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Contribution

Vallée de la Soummam : terre de guerre, mémoire d’avenir

La conférence donnée le 2 janvier 2015 par Saïd Sadi à Sidi Aïch va probablement connaître un prolongement devant le tribunal, suite à l’auto-saisine du parquet. Nous publions ci-dessous le texte de ladite conférence pour permettre au lecteur d’en saisir l’objet et de se faire une opinion sur les messages que le conférencier se proposait de transmettre. On y découvre, notamment, qu’il ne devait pas être question du rôle ou des positions de Messali dans le mouvement national ou durant la guerre de libération, mais de la capacité de résilience historique d’une région, la vallée de la Soummam, face à des adversités multiformes. Une capacité de résilience sur laquelle il est possible de construire de nouvelles espérances, estime le conférencier. Voici le texte de la conférence :
Bonjour,
Bonne année à toutes et à tous.
Comme j’ai tenu à le faire partout où j’ai pu m’exprimer à l’invitation d’associations qui activent courageusement dans un environnement que je sais contraignant, je voudrais d’abord saluer l’engagement citoyen des adhérents de l’association Soummam Eco culture qui ont rendu possible notre rencontre.
Permettez-moi d’abord une très brève remarque pour bien situer le sens de ce cycle de conférences. L’histoire n’est pas un miroir dans lequel on scrute une matière inerte. C’est un segment de vie commune où sont plantés des paroles et actes qui ont façonné des séquences volontairement vécues ou subies qui pèsent et pèseront sur le destin des peuples. C’est pour cela que nous devons en parler précisément maintenant qu’il y a urgence sur notre devenir. Sereinement et librement.
La vallée de la Soummam a été à plusieurs reprises  le théâtre d’évènements majeurs qui ont rayonné sur l’ensemble du pays. Pourquoi un espace qu’a priori les codes académiques ne désignaient pas à abriter les grands bouleversements historiques a-t-il été la matrice de tant d’épopées ?
J’ai choisi d’inviter à partager publiquement cette interrogation ici et maintenant pace que les populations de cette région de par leur proximité avec les lieux et les souvenirs peuvent prolonger la réflexion par des investigations de terrain plus ciblées car si j’ai pu au bout de quelques années parvenir à quelques éléments de réponse, je n’ai pas, moi-même, réussi à cerner l’ensemble des paramètres qui offrent une explication satisfaisante à ce constat.
Pour des raisons de concision, j’ai retenu trois événements qui sont suffisamment connus pour introduire le débat sur une thématique importante et complexe.
Il s’agit de l’insurrection de 1871, de la grève des mineurs de Timezrit de 1953 et du congrès de la Soummam.
Une opinion commune relie l’insurrection de 1871 à l’opposition d’El Mokrani à la colonisation. Cette affirmation largement répandue mérite d’être précisée, ou en tout cas d’être nuancée. Plusieurs années après 1830, l’administration française avait laissé dans l’arrière- pays certaines hiérarchies sociales autochtones gérer les affaires locales, le temps d’asseoir son pouvoir. Au fur et à mesure que le maillage français se resserrait et que les résistances, par ailleurs asynchrones, des communautés algériennes se dissolvaient, les prérogatives des structures indigènes se voyaient peu à peu réduites avant d’être totalement contestées.
C’est dans ce contexte que la famille Mokrani a pu continuer à administrer la plaine de la Medjana avec possibilité de prélever une forme d’impôt et même, en certains cas, de rendre la justice avant de s’entendre dire par la suite que ces deux missions relevaient du pouvoir exclusif du nouvel Etat. Ce n’est pas la seule raison mais la remise en cause de ces deux attributions qui remettait en cause de fait le pouvoir politique et social de  la famille Mokrani a été un des facteurs qui l’ont poussé à entrer en dissidence contre l’occupant. Les premières attaques, si elles surprirent une armée coloniale insuffisamment acclimatée à un terrain hostile à maints égards, ne l’ébranlèrent pas outre mesure. La chose est admise par tous les historiens, c’est l’entrée en lice de Cheikh Aheddad qui donna à l’insurrection l’ampleur que l’on connaît grâce à l’implication puis l’engagement massif de la confrérie de la Rahmaniya qui mobilisa plus de 100 000 hommes. Se pose alors la question qui nous occupe aujourd’hui : pourquoi cette confrérie dont l’influence s’étend sur toute la Kabylie et, notamment, une grande partie de l’Est algérien a-t-elle connu son foyer incandescent dans la rive droite de la Soummam ? Certains observateurs ont relevé la proximité de la Kalâa des Aït Abbas dont est originaire El Mokrani avec la localité de Seddouk d’où est issu Cheikh Aheddad. La chose a probablement joué sans être exclusivement déterminante dans la mesure où même en Kabylie des pans de cette organisation, à l’instar de la faction dirigée par Cheikh Mohand Ou Lhocine, ont eu des “retards à l’allumage” quand elles n’ont pas carrément décliné l’invitation à s’associer à la résistance.
Malgré cette dissonance, l’insurrection de 1871 sera, après les luttes menées par Abdel Kader, la révolte la plus massive et la plus dommageable pour le colonat. Le culte a incontestablement joué dans la mobilisation générale mais s’il a opéré avec autant de d’efficacité, c’est qu’il était adossé sur des instances qui pouvaient lui conférer un écho dans le quotidien social. On verra que cet entrecroisement entre culte ou dogme supra-régional et pratique ou culture de terroir préservée par des diverses opérations ont été une règle dans la résistance de la vallée.  
Passons maintenant à un autre conflit pourtant peu connu et qui est probablement inédit dans l’histoire des luttes syndicales algériennes. Le 1er mai 1953, une grève paralyse la mine de fer de Timezrit. Les revendications sont d’ordre social ; les ouvriers exigent des améliorations salariales et des congés payés identiques à ceux octroyés aux Européens. Le parallélisme des statuts que soulève la grève pose en fait implicitement un problème politique, puisque les Algériens étaient dans leur écrasante majorité soumis à un statut à part. Flairant le piège et la jurisprudence que créerait la satisfaction des ces demandes, le pouvoir colonial fait la sourde oreille et met en branle les traditionnelles opérations de contention-neutralisation prévues dans ce genre de situation. Ni les tentatives de division du collectif ouvrier, ni les menaces de licenciement, ni les intercessions des caïds, ni le gel des salaires ne sont venus à bout d’un mouvement qui aura duré neuf mois. Mieux, plus le temps passait, moins les effets de l’usure jouaient et plus la radicalisation gagnait.
C’est d’ailleurs la marche prévue entre Timezrit et Sidi Aïch qui a précipité le dénouement de ce qui prenait l’allure d’une insurrection à laquelle s’étaient associées toutes les populations environnantes et même au-delà. En effet, pendant les neuf longs mois qu’a duré le conflit, les villages se sont organisés et ont assuré les approvisionnements des familles des mineurs dans une période d’après-guerre encore marquée par le rationnement et les épidémies qui avaient décimé une partie des villages.
On peut supposer que cette solidarité, en plus du soutien matériel vital qu’elle apportait, avait constitué un appui moral qui a contribué à gérer dans la durée une épreuve de force a priori condamnée dans une région sans industrie ni tradition ouvrière. Les appuis de l’ex-député communiste Abderrahmane Djemad et celui du journal progressiste Alger Républicain, pour appréciables qu’ils soient, ne suffisent pas à expliquer un recul aussi net d’un pouvoir colonial qui avait donné, huit ans auparavant, avec la répression de mai 1945, toute la mesure de sa détermination à maintenir l’indigène dans un statut de sous-homme.
L’éventualité d’un recul de l’administration était d’autant plus hypothétique qu’une grève des mineurs du nord de la France, qui a duré du 4 octobre au 29 novembre 1948, s’est soldée par 6 morts et plus de 200 arrestations à la suite de la décision du gouvernement d’envoyer la troupe. Le souvenir d’un mouvement populaire qui avait embrasé la région 80 ans auparavant a ranimé une mémoire nourrie par une littérature orale qui a célébré cheikh Ahdeddad et cheikh Mohand ath Mokrane.
Une fois de plus, c’est une solidarité inscrite dans une praxis ancestrale et extérieure à l’ordre colonial dont on pouvait, sous certaines conditions, et faute de mieux, s’accommoder qui a amplifié un mode combat que les seules structures syndicales n’auraient probablement pas mené à un tel niveau de radicalité ni de résultats.
On observera que l’on ne connaît pas dans d’autres contrées un tel combat, bien que les conditions d’exploitation eussent été aussi pénibles qu’à Timezrit.
Abordons maintenant le congrès de la Soummam, non pas pour l’importance de ses résolutions politiques et organiques qui sont connues de tous, mais du point de vue des conditions qui ont présidé à sa tenue. Il y a quatre mois de cela, lors d’un passage à Paris, un journaliste algérien travaillant à France 24 m’a demandé de témoigner sur la plate-forme de la Soummam, dans un documentaire où il comptait ouvrir un débat sur les objectifs des congressistes et les motivations de ceux qui les ont combattus par la suite. Je lui ai dit que le sujet méritait assurément attention, d’autant que le projet de la Soummam était toujours en débat, mais j’ajoutai que pour rendre compte des enjeux et des rapports de force de l’époque, il fallait penser à faire deux films : l’un sur le projet politique avec ce qu’il impliquait pour l’Algérie indépendante et l’autre sur les circonstances du déroulement du congrès.
Aujourd’hui, nous avons tous tendance à considérer comme allant de soi le fait d’avoir réuni en 1956 l’essentiel des responsables de la révolution à l’intérieur du pays. Or, à cette époque, les fondements doctrinaux et organisationnels de la lutte étaient loin d’être assis. Les messalistes étaient encore actifs et, dans plusieurs régions, l’armée française avait renforcé son potentiel et les populations pouvaient être hésitantes. Imaginons un instant que, suite à une indiscrétion ou une trahison, les forces coloniales avaient pu neutraliser les dirigeants présents à Ifri : Abane, Ben M’hidi, Krim, Zighout, Ben Tobbal, Ouamrane, Mohamedi Saïd, Ben Khedda, Dahleb, Mezhoudi et d’autres officiers tués ou arrêtés !
Accueillir une telle concentration de soldats de l’ALN, les nourrir, les loger, les orienter, sans que l’armée française, stationnée à un jet de pierre de là, ne devine que se jouait le destin de la guerre, suppose un niveau d’organisation hors pair et une adhésion quantitative et qualitative de la population probablement inexistante à la même époque dans le pays.
Pourquoi et comment une telle symbiose a-t-elle été possible dans cet endroit et nulle part ailleurs ? La chose a déjà été dite. Le travail fait par Amirouche dans la vallée de la Soummam dès mars 1955 est à la base de la réussite de cette rencontre historique. J’ai eu l’occasion de souligner ce matin à El-Kseur les rôles joués par Hocine Salhi et Tahar Amirouchene dans la lente maturation de l’extension de l’influence du FLN dans la Vallée. Une des qualités d’un dirigeant, c’est de repérer les compétences et de les affecter à des missions où elles peuvent s’épanouir au mieux. Mais ces intelligences et ces énergies ne peuvent générer une plus-value politique que si elles trouvent une matière humaine capable de faire écho à leurs appels.
Or c’est là que la vallée de la Soummam se singularise par une mémoire de résilience assez surprenante. Même quand le système colonial a abrasé toute forme de construction sociale autonome où peuvent éclore des élites de premier plan, le souvenir collectif et l’organisation sociale scellée par une histoire alternant retraite conjoncturelle et résurgence offensive pallie au manque de leadership. Cette capacité à être profondément amazigh dans le fonctionnement social et s’adapter, voire se soumettre à de nouvelles exigences stratégiques est un label de cette région.
Je vais citer deux exemples qui sont différents mais complémentaires pour illustrer cette tendance à affronter des situations à première vue inconciliables.
Mohand Saïd Aïssani appartenait à une famille de ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui la petite bourgeoisie de Sidi Aïch sur laquelle la colonisation croyait pouvoir fonder de solides espérances pour recruter et construire des catégories-relais à même d’asseoir sa tutelle sur les populations. Licencié en lettres, il sera un des plus brillants collaborateurs d’Amirouche.
Mohand Cherif Sahli aurait pu être un des universitaires algériens les plus prolifiques ; il est l’une des plumes les plus fines et l’un des esprits les plus brillants de sa génération. Au début des années 50, il met son talent au service de ce qui, dans la foulée de la crise de 1949, s’imposait comme le moule où devait se fondre tout patriote qui devait se faire tolérer par le sérail nationaliste. Son travail portera les marques d’une déchirure interne qui séparait l’appel de l’âme et les nécessités conjoncturelles. Il sera le plus virulent et, il faut bien en convenir, le plus éloquent critique de Mouloud Mammeri après la publication du roman La colline oubliée vilipendé par la revue Le jeune musulman de Taleb Ahmed Ibrahimi. Dans le même temps, il ne pourra pas réfréner ses intimes pulsions qui le pousseront à publier un essai sur l’esprit de Jugurtha, quitte à ce que l’évocation du symbole de la résistance algérienne soit mâtinée d’islam. Certes, le grand écart a été le sort de beaucoup de cadres kabyles avant ou pendant la guerre mais il est assez remarquable chez M.C. Sahli. C’est Me Mebrouk Belhocine, un des rédacteurs de la fameuse revue Idir El watani publiée lors de la crise de 1949, qui résume le mieux la situation symbolisée par le mouvement pendulaire vécu dans sa version light, dirions-nous aujourd’hui, vécu depuis longtemps dans la Vallée et auquel étaient soumis les nationalistes berbérophones. Parlant de l’opuscule de leurs revendications, il dira que leur brochure avait subi une double censure de la police coloniale et de la direction du parti PPA/MTLD auquel appartenaient tous les rédacteurs. L’affaire n’est pas simple : comment rassurer sur la totalité de son engagement sans renier les fondements qui, précisément, nourrissent cet élan ? La plateforme de la Soummam elle-même porte les marques de ces hésitations.
Construite dans  un combat où la collectivité avait longtemps su trouver son équilibre entre culture amazigh et culte musulman adapté aux traditions ancestrales, l’irruption d’une nation sommée de s’aligner et de se fondre dans un moule panarabiste sinon théocratique a eu raison des esprits les mieux disposés aux subtilités et compromis politiques où s’était forgée une résistance plus que centenaire dans la Vallée.
Epuisée par la guerre, désorientée par la suite des événements après l’indépendance, la Vallée connaîtra une longue hibernation politique. Le printemps amazigh la surprendra.
L’irruption d’une identité amazigh publiquement assumée alors qu’elle avait pu être vécue sans être ni complètement affirmée ni formellement reniée dans les épopées précédentes rompait avec un équilibre précaire. Ce n’est qu’une année plus tard, en 1981, que les lycéens renoueront avec les luttes à drapeau déployé pour l’amazighité.
Le royaume des Hammadites qui avait pu administrer les populations dans une forme de gestion qui ne heurtait pas les us et les coutumes locales a pu laisser se sédimenter une forme de reconnaissance à l’environnement culturel ambiant. Plus tard, et à  l’inverse de ce qui se passait en Grande Kabylie où le Dey d’Alger avait des rapports ouvertement conflictuels avec les populations, les autorités ottomanes de Bgayet ont tenté, dans la mesure du possible, de respecter les structures traditionnelles.
Cette forme de compromis qui amène l’autochtone à concéder à l’autorité de tutelle certains aspects de la superstructure politique contre une préservation de la capacité managériale des affaires propres à la ruralité a conféré à la Vallée une mémoire collective qui lui a assuré une cohésion plus stable que dans d’autres contrées. On le vérifie sur le plan économique. Ce n’est pas un hasard si c’est dans cette zone, pourtant peu favorisée par la topographie, que se développe le tissu industriel le plus fécond de la Kabylie.         
Soumise à des choix difficiles, toujours douloureux car opposant un “ensemble” qu’il faut défendre avant et plus que tous à un “soi-même”  en constante remise en cause, la Vallée de la Soummam est l’exemple même du sursis à travers lequel a survécu la Kabylie.
C’est pour cela que, plus qu’ailleurs, le passé de cette contrée nous invite à sa redécouverte : le compromis avec des tutelles halogènes qui a été testé et relativement bien conduit dans la Vallée est-il reconductible ? Si oui, de quelle manière ? Sinon, quelle équation de substitution peut-on y apporter ?    
Je vous remercie.

S. S.


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