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Violences politico-culturelles et traumas psychiques


Rétablir la confiance, rime de transparence, en finir avec les discours flous, manipulateurs, démagogues, hypocrites et méprisants jusqu’à l’écœurement à l’égard du citoyen algérien, c’est la condition sine qua non pour aider la patrie à se redresser.

Nous ne pouvons rester indifférents face aux tas d’immondices qui jonchent le sol à tous les coins de rue, face à tant d’incivisme et de violence, face à ce mépris que l’Algérien affiche à l’égard de son semblable, que ce soit dans les administrations, dans les hôpitaux ou ailleurs. Nous ne pouvons éviter de nous interroger sur ce qui arrive à notre Algérie. Et nous ne pouvons mettre tout cela sur le dos du “manque d’éducation”, du “manque de foi religieuse” ou “du niveau socioéconomique”. Une explication exhaustive ne peut être que la résultante d’une approche pluridisciplinaire. Nous nous intéresserons essentiellement aux conséquences d’une injustice à grande échelle, à savoir le traumatisme historique qui se définit par des troubles durables, affectant les rapports individuels et collectifs, qui sont engendrés par des événements violents, tels les exterminations, déportations, expropriations, génocide culturel et soumission. Il se situe à l’intersection de l’expérience individuelle, du patrimoine familial et du vécu collectif.
Les dictatures culturelles, religieuses, linguistiques et politiques sont à l’origine des réactions des peuples, à travers l’histoire et à travers le monde. 
La révolution irlandaise est née suite à la volonté de Londres d’effacer la langue maternelle des autochtones pour laisser place à celle de la reine, ainsi qu’à sa religion. 
Les Bretons et les Corses autochtones se soulèvent contre le pouvoir jacobin de Paris... Que de génocides physiques, culturels et linguistiques dont on connaît les fâcheuses conséquences sur les populations d’Amérique, d’Australie, d’Algérie et d’ailleurs !
Beaucoup se rappellent les films westerns dont on se délectait enfants et où on nous faisait croire que l’Indien était le méchant. Eh bien, ces films de mauvais goût continuent dans la réalité : l’idéologie du dominant est toujours meilleure que celle du “vilain” dominé. Passons sur les multiples invasions subies par notre pays depuis l’Antiquité à nos jours…
La clinique de l’exil ou du trauma illustre comment la culture, le réseau social et le groupe constituent un cadre contenant dont les effets sont thérapeutiques. Les causes du psycho-trauma sont identifiables à travers la violence directe, naturelle, structurelle et culturelle. Les problèmes des humains, leur psychologie s’appréhendent de manière adéquate si nous intégrons les paramètres culturels, géopolitiques et les traces à long terme que les violences collectives laissent sur l’Histoire des hommes et des peuples. Toutes les populations qui ont connu un processus de déculturation massif du fait de guerres, d’invasions du territoire ou d’attaque de leurs objets culturels souffrent d’être dépossédés de leur espace psychique et de la parole. Ce qui génère la destruction du lien social et donc de la continuité de soi, entraînant une transmission transgénérationnelle de la mort psychique, qui donne naissance à une société sans âme.

Si bien que même lors de fouilles archéologiques, les découvertes faites par des chercheurs algériens sont soit romaines, soit ottomanes ou autres, mais jamais autochtones. Comme si ce non-dit, ce blanc de l’histoire se retrouvait partout, même dans les vestiges. La caractéristique du trauma, c’est que le drame reste en défaut d’énoncé. Ce qui laisse place à la reviviscence de la charge émotionnelle. Lorsque la seule transmission dont on est porteur est un blanc, un irreprésentable, notre psychisme peinera à se construire. Le trauma est une maladie de la mémoire ; d’où la nécessité d’écrire l’histoire de notre pays sur des fondements solides.

Là où l’on fait violence à l’Homme, on le fait aussi à la langue. Celui qui est coupé de ses racines vit hors temps, hors espace, hors de la parole. Pour reprendre René Kaes, “la non-reconnaissance sociale et collective rend l’assomption de l’héritage et de l’histoire impossible”. Dans ce sens, les pouvoirs qui se sont succédé en Algérie n’ont rien à envier à Machiavel. Ils ont aliéné la mémoire de toute la population “pour satisfaire à une définition idéologique d’une identité, qui par nature est d’une grande richesse”, selon M. Arkoun. Le non-dit est plus traumatisant que l’événement lui-même. 

C’est la non-reconnaissance et le désaveu qui s’ajoutent à la violence réelle qui constituent une violence traumatique. De triste mémoire, ce président post-indépendance, qui scandait à qui voulait l’entendre toute honte bue “Nous sommes arabes ! Nous sommes arabes ! Nous sommes arabes !”, voulait-il simplement s’en convaincre ? Il devait avoir de grands doutes. Et plus récemment, un autre olibrius qui a hurlé trois fois : “Jamais tamazight ne sera langue officielle !” Ils ont voulu falsifier l’Histoire, non seulement elle ne leur a pas donné raison, mais elle les jugera sévèrement tout comme leurs acolytes. Ils nient l’évidence au profit d’intérêts peu élogieux.

La culture constitue un étayage à la vie psychique. Pour D. Winnicott, l’effraction traumatique est la mise en échec de tout ce qui, en temps normal, constitue “un espace d’intersections entre les histoires collectives, psychiques, singulières et les liens de groupe et entre ces derniers et le travail de la culture”. Le traumatisme historique et la politique coloniale ont un impact négatif sur les autochtones et plus particulièrement sur les jeunes en perte de repères identitaires.

Il se traduit par des manifestations de dépendance, de troubles de santé mentale, de violences familiales et autres. Et par un phénomène psychique connu, nos gouvernants s’identifiant à l’agresseur font pire que lui. La France nous a volé nos noms originels pour les remplacer par des noms hybrides. Les institutions algériennes prennent le relais pour nous interdire nos prénoms, réhabilités grâce aux révoltes populaires depuis 1980 à qui l’on doit cette possibilité de puiser dans le terroir hautement nord-africain pour prénommer nos enfants.
Mazigh, Dacine, Massinissa… D’aucuns se rappellent une triste époque où pour inscrire son bébé à l’état civil, il fallait attendre pendant des mois l’aval du procureur. Nous devons trouver en nous la force nécessaire pour que quelque chose de nous et de ce que nous étions subsiste. Un sujet n’advient à lui-même que s’il a pu recueillir la voix de ses ascendants. Les pouvoirs qui se sont succédé à la tête de l’Algérie ont violé la mémoire de nos ancêtres et entamé le sentiment d’appartenance de leurs descendants. Ce n’est jamais sans raison et sans douleur qu’un sujet s’éloigne de sa langue maternelle et de la terre de ses ancêtres au risque de sa vie parfois. Et au lieu de faire amende honorable, les institutions de notre pays envoient en prison les rescapés de la “harga” et tirent à balles réelles sur des jeunes armés de leur fougue et de leur besoin légitime d’être et d’être reconnus. Par devoir de mémoire, nous nous devons de rendre hommage à tous ceux qui ont été emprisonnés, assassinés, expatriés, traumatisés depuis toujours pour un droit à une existence à part entière.
Je ne peux m’empêcher de faire le parallèle entre la réaction en 2001 des décideurs de la France, qui n’est du reste pas un exemple de démocratie, face aux “Beurs”, et de nos décideurs, face à des Algériens en colère. Alors que les premiers ont remis en question leur politique d’intégration, les seconds ont tiré froidement sur nos enfants faisant passer de vie à trépas 126 jeunes innocents. C’est dire l’importance qu’ils accordent au citoyen algérien. Abdou el-Imam parle de la démocratie linguistique en la définissant comme la base de toute politique linguistique. L’Unesco ne cesse de suggérer que les systèmes d’enseignement se fassent dans la langue maternelle au moins les premières années avant d’intégrer la langue de l’État. Il a été prouvé que l’enseignement qui démarre dans la langue maternelle produit plus de 40% de succès sur l’enseignement dans la langue de l’État, du pouvoir ou du dominant. 
Combien d’enfants scolarisés ont été brisés dans leur élan parce qu’ils ne maîtrisaient que le kabyle ! Le déni identitaire est vécu par les Algériens comme une grosse injustice, une grosse blessure qui ne guérira que lorsque les vérités historique, politique, culturelle et linguistique seront rétablies. Cette politique de l’imposture, d’iniquité et de corruption ouvre la porte à tous les dépassements. Ce qui est bâti sur du mensonge ne peut apporter la lumière et finit un jour ou l’autre par s’effondrer non sans avoir causé beaucoup de mal. Rétablir la confiance, rime de transparence, en finir avec les discours flous, manipulateurs, démagogues, hypocrites et méprisants jusqu’à l’écœurement à l’égard du citoyen algérien, c’est la condition sine qua non pour aider la patrie à se redresser.La société agit sur l’individu qui, à son tour, la façonne. Des conflits intrapsychiques sont en partie la conséquence des situations sociales et des violences institutionnelles. La dislocation et la désorganisation des institutions peuvent expliquer la perversion des comportements. S’ensuit l’échec dans la construction de la personne suite au clivage de la partie de soi qui se confond avec ses racines. 
Les transformations mal gérées par une culture locale suffisante ont pour effet de désorganiser les structures familiales, d’augmenter les troubles psychiques et la marginalité. L’élaboration psychique de vécus traumatiques, les effets d’après coup de l’héritage transgénérationnel sont les éléments essentiels de toute construction identitaire. D’où la nécessité de rétablir l’histoire du pays avec toutes ses composantes, sans déni et sans reniement et, par la même, réhabiliter l’image de l’Algérien à ses propres yeux d’abord. Qu’il redevienne fier de ses origines, de ses ancêtres, de son histoire et de sa langue plusieurs fois millénaire. Cette langue séculaire, qui a résisté à toutes les invasions, mérite d’être classée patrimoine de l’humanité. Surtout quand on sait que d’autres langues qui lui étaient contemporaines ne sont plus usitées.
Réconcilier l’Algérien avec son environnement pour en faire une vaste prairie où il fait bon vivre, au lieu d’une poubelle à ciel ouvert. Pourtant, la propreté est un acte de foi et jamais la religion n’a fait autant partie du décor au quotidien. 
Mais quand on est en perte de repères identitaires, on est en perte de tout, on est perdu. Maltraité, l’Algérien maltraite à son tour son environnement. Ce peuple tant décrié, tant humilié et dévalorisé est merveilleux pour peu qu’on lui en donne les moyens. Pour preuve, toutes ces éminences grises qui brillent de tout leur éclat dans les pays qui reconnaissent leurs mérites les encouragent et les respectent. Ce peuple, qui refait la démonstration de sa valeur et de sa maturité, encore une fois depuis le 22 février, mérite des gouvernants dignes de lui, qui portent l’Algérie dans leur cœur et qui aspirent au pouvoir pour la servir et non pour se servir. Et si le “Hirak” était l’expression d’un ras-le-bol transgénérationnel ? 

Par : Farroudja Hamici
(*) Psychologue-Psychothérapeute
[email protected]


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