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A la une / Contribution

À l’origine du 1er novembre 1954, l’événement fondateur de la République

SES VRAIS INITIATEURS, SES FAITS D’ARMES

© D. R.

Par : Omar RAMDANE                                                               1re partie
         MEMBRE DE L’ALN

“Le  1er  Novembre,  c’est  moi”, a  crié  une  très  haute  personnalité nationale peu  avant  sa  mort  (Allah yerhmou).(1)  “Krim Belkacem a  fait   le  1er  Novembre  au  nom  de  Messali”,  jurait  une  escouade  de nostalgiques en quête de réhabilitation.(2)

Lire et entendre pareils mensonges n’a pas dérangé la conscience des nombreuses instances et organisations en charge de l’Histoire et de la Mémoire. Elles n’ont pas daigné intervenir, comme elles en ont le devoir, pour balayer ces balivernes, dénoncer les impostures et rétablir les faits afin d’éviter à des générations de jeunes de douter, de se poser la question légitime : “Qui croire et que croire ?” 

L’immense Mourad, l’un des artisans, l’un des précurseurs du 1er Novembre, mort à moins de 28 ans, le 16 janvier 1955, avait exprimé un seul et unique souhait : “Si nous devons mourir, défendez nos mémoires.” Mon souhait est que des historiens, de jeunes chercheurs s’intéressent davantage à cet événement grandiose. Que la Vraie Histoire, la Grande Histoire de notre Révolution soit connue et rapportée, avant tout par les Algériens, sans falsification des faits et sans usurpation des rôles.

Le 1er Novembre fut d’abord l’œuvre d’une poignée d’hommes qui eurent le mérite d’être parvenus à exprimer et de mettre en œuvre ce qu’une grande masse d’Algériens pensait et souhaitait : libérer leur pays. Dans ce récit, nous allons suivre ces hommes durant les mois et les semaines qui ont précédé le 1er Novembre 1954, reprendre la chronologie des événements, décrire la situation du mouvement national.  Le 1er Novembre fut, pour partie, le “fruit” de la grave crise que vivait le mouvement national, le MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques), créé le 11 Mars 1937.

Parler du mouvement national, c’est évoquer le MTLD, car c’est le seul parti qui revendiqua l’indépendance de l’Algérie et ce, depuis le fameux meeting de Messali, tenu le 2 août 1936 au stade Municipal d’Alger (actuellement stade du 20-Août). Ce parti était en crise depuis 1952. Il implosa au courant de l’été 1954 : Messali et ses fidèles, tels que Moulay Merbah, Ahmed Mezerna, Abdallah Filali, d’une part, et, d’autre part, ceux qu’on appelait les Centralistes, constitués par la direction du parti et le comité central, dont les têtes sont Hocine Lahouel, Benyoucef Benkhedda, M’hamed Yazid, Abderrahmane Kiouane, Ahmed Bouda, Saïd Amrani, Abdelmalek Temmam.

Les Centralistes reprochaient à Messali son zaïmisme, le culte de la personnalité. L’autre gros grief tenait de la gestion du parti par délégation. Messali étant souvent absent (emprisonné ou assigné à résidence), il confiait la gestion à ses fidèles Moulay Merbah, Ahmed Mezerna et Abdallah Filali. Pour sa part, Messali traitait les responsables du comité central de réformistes, de bureaucrates coupés du peuple, qui ne pensent qu’aux postes d’élus. En réalité, la crise du parti eut des origines et des causes plus vieilles. Il faut remonter à mars 1950, au démantèlement de l’Organisation spéciale (OS) par les services de sécurité français.

Que s’est-il passé réellement et quelle est la genèse de cette crise ? L’OS fut créée par le MTLD en février 1947 lors de son congrès constitutif, afin de doter le parti d’une organisation paramilitaire avec pour objectif de déclencher la lutte armée, le moment voulu. Le premier responsable de l’OS fut Mohamed Belouizdad ; malade, il fut très vite remplacé par Aït Ahmed, qui assurera la fonction jusqu’en 1949. Le troisième chef fut Ahmed Ben Bella, jusqu’à mars 1950. Des militants furent sélectionnés pour faire partie de l’organisation ; ils furent choisis au sein de l’organisation clandestine du PPA sur la base de critères tels que conviction, courage physique, discrétion, etc.

Ils s’entraînaient au maniement des armes, à la confection d’engins explosifs. Un accident bénin, survenu en mars 1950 sur la route de Tébessa, allait être fatal à l’organisation. Un militant indiscipliné, bavard, Abdelkader Khiat, dit Rehaïem, responsable local de l’OS, était conduit en voiture par d’autres militants pour être sanctionné parce qu’il avait failli à son serment (on ne peut quitter l’OS).

En cours de route, il parvint à s’enfuir et se réfugia au commissariat où il raconta tout. Les services de police découvrirent, ahuris, une vaste organisation couvrant tout le territoire, dont les membres s’entraînaient en plusieurs lieux, clandestinement, en vue de passer un jour à l’action armée.

La police déclencha une grande rafle, remonta les filières et arrêta ainsi des centaines de membres de l’OS. Ceux qui en échappèrent se réfugièrent dans les maquis ou entrèrent dans la clandestinité. C’est l’affaire de l’OS qui généra la crise au sommet du MTLD, entre, d’un côté, son président et, d’un autre, le comité de direction et le comité central. Les militants furent tiraillés, c’est le désarroi total. 

C’est dans cette situation que naquit la nouvelle organisation : le CRUA (Comité révolutionnaire pour l’unité et l’action). Il fut l’œuvre de Boudiaf, accompagné de Ben Boulaïd. Le CRUA fut créé le 23 mars 1954 à la médersa El-Rachad, à La Casbah (Djamaâ Lihoud). L’objectif du CRUA fut d’amener les deux clans du parti à dépasser leurs différends, de retrouver l’unité pour passer à l’action. Fin mai-début juin, Mustapha Ben Ben Boulaïd, accompagné de Didouche Mourad et de Hachemi Hammoud(3), se rendirent chez Messali, à Niort, en France. Ils l’informèrent de leur intention de préparer le déclenchement de l’action armée, précisant que leur mouvement se compose de jeunes.

Ils lui proposèrent, avec insistance, d’être le leader de leur action. Messali affirma son intention d’épurer le parti, sans attendre, mais rejeta toute idée de passer à l’action armée : “Je n’ai encore rien décidé, ce n’est pas des jeunots qui vont m’indiquer ce que je dois faire (…)” Le “zaïm” fut irrité que des jeunes aient osé décider de lancer la lutte armée, à son insu, alors qu’une telle décision ne pouvait être prise que par lui. Il les a éconduits en les traitant d’aventuriers. 

À Alger, les responsables du CRUA constatent que les deux camps ne pouvaient pas se réconcilier. Que chacun d’eux se préparait à organiser son congrès, séparément. Ils décidèrent alors de convoquer une réunion des anciens membres de l’OS. La réunion eut lieu le 23 juin 1954, à Alger, dans la villa de Lyès Derriche, au quartier de Clos-Salembier (actuellement El-Madania). C’est Zoubir Bouadjadj, à la demande de Didouche Mourad, qui proposa la demeure du militant Lyès Derriche. Ils furent effectivement au nombre de “22”, y compris Derriche, qui faisait le guet.

C’est Mustapha Ben Boulaïd qui présida la réunion. Il avait à ses côtés quatre autres responsables du CRUA (groupe des 5, devenu en septembre groupe des 6 avec l’intégration de Krim) : Ben Boulaïd, Boudiaf, Didouche, Bitat, Larbi Ben M’hidi. Boudiaf intervient en premier. Il présenta le rapport, élaboré au cours des réunions préparatoires par tout le groupe, relayé de temps à autre par Ben M’hidi et Didouche. Boudiaf fit l’historique des évènements depuis l’OS, décrivit la situation du mouvement national, la position de la direction du parti, celle du CRUA et, notamment, ses rapports avec les centralistes.

Il regretta l’absence des “frères de Kabylie encore sous obédience messaliste et des camarades qui végètent en prison” et il posa, en conclusion, à ces anciens de l’OS la question principale : faut-il décider le principe de déclenchement de la lutte armée au plus tôt ou attendre que les conditions et les moyens de l’action soient mieux réunis ? La discussion dura tout l’après-midi. Les débats furent vifs. L’intervention émouvante de Souidani Boudjemaa, les larmes aux yeux, en faveur d’un déclenchement immédiat de la lutte armée, fut décisive. La motion adoptée par les “22” décida “le déclenchement de l’insurrection armée, seul moyen pour dépasser les luttes intestines et libérer l’Algérie”. 

D’autres évènements ont sûrement pesé dans la décision des “22” de passer immédiatement à la lutte armée avec les moyens du bord. Dans les pays voisins, les nationalistes tunisiens avaient pris le maquis en janvier 1952 et, au Maroc, les nationalistes, notamment à Casablanca, avaient entrepris la lutte dès la déposition du sultan en août 1953. 

Enfin, le gros évènement qui produisit un effet considérable fut, sans conteste, la défaite de l’armée française à Diên Biên Phu, au Vietnam, un mois auparavant, le 8 mai 1954, jour anniversaire des massacres de Sétif et de Guelma.

Les “22” décidèrent aussi de désigner un coordonnateur du Groupe. Le vote à bulletin secret fut décidé et nécessita deux tours de scrutin. Le nom du coordonnateur ne devait pas être divulgué à l’assemblée. Il devait rester secret. C’est le lendemain matin que Ben Boulaïd révéla à Boudiaf que c’est lui qui fut élu.

Le lendemain, Boudiaf choisit ses quatre compagnons qui avaient préparé la réunion avec lui : Ben Boulaïd, Didouche, Ben M’hidi et Bitat pour former le comité des Cinq et pour diriger, respectivement, les zones des Aurès-Nememchas, le Constantinois, l’Oranie et l’Algérois. La zone de Kabylie n’est pas concernée pour le moment. Elle le fut par la suite. Le groupe des Cinq est né... Dès le 28 juin 1954, Boudiaf et Ben Boulaïd invitèrent leurs autres compagnons à une réunion qui s’est tenue au 6, rue Barberousse, Alger, chez Kechida Aïssa, pour la mise œuvre des recommandations de la réunion des “22”.

En juillet 1954, Ben Bella se trouvait à Berne, Suisse. Ben Bella ayant demandé à rencontrer Boudiaf, ce dernier arriva en Suisse le 7 juillet 1954 et mit au courant Ben Bella du projet des “22”. Ben Bella assura Boudiaf du soutien de Khider et d’Aït Ahmed qui étaient comme lui réfugiés au Caire. Messali tint son congrès à Hornu, près de Bruxelles, en Belgique, du 13 au 15 juillet 1954 (Messali, assigné à résidence, n’y assista pas).

C’est la rupture définitive entre les deux ailes. Ce congrès exclut du parti les membres du comité central, lesquels organisèrent leur congrès au Hamma, à Alger, du 14 au 17 août 1954 et exclurent du parti, à leur tour, Messali, Mezerna, Moulay Merbah et Filali. La mission du CRUA était terminée. Il fut dissous le 20 juillet 1954.

En août 1954, nouvelle rencontre à Berne de Boudiaf et Didouche Mourad avec Ben Bella. Ce dernier confirma le ralliement de Khider et d'Aït Ahmed au mouvement. Il fit part de la disposition de l’Égypte à accorder toute aide que désiraient les Algériens. Ben Bella fut chargé de procurer un lot d’armes, et ce, avant le déclenchement de la Révolution. À cet effet, un rendez-vous fut fixé à Tripoli, un autre dans le Rif marocain. 

Comme convenu, peu de temps après, Ben Boulaïd se rendit à Tripoli (Libye), Boudiaf et Ben M’hidi, pour leur part, partirent au Maroc, au Rif espagnol. Deux semaines plus tard, tous les responsables du comité furent de retour à Alger, se réunirent et firent le bilan de leurs missions à l’étranger. Les promesses faites ne furent pas tenues. En conclusion, aucune arme n’entra au pays avant le 1er Novembre 1954.  Les Cinq s’attelèrent désormais à ramener la Kabylie. Ben Mhidi y tient beaucoup. La Kabylie était indispensable. Cependant, elle avait pris fait et cause pour le zaïm. D’ailleurs, Krim avait envoyé des représentants, conduits par Ali Zamoum, à son congrès de Hornu, en Belgique.

Les contacts entre les Cinq et Krim furent l’œuvre de Hachemi Hammoud qui déploya pour cette mission tout son savoir-faire.Grâce aux efforts de Hachemi Hammoud qui fit plusieurs navettes entre Alger et la Kabylie, les deux groupes se rencontrent rue du Chêne, dans la maison du militant Ould Mohamed El-Hadi, début septembre 1954, où ils présentèrent leurs cadres de Kabylie ; Krim fut alors admis au comité dont il devient le 6e “membre, avec Ouamrane comme adjoint”.

Les Six plus les trois de la délégation extérieure du Caire (Ben Bella, Khider et Aït Ahmed) devinrent les Neuf, en septembre 1954. Les Six décidèrent d’une réunion pour mettre au point leur organisation, choisir le nom à lui donner, arrêter la date du jour J de passage à l’action. Ils se réunirent le 10 octobre 1954, au domicile du militant Boukchoura, dit Si Mourad, tailleur de son métier, situé au n°24 de la rue Comte-Guillot (actuellement avenue Bachir-Bedidi), à la Pointe Pescade (Raïs Hamidou). Au cours de cette rencontre, ils choisirent la dénomination de “Front de libération nationale, le FLN” au lieu de “Front de l’indépendance” ou “Mouvement de libération” qui furent aussi proposés, entre autres.

C’est donc là que le FLN naquit. Ben Boulaïd proposa de constituer une organisation militaire à côté de l’organisation politique. Ils créèrent donc “l’Armée de libération nationale, l’ALN”. Les Six furent soucieux de consacrer le plus grand secret à leur œuvre, d’où une proposition du 15 octobre comme date du déclenchement. Mais le délai parut très court. Ils optèrent pour le 1er Novembre à 1h. Mais ils décidèrent que ce jour devait rester absolument secret. Leurs adjoints ne devront le savoir que la veille ; tous les autres, les exécutants, quelques heures seulement avant. Les choix des objectifs militaires et de sabotages furent laissés à l’initiative des chefs de zone et leurs adjoints.

Bien plus, pour s’assurer qu’il n’y a pas de fuite d’indicateur, les Six propagèrent une fausse information quant à la date du déclenchement. Ils optent pour “23 octobre, jour J, afin de vérifier que les services français ne disposaient pas d’indicateurs. Il ne se passa rien du tout, ce 23 octobre : pas d’alerte, pas de mouvement suspect. Ils conclurent que les services français ignoraient tout des préparatifs”.                  


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