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Société civile ou la nouvelle fabrique du militant errant !

© D.R

Par : Myassa Messaoudi
Écrivaine

“Il n’est nullement question ici de contester les bienfaits d’une société civile individualisée, organisée et autonomisée pour faire face aux défis sociaux et politiques. Néanmoins, il est indispensable de s’interroger sur la véracité de cette mécanique et des moyens humains et financiers objectivement mis en œuvre, en vue d’user de cette société civile comme interlocuteur fiable et efficient.”

Le néolibéralisme s’est fendu d’une excellente parade pour contrer les acquis sociaux des classes moyennes et ouvrières. Il a peu à peu converti le coût salarial des entreprises en petite monnaie facile à écouler. Du menu fretin à disperser sans encombre dans les abysses de la mondialisation. Il a nommé ce procédé visant à transformer d’anciens salariés en patrons pauvres et tyrans de leurs propres personnes les auto-entrepreneurs. Ubérisation est le terme communément usé pour décrire cet esclavage moderne. Un système chimère qui vous procure dans un premier temps un sentiment de liberté, mais ce dernier se dissipera très vite devant la quantité d’heures à abattre pour un salaire de misère et une protection sociale et collective tout aussi indigente. 

Ce mécanisme d’emploi trahissant un stade avancé du capitalisme semble séduire, de plus en plus, les politiques de l’ère néolibérale. En effet, une tendance à procéder de la même manière en politique commence à émerger dans les pays du Sud, où jusqu’ici règnent encore l’arbitraire et la répression. Ainsi, toute une propagande en faveur d’une prétendue démocratie participative fuse ici et là. Nos dirigeants n’ont plus que ce mot à la bouche : société civile !  

Il n’est nullement question ici de contester les bienfaits d’une société civile individualisée, organisée et autonomisée pour faire face aux défis sociaux et politiques. Néanmoins, il est indispensable de s’interroger sur la véracité de cette mécanique et des moyens humains et financiers objectivement mis en œuvre en vue d’user de cette société civile comme interlocuteur fiable et efficient. Autrement dit, comment faire en sorte que la société civile ne soit pas instrumentalisée pour pallier les carences de l’État quant à la garantie qu’il doit fournir en matière de droits humains, de service public et de libertés individuelles. En Algérie, un référendum sur la Constitution aura lieu le 1er novembre. De la date choisie au contenu de cette mouture, les avis divergent. Bien que toute modification renvoie à de réels enjeux, si l’application de la loi ne suit pas ou est détournée par d’autres codes, les réformes s’avéreront obsolètes. L’exemple du code de la famille qui contourne l’égalité citoyenne femmes-hommes pourtant inscrite dans la Constitution, ou celui du statut de tamazight consacrée langue nationale mais sans enseignement généralisé illustrent la perversion juridique, fut-elle d’ordre constitutionnel. 

En outre, les appels en direction de la société civile ne cessent de se faire entendre. Des facilitations administratives, de l’assistance et des encouragements sont amorcés par l’exécutif afin de s’assurer l’implication des associations, syndicats et ONG dans l’édification du nouvel État. Mais qu’en est-il de cette société civile ? Incarne-t-elle réellement les espoirs de changement et d’amélioration de la vie quotidienne des citoyens ? A-t-elle joué un rôle quelconque dans le départ du mouvement contestataire populaire qu’est le Hirak ? 

Née dans les années quatre-vingt, la société civile a connu, à quelques détails près, la même évolution que le multipartisme. Un départ limité numériquement et sous contrôle étatique. On comptait deux grandes associations dans l’espace civil, à savoir la Ligue des droits de l’homme (LADH) et l’Association algérienne de planification familiale (AAPF). Puis ce nombre explosa après la crise d’Octobre 1988, pour culminer aujourd’hui à plus de 100 000 associations. Le nombre ne garantissant pas la qualité, ce bouquet associatif a très vite fané pour ensuite muer en un véritable fagot d’épines. 

Il n’est pas inutile de rappeler que la représentation civile est pléthore dans le domaine sportif ; 80% des activités associatives se situent dans ce domaine. Autant dire qu’en matière de gabegie gestionnaire et de gâchis de talents, le milieu n’a pas fini d’enterrer profond les espoirs sportifs algériens, transformant l’une des plus fertiles pépinières de champions africains en cimetière pour promesses athlétiques. Les scandales liés au clientélisme et aux divers détournements éclatent régulièrement dans la presse. En est-il de même pour le reste des domaines d’activité associatifs du pays ? 

De la même manière que les partis d’opposition algériens n’ont pas été à l’origine de la déferlante populaire à l’annonce du cinquième mandat présidentiel, ladite société civile, à l’exception d’une poignée d’associations, a surtout brillé par sa servilité au système. Les raisons vont du rôle joué par ces associations à travers l’histoire en tant que faire-valoir démocratique, au comportement individuel de certains responsables mimant jusqu’à la saignée l’accaparement pathétique du pouvoir. 

Déficit démocratique
En effet, le Hirak, dans un premier temps, a pu donner l’illusion à certaines associations qu’elles pourraient constituer un cadre de contestation. Des jeunes se sont effectivement tournés vers ces organisations pour structurer leurs actions. Sauf que ces jeunes, potentiel vivier militant, ont fui aussi vite qu’ils sont arrivés les chapelles associatives. Syndrome gérontocratique du pouvoir, présidents sur-élus depuis des années. 

Déficit de fonctionnement démocratique patent. Absence totale de formation des cadres et adhérents au domaine d’implication. Les nouveaux arrivants, s’ils offrent des signes d’une quelconque excellence, sont accusés de vouloir s’emparer du pouvoir décidant et donc sournoisement écartés. On ne laisse aux jeunes militants que le domaine numérique et les réseaux sociaux pour combler, là aussi, les lacunes informatiques de la vieille garde aux manettes des associations depuis des années.  Ainsi, l’occasion de renouveler le flux et les énergies humaines au sein de la société civile s’est heurtée aux agissements et archaïsmes empruntés à la junte au pouvoir. Ces traits tyranniques ou caméléonismes d’État qui semblent s’enraciner dans la société algérienne s’étendent jusqu’à l’autre côté de la rive, c’est-à-dire dans la diaspora. Des milliers de jeunes, prêts à s’investir, dans la reconstruction du nouvel État algérien, renoncent ou font cavalier seul. C’est l’émergence du militant ubérisé. Une sorte de militant errant ici et là entre les fossiles du passé, les ombres menaçantes des prêcheurs fanatisés et les querelles des partis. Une phagocytose en règle des militants ! 

Par ailleurs, on ne peut s’empêcher de faire le rapprochement entre la société civile et le fameux programme Ansej à destination des jeunes. Ce crédit-poison a piégé une génération de primo-entrepreneurs voués d’emblée à la faillite et à l’endettement.  L’absence de formations et d’études de marché de l’emploi, ainsi que l’accompagnement structurel indispensable à la réussite d’une telle entreprise ont conduit une génération de jeunes à perdre foi surtout en eux-mêmes, or leurs chances de succès étaient compromises d’avance. 

Illusion 
Dans l’une et l’autre situation, l’argent public est distribué à perte pour faire illusion. Illusion de démocratie participative, illusion d’entrepreneuriat et d’emploi des jeunes. De fait, si on insiste sur cette prétendue société civile, c’est qu’elle ne représente aucun désagrément aux tenants du pouvoir. Son modelage renforce au contraire la résilience politique du système et l’aide à se ressourcer et à absorber les chocs liés aux différentes crises. On répartit et on partage les échecs avec le peuple, mais pas le pouvoir ! Il est indéniable qu’une certaine société civile algérienne se bat pour son autonomisation vis-à-vis du pouvoir. À plusieurs occasions, cette poignée de militants a su forcer le pouvoir au dialogue et même au recul. Néanmoins, le peu de ressources et une visibilité liée principalement aux actes d’oppression mettent constamment en danger d’arrestation cette frange éclairée et courageuse.  Les grandes questions qui taraudent le pays et le placent dans l’axe démocratique réel ont été mis sur la table par des personnalités nées du Hirak, mais qu’on s’est empressé d’occulter au prétexte que le Hirak ne devait pas avoir de leader.

En conséquence, on a privé la génération actuelle de son droit à ses propres héros. À sa page d’histoire. Pire, on lui a fait porter le poids des défaites comme héritage par l’application de recettes qui ont prouvé sur des décennies qu’elles n’étaient qu’irrésolutions. À force de faucher les têtes, le nivellement par le bas ne cesse de lester le mouvement de contestation. Les militants s’échinent résolument avec des traces multidimensionnelles, mais n’est-ce pas que la première des révolutions est celle qui vise à s’améliorer soi-même ? Les initiatives personnelles sont, certes, louables, mais structurées, et en nombre elles apporteront de meilleurs résultats.


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