, le statut de 1947 et, enfin, le principe même de la “pacification” en pleine guerre de Libération étaient autant de manœuvres visant à perpétuer le mythe d’une Algérie unifiée par et grâce à la France mais qui demain, en cas de “sécession”, autrement dit au cas où le FLN sortirait vainqueur et gouverné par les siens, le pays serait voué inéluctablement à une atomisation. Ce mythe ressurgit à chaque crise ou déprime que connaît le pays, au point qu’il est devenu un référent sociohistorique pour dire qu’“hier, c’était mieux”. 

Ce n’est pas sans raison que le FLN a centré son combat autour de l’unité géographique, sociologique et culturelle de l’Algérie. La perception de l’Algérie en tant que nation faisant corps avec le Maghreb ne date pas de 1954. Elle remonte pour la période contemporaine au XIXe siècle à l’émir Abdelkader pour ce qui est de l’Algérie, à l’émir Abdelkrim du Rif pour ce qui est du Maroc.

Abu El-Qacem Ech-Chabi, le Tunisien, l’a glorifié dans un poème célèbre avant que tour à tour cheikh Abdelhamid Ben Badis en 1925 et Messali Hadj en 1926 n’en fassent leur cheval de bataille. Les organisations estudiantines et ouvrières algériennes, les Scouts musulmans algériens, les chants patriotiques, etc. ne cessèrent de glorifier la dimension maghrébine à telle enseigne que le 20 août 1955 est vécu à ce jour comme un acte de solidarité avec “le peuple frère du Maroc et son roi Mohammed El-Khamis”.

Il n’y a qu’à revenir à la Proclamation du 1er Novembre pour relever cette conviction chevillée au corps du FLN pour qui l’indépendance de l’Algérie se ferait dans le “cadre nord-africain”, c’est-à-dire maghrébin. Sociologiquement, au plus fort de la guerre, les frontières entre les trois pays n’ont jamais existé. Mais alors, pourquoi cela a-t-il coincé ? À la différence de ses deux voisins qui étaient régis par le système du protectorat, l’Algérie était une colonie de peuplement où les “indigènes” algériens n’étaient que de simples sujets régis par la loi française vivant sous un régime d’apartheid à la française.

À la violence coloniale, ils ont répondu par la violence révolutionnaire. Les mots d’ordre de l’Étoile nord-africaine, du PPA, puis du PPA-MTLD, ainsi que ceux des partis nationalistes marocains et tunisiens n’ont pas résisté au vent des manipulations et de la division. Des contacts avaient été organisés à l’initiative des Algériens en 1949, la veille de la création de l’OS. Mais ni les Marocains (le parti El-Istiqlal) ni les Tunisiens (le Néo-Destour ) n’étaient prêts à engager une lutte armée.

Déjà en 1948 lors de la création du “Comité de libération du Maghreb” autour de l’émir Abdelkrim El-Khattabi, les points de vue sur l’organisation d’une lutte armée commune divergeaient. Puis ce fut l’indépendance négociée de la Tunisie et du Maroc en 1956. Elle était assimilée à un lâchage du combat mené par le FLN qui, malgré cela, bénéficia de la part de ses deux voisins d’un appui logistique, politique et diplomatique qui a été décisif dans l’issue finale.

Il n’en reste pas moins, comme c’est le cas dans nombre de pays anciennement colonisés, que les relations entre les “pays frères du Maghreb” ont été piégées par un lourd héritage et une “décolonisation”/indépendance inachevée qui a mis en échec toute stratégie de rapprochement et de développement intégré sur laquelle se sont greffées des ambitions géostratégiques encouragées par des pays tiers, rendant pour l’heure toute ouverture sur l’autre inenvisageable. La menace d’une déstabilisation au nom d’un repositionnement géostratégique de l’ancienne puissance coloniale à visées conquérantes n’épargnera aucun pays de la sous-région, y compris les pays dit “amis”. 

6- “Si la Révolution n’est pas l’œuvre de tous, elle avortera inévitablement”
Toute l’intelligence stratégique du FLN est de s’être imposé comme front de combat puis comme seul interlocuteur valable malgré les résistances, les diversions, les dérives et les manœuvres internes et externes. C’était là l’une des victoires majeures du Congrès de la Soummam et de facto du duo Abane Ramdane-Larbi Ben M’hidi, même si celui-ci a été contesté puis combattu et enfin éliminé par les siens.

Une chose est sûre, ce n’est pas seulement le caractère entier de Abane Ramdane qui n’acceptait aucun compromis qui porterait atteinte à la Révolution qui était visé, mais également le projet révolutionnaire qu’il portait à bras-le-corps et la stratégie qu’il défendait bec et ongles pour mener la Révolution à bon port. Dans un rapport de 27 pages, Ben Bella “récuse la primauté de l'Intérieur sur l'Extérieur, du politique sur le militaire… la conception frontiste du FLN” et assimile ce qu'il appelle “les tard venus… à une mauvaise camelote”.

Vivant, Abane a réussi contre vents et marées à faire de la Soummam la pierre angulaire de l’Algérie unie autour d'un seul mot d'ordre : l'indépendance de l'Algérie avec comme stratégie politique, pas de négociations avec la France sans la reconnaissance du FLN. Mort, il a balisé le chemin menant à la restauration de la souveraineté nationale et indiqué la marche à suivre pour une Algérie future qui reste à bâtir où la séparation impérative entre pouvoir militaire et pouvoir politique ne serait pas un simple slogan. Dans sa quête unitaire, Abane demande à Ferhat Abbas de rejoindre le FLN. Le scrupuleux routier de la politique et fin connaisseur des mentalités médisantes craignait d’être accusé d’avoir pris le train en marche, ce qui était à ses yeux une injure et c’est ce qui sera.

Abane le réconforta en lui disant que “le FLN n’appartient à personne, mais au peuple qui se bat. L’équipe qui a déclenché la Révolution n’a acquis sur celui-ci aucun droit de propriété. Si la Révolution n’est pas l’œuvre de tous, elle avortera inévitablement”. Cette déclaration même tenue secrète à l'époque s'apparentait à une provocation envers les “Historiques” et du coup à un arrêt de mort en perspective contre son auteur. Ce faisant, l’histoire donnera mille fois raison à ce visionnaire hors pair qui avait prédit la privatisation du FLN dont il avait subodoré l’existence dans son propre entourage.

À ce titre, il ne faut pas passer sous silence le malaise qui a marqué les Assises de la Révolution. Certains militaires de l'Intérieur présents au congrès et civils de l'Extérieur (ceux qui n'assistèrent pas) ne l'entendaient pas de cette oreille. Il n'était pas question pour eux qu'ils se laissent déposséder de “leur” Révolution. La contre-révolution abanienne était en route. Au lendemain de la réalisation de son objectif, la Révolution sera accaparée et détournée de son cours par ceux qui se présentaient comme les pères géniteurs et sauveurs du peuple et du pays. Mais qui pouvait mieux parachever l’œuvre de libération et d’émancipation, sinon ceux qui ont vaincu la première puissance militaire européenne de l’époque ?

Cela paraissait si évident, si naturel pour les Algériens d’en bas, heureux d’avoir échappé à la mort entre 1954-1962, euphoriques de vivre l’indépendance, puis quelques années plus tard englués dans une quotidienneté éprouvante qu'ils ne pensaient qu’à l’instant d’après. Les lendemains qui devaient aboutir à la construction d’une vraie République démocratique seront du ressort de ceux qui avaient réduit le valeureux FLN à un vulgaire “appareil”, véritable niche pour hommes de main et opportunistes de tout acabit.

Au regard de l'historique de ce sigle, en un peu plus d'une génération, il a muté plusieurs fois. Il y a eu le FLN “d'et-thawra”, puis après la parenthèse du bureau politique (Ben Bella), il y a eu le “Parti-État” (Boumediene), puis le “Parti Unique” (Chadli), puis avec le multipartisme il est devenu au même titre que les autres partis politiques un simple – en théorie – “Parti FLN” (Zeroual), pour se transformer en un “FLN-cadre” où trônait le portait d'un président d'honneur (une aberration de plus) grabataire (Bouteflika). Ce FLN n'a pas fini de muter, puisqu’avec le Hirak, il prône “un changement en douceur des institutions de la République”. 

La descente aux enfers du pays est dans une très large mesure l'œuvre des dirigeants issus de ce parti. Le temps jugera ceux qui en firent une police politique pour réduire des patriotes au silence et tous les usurpateurs qui, au nom d'une violente et pseudo “légitimité révolutionnaire”, ont embastillé le FLN et hypothéqué l’avenir des générations passées, présentes et futures. Le Vrai, l’Historique FLN est devenu un sigle honni. Quel sacrilège ! Sauvons le FLN de Didouche, de Ben Boulaïd, de Abane, de Ben M’hidi…, celui des chouhada et des authentiques moudjahidine.

Rendons le FLN au FLN. À sa glorieuse Histoire. Ne plus permettre qu'il soit traîné dans la boue ! Nos meilleurs étudiants n’arrivent que difficilement à faire la différence entre l’un et l’autre FLN tant leur esprit a été pollué par une phraséologie qu’ils portent comme une camisole. Pour les sortir de l’épais brouillard de cette condamnable manipulation scientifique, nous avons introduit dans nos conférences l’adjectif “historique” pour désigner le FLN de 54-62.

L’actuel secrétaire général de l’Organisation nationale des moudjahidine (ONM) – une organisation de masse des plus officielles et des plus présentes sur la scène nationale, faiseuse à sa manière des présidents de la République – a été bien inspiré par le souffle du Hirak en relevant et en dénonçant l'infâme imposture dont a été victime le FLN. La dissolution pure et simple à laquelle il a appelé n'est qu'un juste retour des choses. Une première manche vient d’être remportée, la seconde suivra avec le temps qui s’accélère. 

Enseignements
Deux enseignements au moins sont à mettre au compte de ce papier :
1- Décréter le 8 mai de chaque année “Journée nationale de la Mémoire”, il le fallait. Mais pour donner du sens à cette décision, il est impératif de mettre fin, en toute urgence, à la gestion policière des Archives nationales. Comparer la fréquentation des salles de lecture des centres d'archives d'Oran, d'Alger et de Constantine des années 1970-1990 – qui étaient de véritables ruches, alors que le nombre d'étudiants était très en deçà de ce qu'il est à présent – à la fréquentation de ces mêmes salles aujourd'hui, c'est tout simplement le désert. Un véritable gâchis. Dans les locaux des Archives de la wilaya d'Alger ou de Birkhadem, on entendrait les mouches voler. Seul le discours est trompeur. La réalité ne s'exprime pas, elle s'observe.

2- L’humilité est la mère des politiques. Se placer au-dessus de l’Histoire n’est qu’ignorance doublée d’arrogance. Pour avoir ignoré l’Histoire et n’avoir pas appris des erreurs de leurs prédécesseurs et de leurs propres erreurs, habités pour certains par la forme extrême de la mégalomanie, nos gouvernants ont récolté ce qu’ils ont semé, mais en plongeant, malheureusement, dans leur chute le pays dans l'incertain. Espérons que la rupture salvatrice initiée par le Hirak ne sera pas un simple coup d’épée dans l’eau. L’Algérie est à la croisée des chemins. Les Algériens l'espèrent. L’Histoire, à l’affût, jugera.


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