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A la une / Contribution

PLATEFORME

Repères historiques, acquis politiques et référents culturels

©Zehani/Liberté

À l’invitation des cafés littéraires d’Aokas et d’Akfadou, Saïd Sadi a animé successivement, les 17 et 18 août 2018, dans chacune des localités, une conférence sur la plateforme de la Soummam. Avant d’entrer dans le vif du sujet, il a tenu à “saluer l’engagement citoyen des animateurs des cafés littéraires en général et ceux d’Aokas en particulier qui ont su résister à la censure et au populisme inspirés ou encouragés par les pouvoirs publics”, soulignant qu’il se fait “un devoir de répondre positivement aux invitations qui me sont lancées par ces soldats de la citoyenneté”. Il estime, en effet, que “ces lieux de libre débat sont des oasis de liberté dans une société où de larges pans sont captifs des tentations clientélistes ou des bigoteries cultivant l’opportunisme et la démission civique”.
Nous publions ci-dessous le texte intégral de son intervention.

I- INTRODUCTION
Nous sommes donc convenus d’évoquer aujourd’hui en cette veille de la commémoration de son 62e anniversaire les articulations historiques, les acquis politiques et les référents culturels de la plateforme de la Soummam, premier texte qui a concrétisé l’idée nationale algérienne dans ses fondements doctrinaux, ses méthodologies politiques et ses traductions organiques et institutionnelles.
Ce texte est fondateur de l’Algérie moderne car, exception faite de la brochure Idir El Watani publiée en 1949 par un groupe d’étudiants avant la lutte armée, il n’y a pas de document qui ait fait écho avec autant de justesse, de profondeur d’analyse et de pertinence prospective à un mouvement insurrectionnel algérien.
Texte de tous les paradoxes, il est revendiqué, ou à tout le moins évoqué, par l’ensemble des mouvements citoyens ; il fut en effet fréquemment abordé lors des débats sur la Charte nationale organisés en 1976, assumé par les animateurs d’avril 1980 puis endossé en 2001. Simultanément, il est édulcoré, occulté ou franchement diabolisé par les différents pouvoirs qui se sont succédé depuis 1962.
En fait la plateforme de la Soummam est à la fois l’acte de naissance de la révolution citoyenne algérienne et le certificat d’incompatibilité démocratique du système.
Comment resituer cette plateforme par rapport à l’imaginaire producteur de mythes fondateurs ?  

II- QUELQUES RAPPELS HISTORIQUES
L’une des grandes nouveautés du texte d’août 1956 est la lucidité qui guide sa lecture de l’Histoire.
Les royaumes berbères du Haut Moyen Âge qui ont rayonné sur des espaces larges et évolutifs sont un héritage fluctuant entre le Maroc et le centre et l’ouest de l’Algérie actuelle. Ils ne pouvaient, de ce fait, constituer un socle sur lequel s’érigerait une entité spécifiquement algérienne.
La période ottomane est une mise sous tutelle fiscale, c’est-à-dire une occupation que les ambiguïtés sémantiques peinent à valider comme une séquence historique intrinsèque de l’épopée nationale. Hormis la marine qui avait besoin de bras pour ramer, autant dire de galériens, l’armée était interdite aux autochtones et dans la mémoire populaire, les impôts et les expéditions punitives ont laissé le souvenir d’une administration turque rarement évoquée comme l’expression d’un État national bienveillant.
Les réactions à la pénétration française, fragmentées et souvent peu élaborées dans leurs conceptions théoriques et leurs visions stratégiques furent vécues comme une succession d’épreuves et d’échecs.
Première organisation à revendiquer l’idée d’indépendance, l’Étoile nord-africaine, par manque de cadres et compte tenu des faibles marges de développement organique concédées par la puissance coloniale n’eut pas la possibilité de formuler des propositions sur les voies et moyens à envisager pour libérer le pays ni anticiper sur les projections institutionnelles du futur État national.
Pour les auteurs de la plateforme, le déclenchement du premier novembre est entendu comme un détonateur auquel il a fallu donner sens et consistance. Cette fonction de starter a autorisé les congressistes à en élaguer les aspérités religieuses et surtout à produire la chair intellectuelle et politique qui faisait défaut à une proclamation lancée dans la précipitation avec le souci tactique de mettre au pied du mur les cadres d’un appareil du MTLD déliquescent.
Une lecture attentive de la plate-forme de la Soummam montre que s’il est pris acte d’un existant historique algérien, ses inspirateurs se gardent bien de revendiquer une quelconque filiation idéologique de ces luttes ni même de référencer formellement leur engagement par rapport aux espaces et régimes à travers lesquels cette substance protéiforme s’est révélée.
On ne cède ni aux mystifications d’un Messali qui décrète que la nation algérienne existe depuis le VIIe siècle ni à celles qui décrivent un roman national perpétuel et ininterrompu depuis le règne de Massinissa.
La légitimité de la Révolution et l’État qui en sera issu est actée par la violence du fait colonial et c’est à ce segment historique qu’est réservée la plus grande partie de l’analyse historique. Réactionnelle, la stratégie n’en est pas moins offensive. Elle ne s’interdit aucune audace dans la mise en perspective d’un destin heurté par huit grandes invasions. Faire naître un entité moderne à partir de souffrances et de combats erratiques suppose réflexions inédites, propositions innovantes et adaptées dans un siècle qui a laissé sur le bas-côté de la route du progrès le monde musulman ; l’essentiel étant que le projet plonge ses racines dans le réel sociétal.
Pour les Soummamiens, la modernité révolutionnaire exigeait d’intégrer la réalité historique dans ses vérités les plus crues.
Il y avait lieu, en conséquence, de construire une maison commune avec des matériaux disparates dont il ne fallait ni taire les faiblesses ni maquiller les défauts. La forme, l’utilisation et l’entretien de la domiciliation nationale étaient à inventer. Dépasser et s’extraire d’un panarabisme émotionnel était une démarche intellectuelle et relevait d’une grille d’analyse politique clairement revendiquée. Et pour lever toute forme d’ambiguïtés, il sera affirmé que “la Révolution algérienne n’est inféodée ni au Caire, ni à Londres, ni à Moscou, ni à Washington”. Il serait utile de voir dans les archives égyptiennes comment ce non-alignement avant la lettre fut enregistré par les autorités égyptiennes de l’époque.
Le qualificatif d’architecte de la révolution donné à Abane prend tout son sens. Il faut cependant relever que les congressistes ont appelé leur texte “plateforme” ; c’est-à-dire un lieu terrassé permettant une modularité constructive qui laisse aux générations futures la possibilité d’amender, selon leur volonté et besoins, les dispositifs hérités de leurs aînés.  
Ceux qui ont substitué au Caire en août 1957 à cette plateforme les diktats de la bureaucratie prétorienne qui prévalent aujourd’hui encore justifient leur coup de force en arguant du fait que le texte adopté en août 1956 fut imposé par un Abane omnipotent. Cette assertion, essentiellement produite après guerre par les réseaux résiduels du Malg, héritiers et exécutants des suggestions et intrusions nassériennes, est relativisée par plusieurs faits et témoignages.
Des acteurs qui se sont dédits ou qui se sont tus au Caire en 1957 quand la plateforme a été reniée étaient présents à la Soummam lors de son adoption ou en librement assumé le contenu après coup. On pense à Krim, Dahlab, Ben Khedda, Abbas, Mehri…
On sait aujourd’hui qu’il y a eu des débats très vifs pendant toute la durée du congrès sur plusieurs sujets et que des congressistes ont vigoureusement défendu leurs positions, y compris quand il fallait contrer celles d’Abane.
Plus anecdotique, mais significatif, on a ce témoignage de Mme Abane, épouse Dehiles. Quand il a fallu décider du nom à donner à l’organe de la révolution, plusieurs titres ont été envisagés (Patriote, Combattant, El Moudjahid…). Dans le petit appartement du quartier algérois Gharmoul qui abritait la discussion, Benyoucef Benkhedda proposa le nom El Moudjahid qui emporta l’adhésion de Ben M’hidi. Madame Abane, présente sur les lieux, rapporte que Ramdane Abane avait émis de sérieuses réserves sur ce choix à cause de sa résonnance religieuse qui ne manquerait pas d’avoir des conséquences sur les développements politiques futurs. Ben Khedda insista en expliquant que cela pouvait faciliter la mobilisation des couches populaires. Ben M’hidi acquiesça. Une dernière tentative d’Abane avertissant contre les risques des associations religieuses dans les combats politiques fut sans effet. L’affaire fut soumise au vote et Abane, mis en minorité, accepta un titre de l’organe portant la parole de la révolution qui, non seulement n’était pas de son choix mais qu’il avait, vainement, essayé de retoquer.  
Nous disposons aussi de cet avis de Mme Hassani, née Ben M’hidi (sœur de Larbi), quant à la relation qui existait entre Abane et Larbi Ben M’hidi. Elle nous déclara lors d’une université d’été organisée par le RCD à Tipasa que ce qui avait permis d’arriver à la Soummam était une entente parfaite entre Ramdane et Larbi qui échangeaient sur tout. Elle ajouta que rien n’avait pu dissocier les deux hommes. Et ce ne sont pas les tentatives qui ont manqué.
De par sa méthodologie d’élaboration et les mécanismes de son adoption, le document d’août 1956 est sans équivalent dans l’Histoire algérienne. Il fut débattu un mois durant avant d’être validé par consensus même si, nul ne le conteste, l’initiative de la réunion et la nécessité de donner un texte de référence au combat algérien est le fait d’Abane, comme le furent d’ailleurs la plus grande partie des décisions ayant rationalisé la lutte pour faire muter l’insurrection en entreprise de libération cohérente et efficience ; ce qui fut fait par la structuration des étudiants, des commerçants ou des travailleurs.

III - ACQUIS POLITIQUES  
“Jusqu’à ce que nous parvienne la plateforme envoyée par Abane, nous avions toutes les peines du monde à nous faire entendre en Europe et dans le monde, y compris dans les catégories progressistes.” Ces propos sont d’Ali Haroun. Ils ont été prononcés à Aouzellaguène lors d’un colloque organisé par le RCD à l’occasion du cinquantenaire du congrès d’août 1956. Celui qui deviendra le chargé de communication de la fédération de France du FLN avait ajouté qu’Abane était à ce point conscient de la nécessité de donner sur la scène mondiale une voix et une image de la Révolution conformes aux aspirations du peuple algérien qu’il nous avait demandé de traduire la plate-forme dans un maximum de langues. Il avait aussi recommandé une version en hébreu, c’était une façon de démontrer l’immersion du FLN dans l’universalité et de rassurer la minorité juive quant à son destin dans le futur État national.
L’autre élément qui a marqué Ali Haroun est la réunion des différentes sensibilités autour du mot d’ordre d’indépendance. La fédération d’opinions différentes pour un combat de terrain était une première dans le mouvement national. Auparavant, les autres tentatives, quand elles ont abouti, se sont limitées à la signature d’une déclaration d’intention mais rarement les différents partis ont pu engager une activité concrète durable autour de luttes communes.
Voici un autre témoignage qui me vient de Ben Tobbal. “Avant la Soummam, la Révolution n’avait pas de repères. Plus grave les chefs locaux, livrés à eux-mêmes, exerçaient leur autorité sur des territoires mal définis et de façon un peu anarchique. Ce qui provoquaient des conflits internes et des excès qui freinaient l’extension du combat et, plus ennuyeux, des situations de tensions sur lesquelles pouvait jouer l’ennemi.”
On a souvent reproché au texte son caractère jacobin, voire un certain mimétisme avec l’État central français. Lorsque je rédigeais en prison le livre Algérie, l’échec recommencé ?, j’avais remarqué que le découpage territorial en six wilayas correspondait aux régions naturelles du pays. La modernité de la plate-forme n’excluait pas une prise en compte des réalités socioculturelles du pays.
Ben Tobbal aussi avait souligné que la laïcité revendiquée au congrès était une option longuement discutée, ajoutant que sur ce chapitre, notre génération ne devait rien céder. Lorsque nous nous retrouvions dans le cadre de la Conférence nationale des démocrates (CND) à laquelle il avait adhéré, il avait souvent rappelé ce choix.
L’affirmation du caractère de libération nationale qui “n’est pas une guerre de religion” tranche radicalement avec les slogans ayant marqué les combats du passé, généralement conduits sous l’autorité ou avec la bénédiction d’un patriarche qui incarnait à la fois l’autorité et le message censés refléter la volonté et les aspirations de la communauté des croyants.
Il est important de noter que la plateforme a été jusqu’à édicter des règles strictes en matière de justice et de sanctions. Tout accusé était en droit de se choisir un défenseur et certains traitements dégradants avaient été formellement proscrits.


©Louiza/Liberté

DE LA SOUMMAM : Politiques et référents culturels
Les organes de direction issus du congrès sont des instances d’un État moderne avec des structures exécutives et un conseil national de la Révolution algérienne qui faisait office de Parlement de guerre. Il convient de souligner que malgré l’absence des Aurès, due à la disparition de Ben Boulaïd tenue secrète par ses proches, les membres du CNRA étaient désignés par leur pairs, ce qui donnait à cette instance une représentativité régionale assez équilibrée.
Cette approche rationnelle et réaliste donnera aux instruments institutionnels forgés en 1956 une pérennité que même les fossoyeurs de l’esprit et des recommandations du congrès n’ont pas pu défaire.
Ce sont ces mêmes instruments qui serviront à la conduite de la guerre. Avant la création du GPRA, c’est le CCE qui sera l’organe d’exécution de la révolution. Le CNRA restera l’institution souveraine de l’Algérie combattante jusqu’à la houleuse cession de Tripoli en 1962 dont Ali Haroun fera d’ailleurs observer dans son ouvrage L’été de la discorde qu’elle n’a jamais été clôturée.
L’apport politique de la plateforme de la Soummam peut être résumé d’un mot. Le combat algérien est passé du stade de révolte à celui de révolution.
Les difficultés rencontrées par l’alternative soummamienne furent nombreuses et complexes. On peut, néanmoins, les classifier en deux grandes catégories. Les obstructions internes et celles menées ou inspirées de l’extérieur, les deux pouvant avoir des connexions entre elles.
Parmi les attaques internes il y a eu celles qui seront rapidement lancées par Ben Bella pour des raisons de leadership et des considérations idéologiques.
Là-dessus se sont greffées des alliances tactiques qui n’ont pas résisté à l’épreuve du temps. Des témoins toujours en vie assurent que lorsque la nouvelle de l’assassinat d’Abane est parvenue à la prison de la Santé où étaient détenus les dirigeants capturés dans le détournement de l’avion qui devait les mener à Tunis, Boudiaf et Ben Bella s’étaient réjouis de la disparition de l’homme de la Soummam, et cela, pour des raisons très éloignées. Ben Bella était un opposant déclaré du projet de société Soummamien, alors que Boudiaf avait des rapports tendus avec Abane qui ne manquait pas de le rappeler et de le ramener à sa mission de pourvoyeur d’armes quand il était à la délégation extérieure.
Parmi les autres oppositions, il faut s’attarder sur celles des conjurés du Caire en août 1957 qui, eux aussi, étaient opposés à Abane, mais pour des motivations ne relevant pas toujours des mêmes causes. Si à l’époque, Boussouf était un relais de Ben Bella, Krim était d’abord animé par des ressentiments à l’encontre d’Abane dont il est n’est pas facile de définir la part de subjectivité. En effet, le fond du document ne pouvait pas poser problème au futur négociateur des accords d’Évian, puisqu’en tant que congressiste, il avait débattu et entériné le contenu des résolutions.
Les interférences extérieures ont aussi renforcé les pressions qui ont conduit à l’avortement de la mise en œuvre du projet soummamien.
Nasser et de Gaulle, chacun pour des raisons qui lui sont propres, pèseront de tout leur poids pour éliminer les hommes pouvant conduire aux destinées d’une Algérie “non inféodée au Caire…”.
Pour Nasser, manager en chef du panarabisme, la Soummam et son architecte étaient sa hantise. Faire monter Ben Bella, cornaqué par Fathi Dib, le chef de ses services spéciaux, était une priorité et un impératif absolus. De son côté, de Gaulle, déjà dans l’antichambre du pouvoir, préparait le coup d’après. L’histoire post-coloniale écrite ultérieurement à travers la Françafrique ne pouvait s’accommoder ni d’un Abane ni d’un régime démocratique où l’arbitrage du citoyen pouvait déjouer les accords tacites ou explicites passés avec des despotes à portée de pressions, de chantages ou de tentations. À ce propos, il serait utile de vérifier avec plus de précision la nature des rapports noués par certains hauts responsables du Malg basés au Maroc avec Oufkir, officier de l’armée française, installé au Palais royal pour “accompagner” la gestion de la phase transitoire ayant précédé l’indépendance du Maroc. Tout en gardant à l’esprit qu’il s’agit d’un ouvrage écrit par le fils du général de Gaulle, il est intéressant de relever ce que l’auteur a entendu de son père quant à la façon dont l’émergence puis la suprématie du Malg ont été suivies et appréciées.
L’avortement du projet soummamien est la conséquence d’une double contrainte toujours en cours : celle qui oppose les démocrates algériens aux adhérents du panarabisme et aux tenants des reliquats post-coloniaux, les liaisons entre ces deux tendances ayant été vérifiées chaque fois qu’un équilibre historique favorable à l’émancipation algérienne venait à être à l’ordre du jour. La dernière manifestation de cette complicité étant l’alliance objective qui a vu des socialistes français apprécier l’avènement d’un régime théocratique comme un accomplissement naturel du destin algérien.

IV-  RÉFÉRENTS CULTURELS
Initialement, les assises du FLN devaient se tenir dans le Nord constantinois si l’on se réfère au premier courrier d’Abane adressé sur ce sujet à la délégation extérieure. Pour des questions de capacité d’accueil (sécurité, logistique, lieu central répartissant équitablement les distances à parcourir), le congrès se tint à Ifri pendant le mois d’août 1956.
On sait aujourd’hui qu’après l’annulation du site de la Qalâa des Aït Abbas, retenu en première intention, suite à l’incident de la mule qui avait fui vers une caserne de l’armée française avec les documents et une somme conséquente d’argent, Amirouche offrit d’accueillir le congrès dans l’ensemble des villages de la région, les plus acquis au FLN.
En plus de la protection militaire qui a mobilisé plus de cinq cents hommes, il y avait lieu d’assurer la discrétion à un regroupement rassemblant des hommes dont beaucoup ne connaissaient pas le terrain et les coutumes locales. Ce sont essentiellement les membres de comités de villages, déjà sensibles à la cause nationale, que le lieutenant Hocine Salhi intégrera dans le dispositif de la logistique et de la communication.
Ce fut une gageure de tenir pendant près d’un mois un regroupement réunissant la quasi-totalité des dirigeants de la Révolution à quelques jets de pierres de l’une des plus grandes casernes de l’armée française basée dans la région.
S’agissant de la façon dont ont été gérés les débats, les récits des survivants autorisent quelques rapprochements avec les assemblées de villages. Certes, un président (Ben M’hidi ) et un secrétaire du congrès (Abane) avaient été désignés, mais Ouamrane raconte que quand ces deux personnes “devaient s’exprimer en leur nom personnel, leur charge ne pesait pas lourd”. Chacun défendait ses positions et opinions indépendamment de toute hiérarchie. Il ne faut pas systématiquement forcer les analogies, mais évoquer l’esprit “djemaâ” dans les joutes oratoires du congrès peut avoir du sens.
Rappelons ici que l’on a souvent insisté sur l’esprit jacobin d’Abane qui aurait déteint sur la philosophie de la plateforme. Les valeurs de 1789 exaltant la citoyenneté et la quête d’exigence républicaine caractérisent plus d’un chapitre du document. Les fondamentaux de la modernité et de l’universalité sont les bases de la plateforme. Mais la détermination à combattre les féodalités et les archaïsmes n’est pas synonyme d’idéalisme et n’exonère pas de pragmatisme. Pour preuve, ce découpage territorial, véritable régionalisation avant l’heure. Ces délimitations, en plus de la souplesse décisionnelle qu’elles autorisent, permettent de mobiliser pour des missions de combat révolutionnaire les structures traditionnelles plus opérationnelles, car plus familières pour l’habitant.
Enfin, on sait que les châtiments dégradants, infligés aux récalcitrants avant le congrès avaient été souvent décriés par d’anciens militants comme autant de mesures révoltant des populations ayant inscrit la vendetta dans “leur code pénal” mais qui ont récusé l’atteinte à l’intégrité de l’Homme. On peut voir dans l’interdiction du recours aux sanctions mutilantes la volonté d’inscrire les droits de l’Homme dans l’Algérie future, mais aussi le souci de faire honneur à une valeur humaine de la cité algérienne.
Reste la question de la condamnation à mort des messalistes et des berbéristes signés par l’ensemble du CCE. Relevons d’emblée que la confusion de ces deux entités étaient politiquement erronée et moralement injustifiée. Les messalistes étaient réfractaires au soulèvement du 1er Novembre. Par la suite, ils seront équipés par l’armée française pour livrer une lutte sans merci au maquis du FLN, alors que les berbéristes, qui figuraient parmi les précurseurs de la libération par les armes, posaient des problèmes politiques quant au devenir de l’Algérie indépendante. Dans sa préface à l’opuscule Idir El Watani, Mabrouk Belhocine écrira à ce sujet que la plupart des militants impliqués dans la crise de 1949 “rejoindront le FLN dès 1955”. Les membres du CCE, au premier rang desquels Abane, étaient parfaitement avertis de tout cela.
Pourquoi donc cette décision injuste et humiliante ? Krim, qui sera installé à la tête de la Kabylie à la place de Benaï Ouali après la crise de 1949, n’intégrera que tardivement l’importance de la question identitaire, alors même s’il avait déjà eu à mesurer la méfiance envers la Kabylie quand il a dû se battre pour éviter que cette région ne soit divisée pour être répartie entre Alger pour sa partie occidentale et Constantine pour la région de Bougie.
Abane, tout aspiré par l’objectif de l’émergence de la République algérienne, n’a pas accordé de grande importance à la problématique identitaire, peu en vogue, il est vrai, à l’époque.
Les raisons et ressorts qui ont conduit à cette faute sont nombreux et complexes et il faudra des recherches méthodiques et rigoureuses pour parvenir à dénouer les fils de cette tragédie. On peut, néanmoins, tenter, d’ores et déjà, quelques éléments d’explication. Faire admettre le package modernité-laïcité et éliminer les messalistes seuls qui disposaient encore d’un réel soutien dans les milieux traditionnalistes n’était certainement pas chose aisée pour des congressistes affrontant un ordre colonial dont les principaux relais étaient recrutés dans les féodalités. De plus, condamner uniquement des messalistes, qui, par ailleurs, comptaient parmi eux bon nombre de Kabyles, pouvait donner du grain à moudre à la machine anti-kabyle déjà en œuvre. Sur ce coup, les enjeux étaient certainement trop grands pour tous. Pour une fois, et probablement la mort dans l’âme, même Abane, pour ne citer que lui, a dû accepter un aspect tactique, et ô combien tragique, de la lutte, lui si radical et si intransigeant en matière de principes. Sauver ce qui paraît essentiel au risque de commettre envers les siens une injustice doublée d’une humiliation, c’est aussi la culture des montagnards avec un rigorisme qui peut contraindre tout un chacun à devoir se faire violence.

V- CONCLUSION
Finalement, sur plusieurs aspects, la plateforme de la Soummam reste à analyser. Viatique de l’aspiration citoyenne face à la machine oligarchique, le document impacte notre présent par les réponses qu’il a apportées à la construction d’une nation hachée par les turbulences historiques, et il nous alerte, aujourd’hui encore, par les opérations qui en ont empêché l’accomplissement et qui continuent de grever notre destin.
Le texte n’est pas une recette qui peut se consommer en toutes circonstances, mais c’est une grande leçon qui apprend à dégager des compromis dans des phases historiques où le plein exercice de la citoyenneté n’est pas encore possible, avec toujours le souci d’indexer les politiques concernant l’intérêt général par les invariants démocratiques. Et dans cette passe politique où le pays exprime ses colères et ses aspirations en dehors des institutions, avec les risques inhérents à toute démarche de violence ou d’impatience, si légitime soit-elle, la leçon de la Soummam est une belle pédagogie, car elle rappelle la primauté de la réflexion partagée qui doit nécessairement nourrir l’action collective.
Deux événements, l’un péjoratif, l’autre structurant, viennent opportunément nous informer que du point de vue méthodologique et stratégique, la Soummam est d’une brûlante actualité pour l’avenir immédiat du pays et la construction démocratique de l’Afrique du Nord.
Il y a quelques semaines, le vice-ministre de la défense a baptisé du nom d’Abane Ramdane l’annexe d’une académie militaire au moment où, selon toute vraisemblance, l’armée algérienne s’emploie à faire place nette pour relancer un régime qui illustre jusqu’à la caricature les reniements du projet de la Soummam. Invoquer l’autorité d’Abane pour réanimer un système militaro-policier ! L’Algérie aura vécu tous les outrages.
Il y a quelques jours, Beji Gaïd Essebsi, président tunisien, fait une intervention historique au cours de laquelle, il affirme l’État laïc comme une donnée consubstantielle de la Tunisie, insistant sur la nécessité impérieuse de ne pas impliquer le religieux dans le champ politique.
Par ses recommandations comme par ses avertissements, sur la scène nationale comme sur l’espace nord-africain, la pensée soummamienne n’a pas fini de nous interpeller.  

S. S.


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