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Contribution

Tamazight à l’école ou le test de l’algérianité

Mille neuf cent quatre-vingt-quinze restera une année historique dans la vie de l’Algérie moderne. Elle a vu les enfants du boycott imposer la langue amazighe à l’école, ponctuant par leurs sacrifices le combat pacifique de leurs aînés des années 1940 et 1980. Vingt ans après, qu’en est-il de sa promotion dans le monde scolaire ? Quid du suivi et de l’évaluation de toutes les initiatives lancées ici, avortées là ou carrément bloquées, depuis la création du HCA ?
De longues années d’immobilisme, d’espoirs entrevus, vite déchantés. Jusqu’à cette fin d’année 2014 où vient s’allumer une lueur d’espoir. En effet, la décision de l’actuelle ministre de l’Éducation nationale de reprendre en main le dossier de “tamazight à l’école” permet d’entrevoir une avancée prometteuse.
Ainsi la relance de la commission mixte MEN/HCA, en hibernation depuis 1998, s’inscrit résolument dans l’esprit et la lettre du décret portant création du HCA. Osons espérer que ses travaux seront à la hauteur des enjeux et des espoirs nourris  depuis 1995. Mais voilà que des voix s’élèvent du côté des enseignants de tamazight. Echaudés par les pratiques du passé, ils remettent en cause sa composante. Peut-être faudrait-il l’élargir à des spécialistes du domaine pour mieux la crédibiliser.
Langue maternelle de millions d’Algériens, le tamazight véhicule l’algérianité dans toute sa profondeur historique et sa richesse culturelle. Sa présence écrite dans le pays (et le Maghreb) n’est-elle pas scientifiquement datée à plus de 5000 ans avant l’ère chrétienne ? Sa pratique orale n’est-elle pas une réalité, de nos jours encore, aux quatre points cardinaux de l’Algérie – et pas seulement en Kabylie ?
Certes, sa généralisation dépend de la consécration, par la Constitution, de son caractère national et officiel.
La priver de ce double statut équivaut à amputer la nation algérienne de sa véritable matrice identitaire : l’algérianité. La nature ayant horreur du vide, c’est vers d’obscurs repères pseudo-historiques que se tourneront les yeux de la culture et de l’histoire officielles.
Conséquences de ce déni de soi et de ce rejet de l’algérianité : du sang et des larmes versés par les Algériens depuis notre accession à l’indépendance. Toutefois, des indices nous invitent à un certain optimisme quant à l’avenir de tamazight à l’école. Le consensus de la classe politique autour de son officialisation est de bon augure.
De même, concernant la récurrente question des postes d’enseignants de tamazight, il y a lieu de signaler une avancée palpable. En argumentant auprès du ministre des Finances la nécessité de satisfaire la totalité de la demande exprimée par le terrain ­— au niveau des directions de l’éducation où tamazight est enseignée ­— le ministère de l’Éducation nationale  a décroché le nombre appréciable de 200 postes nouveaux pour l’année scolaire 2015/2016. Une bouffée d’oxygène comparée aux maigres dotations en postes des années précédentes !
Pour revenir à l’indispensable évaluation de l’enseignement de tamazight, deux volets s’imposent au regard critique : le symbolique et le stratégique.
Sur le plan symbolique
Le souvenir des obstacles rencontrés pendant le premier mandat du Haut-Commissariat à l’amazighité (1995/98) est encore vivace. À l’époque, on refusait ne serait-ce que l’ombre d’un strapontin scolaire à tamazight. Par la suite, de timides avancées furent enregistrées, depuis le lancement de la Réforme (en 2003). La récente collaboration entre le MEN et le HCA — formalisée en 2015 — peut constituer un tournant décisif dans la relance de cet enseignement. Théoriquement, de nos jours, tamazight connaît le même traitement technico-pédagogique que les autres disciplines. Il a intégré la CNP (Commission nationale des programmes) avec son propre GSD (groupe spécialisé dans la discipline) qui élabore les programmes d’enseignement pour chaque niveau. À partir de ces programmes, le MEN élabore et imprime les manuels. Il est indéniable que ces manuels ont besoin d’être améliorés tant du point de vue forme que contenu.
Là où la demande sociale s’est exprimée, tamazight figure dans les emplois du temps des établissements scolaires. Son caractère facultatif qui pénalise son épanouissement — et pas seulement — reste tributaire de son officialisation. En vertu de la réglementation, les élèves bénéficient de l’encadrement approprié — des universitaires licenciés en tamazight et des inspecteurs  pédagogiques. Tamazight a été introduit de façon officielle dans l’évaluation du travail des élèves.
Il dispose de son coefficient, de son espace dans les bulletins scolaires et de ses épreuves trimestrielles (devoirs surveillés et composition). La revendication phare des années 1995/2000 – tamazight au brevet et au baccalauréat – ne relève plus du rêve inaccessible : il trône fièrement dans les salles et dans les centres de correction de ces examens nationaux.
Des critiques s’élèvent contre les modalités de cette évaluation — à  juste titre, puisque les autres disciplines scolaires sont logées à la même enseigne. Le système d’évaluation scolaire étant l’un des talons d’Achille de l’école algérienne.
Toutefois, ce tableau optimiste connaît un paradoxe. Des seize wilayas pionnières (en 1995/98), il ne reste que six où la langue amazighe est enseignée et seules deux connaissent une hausse constante des effectifs/élèves : celles de Tizi Ouzou et de Béjaia. Pour la rentrée scolaire 1995/96, sur les seize wilayas, il y avait 37 690 élèves, encadrés par 233 enseignants. En 2010/11, ils étaient respectivement au nombre de 214 442 (élèves des trois paliers) et 1265 enseignants. Depuis, les chiffres ont fondu dans treize wilayas.
Pour la rentrée prochaine (2015/16), ces chiffres iront à la hausse au vu de la dynamique ambiante, avec notamment l’engagement de l’actuelle ministre de l’Éducation. Qui sait si l’exemple de la commune d’El-Khroub (Constantine) ne fera pas tache d’huile et que l’engagement de M. Abdelhamid Aberkane, le président d’APC, fera des émules dans d’autres communes du pays. C’est sur son initiative qu’une classe de tamazight y a vu le jour lors d’une cérémonie officielle, en novembre 2014, et qu’elle est jumelée avec une école de Kabylie. Une belle leçon de citoyenneté algérienne !
À l’instar de leurs collègues des autres disciplines, les enseignants de tamazight bénéficient de sessions de formation et des outils techniques nécessaires (mais non suffisants) à leur métier. Ils ne se sentent plus marginalisés comme par le passé, même si des problèmes demeurent et qui sont faciles à résoudre quand la volonté est de mise. Sur ce plan, il y a lieu de noter le dynamisme de l’association des enseignants de tamazight. Son implication dans le domaine pédagogique souligne leur adhésion et leur mobilisation à donner de la qualité et du tonus à leurs pratiques. Pour cela, elle mérite soutien et aide.  
Quant au  recul de la demande sociale dans les autres wilayas, hors Kabylie, il peut s’expliquer par l’absence d’un dispositif de sensibilisation comme celui initié de 1995 à 1998. En effet, en pleine tourmente terroriste, les membres du HCA de l’époque ne cessaient de sillonner les régions berbérophones du pays pour argumenter et communiquer auprès des parents, des autorités et du mouvement associatif. D’où le nombre de seize wilayas à y adhérer.
Il faut dire que l’aura du combat identitaire menée par les enfants du boycott avait boosté ce travail de sensibilisation. Il appartient à cette commission mixte MEN/HCA de reprendre le chemin de la sensibilisation dans les régions à forte présence de locuteurs amazighs. C’est là une bonne préparation à la généralisation qui ne saurait tarder — l’Histoire des peuples avance et ne recule pas.

C’est le fond qui manque le moins
Ce tableau réconfortant ne doit pas nous voiler la réalité. Sur le plan du fond de la problématique, beaucoup reste à faire. Du retard a été accumulé depuis la fin du premier mandat du HCA, en juillet 1998. A-t-on seulement évalué à leur juste valeur les recommandations délivrées par d’éminents scientifiques lors des trois colloques nationaux organisés par le HCA en 1997 et 1998 ? Ils avaient pour thèmes : “La réhabilitation de l’Histoire amazighe”, “La promotion de tamazight dans la communication” et enfin “L’introduction de tamazight dans le système scolaire”. Et qui dit évaluation dit action de remédiation, d’amélioration.
À titre de rappel, le décret portant création du HCA assigne à ce dernier un partenariat multisectoriel avec les départements de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, de la Culture, de la Communication et de la Formation professionnelle. La matérialisation des missions du HCA aurait fait de cette institution un laboratoire d’idées, un réceptacle/carrefour de toutes les bonnes volontés et des compétences nationales dans le domaine. Avec la Présidence de la République comme tutelle directe, le HCA peut jouer le rôle de catalyseur d’une dynamique culturelle tournée vers l’algérianité.
Cette institution dispose d’une Direction de l’Enseignement. Cette structure était animée par M. Laceb, docteur d’État en sciences du langage, spécialisé en tamazight.
Il a accouru de Paris en 1996 – au moment où d’autres prenaient la direction opposée – pour mettre ses compétences au service de son pays. Qu’est-il advenu du colossal travail de recherche qu’il peaufine depuis plus de trente ans ? Cet expert, avec son engagement militant et son savoir, a été marginalisé jusqu’à sa retraite en 2012. A-t-on idée, à l’orée d’une officialisation pressentie, de rééditer ce genre de comportement à base de suspicion, de rejet et de marginalisation ? Serait-ce un vœu pieux que l’ouverture vers les linguistes, pédagogues, sociologues, sociolinguistes, psycholinguistes et didacticiens ? Leur contribution est incontournable. Qui mieux qu’eux pourra analyser les raisons profondes du recul de la demande sociale dans certaines wilayas, tout en se penchant sur les ressorts de l’engouement observé en Kabylie ? Ils sont les seuls habilités à dégager des solutions à adapter dans les autres wilayas et partant dans tout le pays. À partir de leurs réponses, il sera possible d’entreprendre l’esquisse d’une stratégie à long terme qui viserait à une généralisation de l’enseignement de tamazight. Nous n’avons pas le droit de rééditer les erreurs de l’opération “arabisation du système scolaire” menée au pas de charge au cours de la décennie 1975/1985, occultant les recommandations et alertes des spécialistes. Cette généralisation de tamazight à l’école sera progressive et scientifiquement menée. Et seuls les spécialistes du domaine amazigh peuvent impulser cette réflexion et fournir les outils scientifiques indispensables à l’enseignement scolaire de tamazight. Les a-t-on sollicités ? Les a-t-on motivés à persévérer dans cette voie ?   Ce ne sont pas des travaux qui manquent. Les spécialistes du domaine amazigh en ont engrangé depuis de nombreuses décennies. Ils ne demandent qu’à être capitalisés pour le grand bien des générations futures. Un jour viendra où ces dernières finiront par se détourner de ces sirènes maléfiques qui leur imposent une appartenance identitaire étrangère à notre humus nourricier : l’algérianité (ou maghrébinité) où s’harmonisent tamazight et l’arabe maghrébin.
À l’horizon de l’officialisation de la langue amazighe, mais aussi, grâce à l’action conjointe des militants de la cause et de responsables acquis à l’algérianité (ou maghrébinité) de ce peuple, les jeunes pousses du pays, écoliers, collégiens et lycéens – l’Algérie de demain – ne développeront plus cette “haine de soi” destructrice. Dans toutes les écoles du pays, les enfants d’Algérie chanteront un hymne d’amour pour leur terre natale, celle de leurs ancêtres illustres : Jughurta, Juba, Apulée de Madaure, saint Augustin, la Kahina (Dihya) et Koceilah – pour ne citer que ceux-là. D’authentiques Amazighes qui méritent d’être connus et célébrés par les jeunes générations qui ne seront que fières d’avoir le même ancrage patriotique. Le patriotisme est un sentiment qui rehausse la citoyenneté. À ne pas confondre avec le nationalisme, dont la dimension chauvine et l’excès peuvent mener au fascisme.
Et pour paraphraser un homme politique français, nous dirons que le livre de l’histoire d’Algérie ne doit pas se feuilleter en choisissant les pages à lire, celles qui cadrent avec un objectif idéologique étranger à notre identité première.
L’histoire de notre pays remonte à la nuit des temps, disait Ibn Khaldoun. D’où l’urgence signalée de la réhabilitation la plus emblématique que connaîtra le pays depuis son accession à l’indépendance : celle de l’algérianité via l’officialisation de la langue amazighe.
N’est-ce pas que les quatorze siècles de cohabitation harmonieuse entre la langue arabe et tamazight, langue originelle, attendent leur codification ? C’est à ce prix que nous vivrons totalement libérés des chaînes de l’acculturation/déculturation.

A. T.
Pédagogue
ahmtessa@yahoo.fr


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