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A LA UNE / Contribution

Ahmed Boumendjel

Un patriote au long cours

Un an après l’indépendance, Ahmed Boumendjel et Jean de Broglie signent un accord. ©D. R.

Il y a trente-cinq ans, un 19 novembre, s’éteignait dans l’anonymat le plus strict Ahmed Boumendjel, l’un des négociateurs de la Révolution, qui a été de tous les contacts. L’histoire retiendra de la famille Boumendjel un boulevard au nom de Ali, son cadet, que l’armée de la “patrie des droits de l’homme” a défenestré pour délit de patriotisme et d’amour de l’Algérie à en mourir. Mais connaît-on aussi l’aîné Ahmed Boumendjel qui lui aussi servit la Révolution aux premières loges. Avocat brillant, issu d’une famille modeste mais à bien des égards révolutionnaire en ce sens qu’elle fit don à l’Algérie de ce qu’elle avait de plus cher : ses enfants. Il fut en effet l’un des négociateurs de l’indépendance.

Quelques traits de la personnalité de cet homme d’exception
Un tardif hommage lors de la célébration du 59e anniversaire de la création du GPRA, le 19 septembre 1958, lui fut rendu. Le Forum de la Mémoire d’El-Moudjahid a initié, a “ressuscité”, hier, le défunt moudjahid, maître Ahmed Boumendjel, ce brillant avocat, qui a été en 1960 négociateur du GPRA aux négociations de Melun, puis à Évian en mars 1962. Le parcours de cet homme qui a été sur tous les fronts a été revisité par Amar Belkhodja, “Ahmed Boumendjel, avocat, journaliste et diplomate”, a tracé le portrait d’un militant qui a sombré dans l’oubli. La famille évolue dans un milieu d’instituteurs : les sœurs de Ali sont devenues institutrices. Ahmed, le frère aîné de Ali, né en 1908, a lui aussi “fait la Bouzaréah” avant de partir étudier le droit à Paris pour devenir un brillant avocat. Il s’agit d’une famille d’intellectuels. L’engagement politique familial commence à la génération du père, Mohand Boumendjel, qui anime dans les années 1930 et 1940 à Larbâa une association, Nadi el-Islah (cercle de la réforme), qui organise à la fois des rencontres culturelles, un groupe de scouts et dispose d’une salle de prière. Au sein du conseil d’administration, il représente la tendance laïque qui s’oppose parfois (et toujours respectueusement) à une tendance religieuse (1).
En 1936, Boumendjel entame des études de droit à Paris et travaille quelque temps là-bas. C’est à cette époque qu’il rejoint l’Étoile Nord-Africaine et devient l’avocat du parti. Il rentre à Alger en 1937 et ouvre son propre cabinet d’avocat. Il est d’abord proche du PPA et de Messali dont il est l’avocat. Élu conseiller municipal pour Alger en 1938, il se rapproche de Ferhat Abbas. Il abandonne son cabinet et se consacre à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Il participe également à la création des deux journaux hebdomadaires du parti Égalité, puis République algérienne. Lors des élections du Conseil de la République du 8 décembre 1946, Ahmed se présente sur la liste de l’UDMA. Il devient le principal lieutenant du leader de l’UDMA au sein des AML, l’association des Amis du Manifeste et de la Liberté. L’organisation est créée à la suite de la rédaction d’un texte révolutionnaire et nationaliste. Le Manifeste du peuple algérien, daté du 10 février 1943, condamne en effet la colonisation et revendique le droit du peuple algérien à disposer de soi.
Il exige la rédaction d’une constitution garantissant la liberté et l’égalité des habitants sans distinction de “race” et de religion, la reconnaissance de l’arabe comme langue officielle au même titre que le français, la liberté de culte dans le respect de la séparation de l’Église et de l’État. Associé à un additif exigeant à la fin de la guerre une Assemblée algérienne constituante, ce texte réalise l’exploit remarquable de rassembler à la fois les partisans de Messali Hadj et ceux de Ferhat Abbas Il est rejeté par les autorités françaises, qui proposent des réformes dérisoires dans le contexte des années 1943-1944, et devient la plateforme revendicative de référence pour l’ensemble du mouvement national dans l’après-guerre. Les AML sont créés en mars 1944 pour le défendre. Cette union disparate se maintient jusqu’aux événements de mai 1945 (1).

La continuité naturelle du combat pour l’indépendance
Après le déclenchement du 1er Novembre 1954, il rejoint l’action du FLN dans la capitale française et devient quelques années plus tard membre de la Fédération de France. Membre du Conseil national de la Révolution algérienne, il dirige le journal El Moudjahid. En 1959, les autorités coloniales voulant connaître le pouls de la résistance s’adressent à l’avocat. L’émissaire est un homme d’église. Une année après, Ahmed Boumendjel et Mohamed-Seddik Benyahia sont désignés par le GPRA pour engager les premières discussions officielles avec la partie française. En juin 1960, il savait parler au nom du FLN en sachant parfaitement à quoi s’en tenir. C’est toujours avec fermeté et lucidité qu’il défendait les idées maîtresses du FLN : “Nous ne sommes ni une jacquerie paysanne ni une rébellion citadine, mais une révolution. Il faut compter avec nos principes et notre vision des choses et abandonner les ‘astuces’ et les ‘manœuvres’”. Dans toutes les phases des négociations, il a défendu sans ambiguïté le principe de la souveraineté algérienne. Après l’indépendance, il est ministre de la Reconstruction et des Travaux publics jusqu’à décembre 1964. À compter de cette date, il se tient à l’écart de la vie politique.(1)
Un épisode que l’on connaît moins est le combat d’Ahmed Boumendjel pour sortir son frère Ali des griffes d’une armée de soudards qui bafoue le droit. Dans une lettre adressée au président de la République française, il écrit : “Le téléphone vient de m’annoncer le second suicide de mon frère Boumendjel Ali, avocat à la Cour d’Alger (…). Je note simplement que si le gouvernement avait le respect de la dignité humaine, non seulement dans les mots mais, dans les faits (...), mon frère qui n’avait que trente-huit ans serait encore vivant (…). J’appartiens à une race qui sait se souvenir, et ses quatre petits enfants sauront tous vous transmettre le message que je vous laisse deviner”.(2)

L’apport de l’élite révolutionnaire à la concrétisation de l’indépendance
Il est admis que la Révolution algérienne fut portée par tout un peuple, chacun avec son savoir et ses compétences. Elle fut le fait des glorieux martyrs, des moudjahids mais aussi des hommes de lettres, des hommes de théâtre, de l’équipe du FLN, de tout ceux qui ont cru en elle. Elle put être déclenchée par la détermination d’une poignée d’hommes du fait de la maturité de chacun. En fait, la révolution n’a pas démarré seulement le 1er novembre 1954, ni même après le 8 mai 1945, elle a démarré tout au long du XXe siècle du fait d’une lente maturation des élites formées malgré la chape de plomb. Dans ce cadre, Ahmed Boumendjel, par son engagement à la fois en tant que militant, avocat des bonnes causes, mais aussi aristocrate de la plume, mit au service de la Révolution présente une parfaite synthèse de l’honnête homme tout entier dévoué à la cause de la liberté. Négociateur hors pair, il put et sut faire face avec Mohamed-Seddik Benyahia, et ensuite avec Boulahrouf aux négociateurs français hors pair, à l’instar de Georges Pompidou le normalien, Bruno de Leusse ou Jean de Broglie.
L’élite intellectuelle révolutionnaire des Algériens, qui furent à bien des égards des voleurs de feux, selon le bon mot de Jean Amrouche, put s’instruire grâce aux interstices de tolérance du pouvoir colonial. Ils furent le petit nombre, mais ils furent non seulement bien instruits, certains même se faisaient un point d’honneur à être les premiers dans toutes les disciplines. Kateb décrivant le travail prodigieux des élites algériennes qui ont donné une visibilité à la Révolution lors des négociations de Melun, de Lugrin et d’Évian notamment Boulahrouf (l’homme à l’alphabet, en arabe) et Boumendjel (l’homme à la faucille, en arabe) écrit : “Faites vos jeux ! Boulahrouf n’est pas homme à oublier son alphabet. L’infatigable Boumendjel y va de sa faucille (…). La France nous apporta le choc des temps modernes. Elle déversa en Algérie et dans tout le Maghreb des troupes, des colons, des capitaux, des techniciens, une plèbe mécontente et son escorte d’apatrides, enfin les réfugiés de ses provinces perdues, comme l’Alsace et la Lorraine en 1871, donc l’Algérie avait bon dos. Ses nouveaux occupants proliféraient au point de tout accaparer, les terres et les villes, les postes de commande et les petits emplois. D’où l’administration directe et le refoulement final des Algériens qu’on avait oubliés. Ils n’étaient pas tous morts, et leur évolution s’était faite à grands pas (…) Elle tira les verrous. Mais on entrait par les fenêtres. Il n’aurait pas fallu nous faire chanter La Marseillaise. Les premiers étudiants d’Afrique du Nord ne tardèrent pas à découvrir le caractère contradictoire de la tutelle française, selon qu’elle était vue d’Alger ou de Paris. Autant dire une malédiction. Par le seul fait d’exister, ils étaient une menace”.(3)

Le sacerdoce  de Mme Boumendjel pour la Révolution
“Derrière chaque grand homme, dit un proverbe perse, il y a une plus grande femme.”  Assurément la réussite d’Ahmed Boumendjel est due aussi à la contribution de son épouse. Notre propos est de décrire ces femmes de l’ombre qui ont bravé les interdits et cru en la communauté des hommes quelles que soient leurs latitudes et qui ont combattu pour ce qu’elles croyaient être un juste combat. En l’occurrence Gilberte Charbonnier est de celles-là : “(…) Elle épouse Boumendjel Ahmed, en 1938. Elle partage l’engagement politique de son mari, l’appuyant dans son combat, adoptant la famille de l’UDMA en accueillant ses militants, collaborant au premier organe de presse du Mouvement Egalité, puis à République algérienne, sous le pseudonyme de Juba III. Ses prises de position lui valent d’être stigmatisée dans son environnement professionnel, Gilberte Boumendjel fait face, seule, malgré le soutien de quelques fidèles amis en lien avec la Fédération de France du FLN, à un quotidien fait de peur du lendemain et de solitude, sentiments renforcés par un harcèlement téléphonique, de menaces et d’insultes. En 1960, a lieu la première tentative de négociations à Melun, dans la région parisienne, où l’Algérie est représentée par Ahmed Boumendjel et Mohamed-Sedik Benyahia. En juin 1961, au moment des négociations d’Évian où Ahmed Boumendjel est membre de la délégation algérienne, son domicile parisien est l’objet d’un attentat à la bombe ostensiblement signé de “La Main rouge”‘‘ (4).  
   
La vision d’une Algérie, de tous ses enfants, tournée vers l’avenir
En visitant rapidement le parcours de Ali Boumendjel nous sommes frappés par sa similitude avec celui de son frère Ahmed. Mieux encore, concernant leur vision de l’avenir, Malika Rahal écrit : “Les articles de Ali Boumendjel contribuent à la définition de la société de la future République algérienne. Contrairement à la définition qu’en donne le PPA ou les Ulama fondée sur la langue arabe et l’islam, la société algérienne envisagée par l’UDMA englobe la population de l’Algérie dans toutes ses minorités. Les juifs et les “Européens” d’Algérie sont explicitement cités comme faisant partie de la société algérienne. (…) Il ne s’agit cependant pas de dire que la langue arabe et la religion musulmane n’ont pas un rôle particulier. Bien au contraire, l’on trouve même dans les articles des frères Boumendjel (pourtant très laïcs) une volonté farouche de défendre l’islam contre les tentatives de l’Administration française de le contrôler. La religion, comme la langue, sont des éléments essentiels de l’identité algérienne, mais elles demeurent des objets d’ouverture et de dialogue, en aucun cas une fermeture et une exclusion de la nation, comme c’est le cas dans le nationalisme du PPA. De nombreux articles de la République algérienne ont une portée historique et culturelle : ils constituent en somme les éléments épars d’une histoire nationale en construction. L’on y trouve par exemple des articles sur l’histoire de l’Algérie, de l’islam et des Arabes ou sur l’histoire de la littérature arabe, de la religion, de la médecine” (5).  Je voudrais pour terminer ajouter un contact personnel avec Monsieur le ministre Boumendjel que j’avais sollicité pour un emploi après mon bac. Non seulement il me répondit rapidement mais il me proposa de faire une formation en tant qu’officier de marine marchande à l’étranger, c’est dire si l’homme d’Etat qu’il était avait une vision du futur pour l’Algérie !!!

Par le professeur : Chems Eddine Chitour

  1. www.elmoudjahid.com/fr/actualites/113973
  2. Amar Belkhodja : Ahmed Boumendjel, avocat journaliste et diplomate. P.160-161 Editions  Anep 2017
  3. Kateb Yacine : De Jugurtha à Ferhat Abbas Tous les chemins mènent au Maghreb https://www.monde-diplomatique.fr/1961/05/KATEB_YACINE/24240  
  4. Mustapha Boukharihttp://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/08/24/article.php?sid=183197&cid=41
  5. Malika Rahal. La place des réformistes dans le mouvement national algérien. Fondation nationale des sciences politiques, 2004 https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01316739/document

 


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