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A la une / Contribution

À l’origine du 1er novembre 1954, l’événement fondateur de la République

SES VRAIS INITIATEURS, SES FAITS D’ARMES

© D.R.

Par : Omar RAMDANE                                                     2e partie et fin
         MEMBRE DE L’ALN

Les hommes du 1er Novembre n’eurent que trois semaines pour se préparer. Les Six convinrent d’une ultime réunion. Elle eut lieu le 23 octobre 1954, au même endroit, la maison de Boukchoura. La veille, les Six s’étaient rendus à Bab El-Oued, avenue de la Marne (Mohamed-Boubella), chez un photographe, qui les prend en photo. Lors de la réunion, ils approuvèrent la proclamation du FLN et l’appel de l’ALN du 1er Novembre 1954. Le document fut rédigé par Boudiaf et Didouche. 
Ils décidèrent de se retrouver, de nouveau, à Alger, vers le 15 janvier 1955 pour faire le point. Mais ils ne se rencontrèrent plus jamais. 
Le 26 octobre, Boudiaf quitta Alger pour Le Caire, muni d’un exemplaire de la proclamation qui sera lue à la radio “Saout El-Arab” du Caire par Ben Bella, le 1er novembre 1954, à 18h.
Le 27 octobre, Krim conduisit Mohamed Laïchaoui, journaliste proche du MTLD, capable de faire la frappe dactylo de la proclamation du 1er Novembre 1954, sur stencils et d’effectuer le tirage sur une ronéo en Kabylie. Il confia Laïchaoui à Ouamrane qui le conduisit à Tizi Ouzou, d’où Ali Zamoum l’emmena à Ighil Imoula. C’est là que furent tirées, durant toute la nuit, quelques centaines d’exemplaires de la proclamation. 
Que s’est-il passé, en divers points du territoire, dans la nuit du 1er Novembre 1954 ?
En zone 5 (l’Oranie) : dirigée par Larbi Ben M’hidi. Il avait pour adjoints : Abdelhafidh Boussouf, membre de l’OS et responsable du parti à Tlemcen ; Abdelmalek Ramdane, lui aussi de l’OS et responsable de la région de Mostaganem-Relizane. Il disposa de peu de moyens : 60 hommes environ, une dizaine d’armes. Les armes qui devaient arriver, transitant par le Rif marocain, ne parvinrent pas. 
Les actions dans l’Oranie toucheront la commune de Cassaigne (Sidi Ali) qui fut sabotée et la gendarmerie locale attaquée ; un transformateur électrique fut détruit à Ouillis. Toutes les fermes et installations des colons sont touchées. Le bilan s’établit à un mort parmi les Européens et plusieurs blessés. En Zone 4, Alger et la Mitidja : sous l’autorité de Rabah Bitat, aidé de deux adjoints : Souidani Boudjemâa et Bouchaïb Ahmed, tous deux réfugiés depuis des années dans la Mitidja. Les actions menées dans la nuit du 1er novembre, furent nombreuses. 
À Alger d’abord, les opérations de sabotage menées par l’équipe de Zoubir Bouadjadj visaient :
- La radio, au 10, rue Hoche (rue Ahmed-Zabana actuellement) : Mohamed Merzougui ne put s’introduire à l’intérieur des locaux dès minuit, la rue étant encore très fréquentée. Il déposa les bombes sur le rebord d’une fenêtre. Une bombe explosera.
- Othmane Belouizdad, frère du 1er chef de l’OS, eut pour mission d’incendier les dépôts de carburant de la société Mory, au port d’Alger. Les bombes explosèrent causant un début d’incendie.
- Attaque de l’usine à gaz de l’EGA à Belcourt dirigée par Abderrahmane Kaci et son neveu Mokhtar.
- Sabotage du central téléphonique du Champ-de-Manœuvre (1er-Mai actuellement) par le groupe d’Ahmed Bisker.

Dans la Mitidja, deux cibles importantes :
- La caserne Bizot à Blida : Bitat et Bouchaïb pénétrèrent avec leurs hommes dans la caserne. Ils avaient un complice, le caporal Khoudi. Ils trouvent le magasin vide.
- À Boufarik, opérèrent Souidani et Ouamrane venu en renfort avec des hommes de Kabylie. Ils devaient, avec l’aide d’un complice, le caporal-chef Bentobal, frère de Lakhdar Bentobal, s’introduire dans la caserne. Mais à 23h45, des explosions furent entendues. D’autres groupes, sûrement, qui n’opéraient pas très loin, agirent trop tôt. Ce qui obligea Souidani et Ouamrane à passer à l’action immédiatement. Introduits par Bentobal dans la caserne, ils récupérèrent une dizaine d’armes dans le poste de police, à l’entrée. L’alerte fut donnée et ils ne purent atteindre l’armurerie qui était l’objectif visé. D’autres actions ont visé la coopérative d’agrumes de Boufarik qui fut incendiée, de même que le stock d’alfa de l’usine Cellunaf de Baba Ali. La Kabylie (Zone 3) possédait plus de moyens que l’Oranie et l’Algérois. Elle avait aussi plus d’hommes, quelques centaines, et assez d’armes pour engager les opérations programmées dans la nuit du 1er novembre. La Kabylie est dirigée par Krim Belkacem, au maquis depuis 1947. Il fut condamné à mort deux fois. C’est le plus ancien moudjahid.
La mairie de Tizi n’Tleta, dans le secteur de Tizi Ouzou, fut saccagée et les poteaux électriques sciés, empêchant les forces de l’ordre de communiquer. Dans plusieurs localités, des actions de sabotage eurent lieu, notamment à Bordj Menaiel où les dépôts de liège, les hangars de stockage du tabac furent incendiés. Des gendarmeries furent attaquées à Tigzirt, Azazga... 
Des administrations furent harcelées et des poteaux sciés dans la région.

Le bilan s’établit à 1 mort et 1 blessé grave.
Le Nord-Constantinois (Zone 2) est dirigé par le jeune Didouche Mourad (27 ans). Responsable de l’OS, clandestin depuis 1950, Didouche fut toujours partisan de la lutte armée. Il puisait largement dans les revenus familiaux pour financer ses activités nationalistes. 
La zone ne disposait que d’une vingtaine d’armes et quelques dizaines de combattants. Comme actions, il y eut l’attaque de la gendarmerie de Condé Smendou, les harcèlements de camps militaires au Khroub. Une bonne action eut lieu près d’El-Milia, à la mine de Sidi Makhlouf, où un groupe réussit à récupérer un lot important d’explosifs et de détonateurs.
C’est en Zone 1, les Aurès et sa région, qu’eurent lieu les actions les plus spectaculaires. Il est vrai que le chef de la zone, le prestigieux Mustapha Ben Boulaïd, l’homme jouissant d’une grande autorité morale, avait réuni plus de moyens humains et matériels pour ce grand jour.  Ben Boulaïd avait même offert quelques armes de guerre à d’autres zones, à l’Algérois et la Kabylie notamment. Sous les ordres d’Aït Ahmed, chef de l’OS, Ben Boulaïd s’approvisionna en Libye, d’où il a convoyé par caravanes de chameaux beaucoup d’armes, notamment des fusils Stati de l’arsenal italien. Dans les Aurès, de tout temps, se réfugièrent les militants de toutes les régions du pays qui étaient recherchés. S’y cachèrent aussi de nombreux bandits d’honneur que Ben Boulaïd sut convaincre de rejoindre le mouvement national. Parmi eux figurait Grine Belkacem, qui fit parler de lui le 1er novembre.  Ben Boulaïd réunit ses hommes le matin du 31 octobre à Ouled Moussa, près d’Arris. Ils étaient au nombre de 150, venus par petits groupes. Ils partirent vers leurs objectifs à 19h30. Tous les groupes devaient intervenir à 3h du matin. Les objectifs furent Batna, Khenchela, Biskra, Tkout, Arris. 

À Batna, le chef était Hadj Lakhdar, qui devint plus tard colonel chef de la Wilaya 1. C’est la sous-préfecture qui fut mitraillée en premier lieu. Puis, le groupe s’approcha de la caserne. Mais l’alerte fut donnée avant 3h, parce que des éléments chargés d’attaquer Biskra agirent avec une demi-heure d’avance ; ils attaquent le commissariat, la caserne, les locaux de la commune, une centrale électrique, des dépôts d’essence. 
Hadj Lakhdar ne put donc donner l’assaut à la caserne de Batna, avec pour objectif de récupérer des armes. 
Mais, dans leur repli, ses hommes mitraillèrent un véhicule militaire qui rejoignait la caserne, tuant deux soldats.    

À Khenchela, l’un des adjoints de Ben Boulaïd, Abbas Laghrour, débuta ses actions comme prévu à 3h. Le groupe fit sauter le transformateur électrique de la ville. Le Commissariat est pris d’assaut, et trois agents sont désarmés. Un autre groupe attaqua la caserne des spahis. 
Mais les tirs au Commissariat mirent en alerte les soldats. Le chef du peloton, le lieutenant Darnaud, sorti devant la caserne, fut tué et un spahi blessé. 
Chihani Bachir avait en charge le secteur d’Arris, Tkout. Dès 3h, Arris fut encerclée, isolée par le groupe commandé par Grine Belkacem. Ses hommes occupèrent les hauteurs et tirèrent sur tous ceux qui tentaient de quitter le village. Les gendarmes qui essayaient de sortir furent mitraillés et retournèrent à leur caserne. Un pont sur la route vers le Nord fut saboté. Arris était coupée de tout. Elle resta isolée jusqu’au 2 novembre. Quant à Chihani Bachir
(25 ans, adjoint principal de Ben Boulaïd), il dressa un barrage sur la route Biskra-Arris, dès 3h. 

Au matin, le car assurant la liaison Biskra-Arris fut arrêté par les hommes de Chihani. Cette affaire fit un grand bruit, car, parmi les voyageurs du car, se trouvaient le Caïd Hadj Sadok et un couple de jeunes instituteurs, les Monnerot. Chihani fit descendre du car le caïd Hadj Sadok et le couple Monnerot. Il interrogea le caïd qui afficha un air méprisant et hautain.  À un moment, Hadj Sadok fit un geste pour sortir un pistolet automatique. Un compagnon de Chihani qui vit le mouvement du caïd tire une rafale qui le toucha au ventre. Il s’écroula mais ne mourut pas. Chihani ne l’acheva pas. Mais la rafale toucha aussi l’époux Monnerot, placé juste derrière le caïd. Son épouse fut blessée à l’aine. Hadj Sadok rendra l’âme à l’hôpital de Batna ; l’épouse Monnerot fut sauvée, mais son époux mourut. Il y a lieu de préciser que Ben Boulaïd et les autres responsables qui décidèrent le 1er Novembre donnèrent des instructions strictes : l’exécution de civils européens était interdite. Au cours des jours suivant le 1er novembre, les autorités coloniales déclenchèrent une intense propagande axée sur l’assassinat des jeunes instituteurs. La propagande officielle mettra particulièrement en exergue le sort du couple Monnerot et la personnalité de Grine Belkacem, considéré comme un grand bandit, un condamné de droit commun.

Quel bilan et quelle évaluation tirons-nous de la nuit du 1er Novembre 1954 ?
S’il est vrai que dans certaines zones l’activité fut moins intense et que de nombreux objectifs ne furent pas atteints, parce que des armes manquaient ou des bombes, de confection rudimentaire, n’avaient pas toutes explosé ou que des tentatives d’incendie n’avaient pas réussi, il n’en reste pas moins que l’essentiel fut réalisé : des actions concertées, planifiées eurent lieu de l’ouest à l’est de l’Algérie, sur un front de 1 200 km, des actions qui mobilisèrent un millier d’hommes et que les forces coloniales n’ont pu ni empêcher, ni arrêter, ni même prévoir.

Les opérations déclenchées le 1er novembre par le FLN surprirent les autorités françaises. Les autorités eurent du mal à savoir pendant longtemps à qui attribuer les attentats et les attaques visant des objectifs précis, à travers tout le territoire, en l’espace de quelques heures, qui suscitèrent l’admiration et la fierté des nationaux.
L’administration coloniale n’a rien vu venir ; les services de sécurité non plus. Ce fut la surprise totale pour eux. Le cloisonnement, le secret fonctionnèrent bien. Par exemple, le chef des équipes d’Alger, Zoubir Bouadjadj, n’informa ses hommes que le 31 octobre 1954, à 17h, pour leur dire : “C’est ce soir.”  Autre déroute des services de sécurité et de l’administration coloniale : ils ne réussirent pas à mettre des noms sur les chefs de l’“insurrection”, ces derniers ayant pris des surnoms : Boudiaf, c’est Tayeb, Didouche, c’est Si Abdelkader, Bitat, c’est Si Mohamed, Ben M’hidi, c’est Hakim, etc. Les services français ne surent pas qui était derrière le 1er Novembre.
Le 1er novembre, ils accoururent vers le siège du parti, à la place de Chartres, à Alger, et arrêtèrent tous ceux qui s’y trouvaient. Ils arrêtèrent notamment Moulay Merbah.

Le lendemain, le 2 novembre, persuadés que le CRUA était une création des centralistes du MTLD, ils procédèrent à l’arrestation de plus de 2 000 militants du parti qui n’avaient rien à voir avec le déclenchement du 1er Novembre. Didouche a parlé juste puisqu’il a prédit la réaction des autorités d’occupation.
Ministre de l’Intérieur au moment des faits, fonction qui en faisait l’homme censé être le mieux informé de la situation, François Mitterrand donna l’exemple le plus significatif de l’incapacité des services français à prévoir l’explosion du 1er novembre 1954. Au moment de quitter l’Algérie, à l’issue d’un voyage officiel en Algérie (19-23 octobre 1954), Mitterrand déclara à l’aéroport Bône-les-Salines (Annaba) : “J’ai trouvé les trois départements français d’Algérie en état de calme et de prospérité. Je pars empli d’optimisme.” 

l Ahmed Ben Bella, premier président de la République.
Krim Belkacem rencontre en décembre 1954 à Alger, à la Pointe-Pescade, Zitouni Mokhtar, trésorier du MNA. Krim fait croire à ce dernier qu’il est toujours pour Messali. Il se fait remettre la somme de 100 000 000 anciens francs.
l Hachemi Hammoud est un valeureux militant du PPA-MTLD. 
Membre du comité central du MLTD de 1949 à 1955, membre de l’OS, du CRUA, responsable FLN à Alger, arrêté à Alger debut février 1957, il est tortruré à mort au centre de commandement des parachutistes d’El-Biar (Birtraria).  


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