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A la une / Contribution

36e anniversaire du Printemps berbère

Revisiter Avril 1980 ou la quête de clairvoyance

20 avril 80 : l’hôpital de Tizi Ouzou sous haute surveillance policière. © D.R.

En dépit d’un environnement dominé par le pessimisme et le découragement, le mouvement d’Avril 1980 a su ouvrir des brèches et trouver des voies pour faire avancer des questions politiques qui ne figuraient pas dans l’agenda du pouvoir.

Introduction
Plus que tout autre combat anticolonial, la révolution algérienne est sans nul doute celui qui a été le plus ardu et celui qui a le plus marqué le processus de décolonisation. La guerre d’Algérie, qui a été longue et âpre, a fait payer à la société algérienne un tribut des plus lourds, fait de déplacements massifs des populations, d’actes de guerre et de massacres organisés contre des humanités démunies... À sa libération en 1962, le peuple algérien qui aspirait à la paix et à la liberté était exsangue.
Profitant de l’affaiblissement des forces de progrès qui ont porté la révolution, induit par les effets de guerres intestines dévastatrices, le noyau fascisant enkysté dans l’armée des frontières durant la guerre s’imposa en pouvoir de fait pour asseoir sa tutelle par les armes sur tout le pays. Ainsi, une nouvelle forme de domination, intérieure cette fois-ci, se substitua à l’occupation coloniale française pour imposer son hégémonie et prendre le pays en otage.
Prise dans une spirale autoritaire imposée par la violence et l’intrigue, alors qu’elle était toute désignée pour servir de modèle d’inspiration pour la libération des peuples opprimés, l’Algérie indépendante sombre dans un système de dictature fait de désordre, de corruption et de violence. Soumise à une corruption généralisée, une économie déstructurée et des élites muselées, l’Algérie indépendante en état d’infirmité intellectuelle et de régression politique, peine à trouver la voie de son émancipation.
Malgré l’état d’épuisement dans lequel la société algérienne s’est retrouvée à sa libération et un rapport de forces largement acquis aux putschistes de l’armée des frontières, elle a mené une résistance résolue contre un processus de fascisation rampante. Même si au final le clan militariste a pu asseoir sa domination, la collectivité algérienne n’a jamais
abdiqué.
La volonté et la détermination de réappropriation de l’idéal de liberté nourrie d’enchaînements de luttes, certes éparses, ont toujours constitué l’idéal des générations qui se sont succédé après la guerre. Des combats de tout genre embrassant tous les domaines, inspirés des expériences des luttes démocratiques vécues dans le monde, sont livrés en permanence et ont meublé la scène politique.

L’expérience du combat d’Avril 1980
Au regard de la nature du régime algérien actuel, le résultat que l’on peut tirer d’un éventuel bilan des luttes démocratiques que l’on peut dresser dans l’immédiat ne peut être que modeste. Si l’on mettait à part les acquis tirés de la lutte pour la réhabilitation de l’identité amaziɤ, peu d’avancées peuvent être comptabilisées en matière d’effectivité des libertés démocratiques. A première vue, le constat n’incite pas à l’optimisme. Les raisons de cette situation existent et des explications peuvent être avancées, non pour justifier nos faiblesses mais dans un objectif d’éclairage et d’objectivation nécessaires à la prospection d’évolutions positives.
Parmi les expériences de luttes qu’a livrées la société algérienne pour s’émanciper du système autoritariste qui s’est imposé à elle, celle du mouvement d’avril 1980 est singulière.
Cette phase est intéressante dans la mesure où elle s’est inscrite dans la durée ­— depuis presque quatre décennies — avec toute la vigueur qu’on lui connaît. Elle est spécifique dans sa démarche. Parti à la base de la revendication identitaire adossée à l’essence démocratique de la vie publique, elle a tissé dans le feu de l’action des passerelles pour ouvrir d’autres fronts de luttes pacifiques sur des thématiques ancrées dans la modernité : mouvement estudiantin, droits de l’homme, lutte féminine, syndicat, action associative, laïcité, etc.
Figés dans la logique des luttes pour la prise de pouvoir, les observateurs n’ont pas souvent accordé l’attention que méritent les résultats de toutes les luttes menées depuis avril 1980 pour les apprécier à leur juste mesure. Pourtant, cette dynamique a fait naître des prises de conscience à l’origine de nombreux mouvements d’idées qui ont rendu espoir à toute la société algérienne. Vu sous l’angle des déclinaisons et des pédagogies des acquisitions, le mouvement d’avril 1980 et les dynamiques de luttes qui en sont issues constituent des avancées indéniables.
Inspiré des combats militants progressistes menés dans le monde, le mouvement d’avril 1980 constitue une source de réflexion féconde. Par des actes ordinaires voire banals, il a fait accomplir à la société toute entière un saut considérable. Parmi ces actes anodins, on peut citer, par exemple, la signature d’un citoyen au bas d’un registre de doléances ou d’un texte de pétition, acte aujourd’hui banalisé et pourtant inconnu auparavant. En apparence modeste cet acte d’engagement était l’exercice d’affirmation de la citoyenneté bafouée qui a ébranlé le système de la terreur et brisé la chape qui en est issue. En vérité, c’est l’expression de la loyauté individuelle qui constitue un des fondements de la modernité politique qu’une jeunesse résolue a décidé d’assumer. Quand les deux écrivains Mouloud Mammeri et Kateb Yacine, deux monuments de la littérature algérienne qui symbolisaient l’éthique intellectuelle et l’engagement politique, subissent l’anathème et l’insulte des appareils de propagande, les étudiants révoltés, alertent l’ensemble de la société pour endiguer l’imposture.
Mouloud Mammeri, intellectuel à l’avant-poste et en phase avec sa société, restitue toute l’importance du rôle de l’action du combat d’Avril 1980 : “L’engagement politique né en l’Occident de l’après-Seconde Guerre mondiale est passé de mode. Il continue chez nous de sévir. Il implique la protestation de l’intelligence contre la violence, surtout quand cette violence est celle d’un pouvoir, ou bien du pouvoir tout court “ (...).
Le mouvement d’Avril 1980 a apporté du sens à la pratique de l’expérience du présent. C’est ce que M. Mammeri appelle le défi sans cesse de l’existence ou la transmission continuelle de l’héritage. Huit ans après le printemps berbère, parlant des événements d’octobre 1988, il disait : “Si les voix d’Avril 1980 avaient été entendues, elles auraient épargné les drames d’Octobre 1988” (…).
Et quand il affirmait qu’on ne peut pas ressusciter des horizons perdus mais qu’il faut en créer d’autres, c’est à l’ingéniosité qu’il nous invitait pour conjurer le danger que faisait peser le système sur l’identité et la culture de l’Algérie.

Le contexte politique de l’Algérie indépendante et l’affirmation publique de la revendication amaziɤ : résister c’est créer.
Le mouvement d’Avril 1980 n’était pas un éclair dans un ciel serein. Il représente une séquence de l’histoire du combat identitaire avec des faits politiques et historiques précis qui l’ont rendu possible. Pour situer ces faits convenablement, il faut se référer à la période de la lutte nationaliste algérienne de la fin des années trente. C’est durant les années 1938 et 1939 que Mouloud Mammeri a publié une étude sur la société berbère dans la revue Aguedal où il faisait apparaître une contradiction chez les Berbères qui ont vu défiler sur leur terre de multiples colonisateurs ; certes tous refoulés mais sans jamais former leur propre État. Il fait cependant ressortir dans cette étude qu’aucun des occupants ne leur a transmis sa civilisation.
À son tour, Jean Amrouche qui a déjà publié auparavant son recueil de poésie “Les chants berbères de Kabylie” se penche sur cette question, en dix-neuf cent quarante-six, avec son essai “L’éternel Jugurtha” ; soit au lendemain des massacres du 8 mai 1945. Cet essai qui repose sur l’idée d’une double symbolique, l’individualité et la collectivité, affirmait l’existence d’un génie africain et c’est Jugurtha qui représentait et incarnait ce génie.
Pour donner un avertissement au colonisateur contre la colère du peuple algérien qui refuse de se plier au joug colonial, Jean Amrouche a choisi le symbole Jugurtha pour traduire la prise de conscience du peuple algérien pour la lutte contre le colonialisme français. Le choix de Jugurtha comme référent de résistance par Jean Amrouche n’était pas fortuit. C’est l’affirmation d’une permanence identitaire ancrée dans la lointaine histoire de l’Afrique du Nord.
Quelques années après, quand Mouloud Mammeri publie son roman La colline oubliée en 1952, il sera vertement pris à partie par les idéologues de l’arabo-islamisme greffé au nationalisme algérien. Et depuis cette étape, dans le mouvement national, le référent amaziɤ sera ostracisé et exclu du paradigme national. Il sera même érigé une ligne de pensée rédhibitoire au fait amaziɤ.
Les premiers contacts du mouvement national algérien avec le panarabisme remontent à la fin des années vingt et le début des années trente avec les rencontres de Hadj Messali, dirigeant du parti nationaliste ENA, et le leader panarabiste Chakib Arslan. Dès le début de la guerre de libération, une frange de militants nationalistes installés en Égypte de Nasser seront instrumentalisés contre l’amaziɤité de l’Afrique du Nord jusqu’à inventer carrément pour leur pays, l’Algérie, des racines arabes et moyen-orientales.
À l’indépendance, l’État va développer à travers le système éducatif une politique d’arabisation dopée par un volontarisme à la limite d’une irresponsabilité suicidaire. Avec un contenu puisé dans le noyau dur de l’idéologie islamiste, elle a provoqué des effets désastreux dans la jeunesse. L’objectif visé par la politique d’éducation et culturelle était l’aliénation par la dépolitisation de l’Algérien. On voulait cet “homme nouveau” apolitique et dépourvu de toute conscience. Terrorisme, incivisme et haraga, les effets de cette politique sont bien là aujourd’hui.
Pour les militants soucieux de l’avenir de leur pays, la mission qui les attendait s’annonçait complexe et difficile. La tâche était aggravée par le délitement intellectuel d’une grande partie des élites politiques et culturelles. Seules les thématiques idéologiques religieuses et nationalistes chauvines pouvaient être accessibles à la jeunesse. Toute action politique qui n’a pas de fondement idéologique dans la vulgate arabo-islamiste était immédiatement ostracisée et combattue avec les moyens propagandistes, financiers et matériels de l’État.
Des lobbies obscurantistes arabo-islamistes investissent et infiltrent toutes ses institutions et centres de décisions pour provoquer méthodiquement son inhibition et donner libre cours à l’anathème et la stigmatisation de la pensée autonome.
En dépit d’un environnement dominé par le pessimisme et le découragement, le mouvement d’Avril 1980 a su ouvrir des brèches et trouver des voies pour faire avancer des questions politiques qui ne figuraient pas dans l’agenda du pouvoir. Avec les concepts qu’il a portés et la mobilisation qu’il a générée, le mouvement d’Avril 80 s’est retrouvé dans le rôle de pôle de rayonnement pour irradier sur des pans entiers de la société. Par un travail politique de proximité, il a été le catalyseur des combats pour la modernité et a forgé des potentiels de luttes inestimables. Dans le désastre culturel et politique qui caractérise l’Algérie d’aujourd’hui, le contraste qui oppose ces performances avec les confusionnismes orientalistes qui imbibe la pensée officielle est saisissant.
Face à ce décalage, des questions majeures s’imposent à nous aujourd’hui. Comment le mouvement d’Avril 1980 a pu survire et résister à la logique dévastatrice du système? Pourquoi les formes de luttes partisanes des forces politiques du camp démocratique n’ont pas eu autant de prégnance avec, pourtant, la latitude de la légalité et des moyens matériels nettement plus importants? Pourquoi les espaces de luttes classiques (syndicats, université etc…) ne sont pas investis par les forces du courant démocratique ? Les ébauches de réponses à ces questions nous aideraient à coup sûr à élaborer des alternatives plus pertinentes et entrevoir un meilleur avenir.
Le mouvement d’Avril 1980 a montré des capacités de mobilisation inédites. Son travail militant ne s’est jamais inscrit dans la logique de course ou de conquête du pouvoir. De par son histoire et sa nature, il s’est toujours donné le rôle de rampe d’action en direction de la société pour éveiller les consciences. Pour remplir sa mission, il a construit des vecteurs de communication qui ont favorisé la proximité des messages avec la société. Parmi ces vecteurs, les plus importants furent le mouvement étudiant, le milieu associatif et syndical, le mouvement féministe. C’est à travers ces segments qu’il a pu accomplir un travail politique remarquable, propager et ancrer, en les adaptant, des concepts de la modernité à la base de la collectivité kabyle.
Dans l’espace d’influence du mouvement d’Avril 1980 s’est accompli un travail politique qui a construit un discours rationnel et répondant aux demandes populaires, constituant en même temps le meilleur antidote aux influences de l’intégrisme islamiste. Naturellement, son action a connu des phases de reflux qui méritent d’être analysées et interprétées.

Initiative pour l’amaziɤité et le changement
Le dynamisme d’une société se mesure à la grandeur et l’importance des combats qu’elle livre. Les cœurs battants d’une communauté dynamique sont les forces combattant et luttant pour sa modernisation permanente et qui sont à chaque fois couronnées par des acquis et des résultats tangibles dans tous les domaines et à tous les paliers des organisations sociales.
Les luttes et les combats – individuels ou collectifs - assurent la mobilisation permanente et garantissent la vigilance contre la régression dès lors qu’ils font écho à des revendications populaires émancipatrices. Le mouvement d’Avril 1980 à travers les relais qu’il s’est construits a donc assuré ce rôle de source qui distingue la société algérienne du reste des collectivités imprégnées et inhibées par l’idéologie arabo-islamiste qui s’est greffée indûment sur le combat anticolonial algérien dont elle a pollué les valeurs et les objectifs. Pour susciter des luttes encore plus larges, il a su faire cohabiter en son sein plusieurs tendances divergentes sur des sujets qui ne relevaient pourtant pas de l’accessoire. En réalité, le mouvement d’Avril 1980 a su relever un défi démocratique fondamental en aménageant des espaces de luttes pour des thèmes consensuels. C’est ce vide ressenti aujourd’hui qu’il faut combler par la construction d’initiatives militantes en phase avec les préoccupations des citoyens.
Sensibiliser et mobiliser pour lever l’hypothèque politique qui pèse sur la langue amaziɤe et rendre irréversible le processus de son officialisation dans une parité concrète et effective avec la langue arabe est une action qui apportera la preuve de l’engagement du pays sur une voie démocratique crédible. Œuvrer à faire aboutir des réformes pour une vraie restructuration institutionnelle qui garantisse l’autonomie des régions et la décentralisation des centres de décisions est un chantier qui diluera les abus des concentrations du pouvoir avec les confiscations rentières qu’elles engendrent.
L’expérience d’Avril 80 mérite bien d’être revisitée, surtout dans les sombres perspectives qui attendent l’Algérie. Redynamiser le mouvement estudiantin, réanimer les luttes féministes et le monde du travail peut être la substance d’une journée d’études afin d’établir une feuille de route pour les militants mais surtout, ceux des animateurs du printemps amaziɤ qui gardent encore la foi de leur engagement.
N’oublions pas le viatique nécessaire à un voyage abouti que chacun peut retrouver dans l’œuvre de Mouloud Mammeri. La leçon est relativement simple: s’armer de minimum de lucidité pour distinguer l’essentiel de l’accessoire. Les polémiques stériles, à distinguer de la controverse qui, elle, est nécessaire, représentent ce que sont les frottements qui freinent les mouvements d’ascension dans les sciences physiques. Cristalliser toutes les énergies qui peuvent s’affirmer pour construire une initiative pour l’amaziɤité et le changement en Algérie.
Tizi Ouzou, le 25 mars 2016

 


A. A.


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